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Full text of "Contes philosophiques et moraux.: Pour servir de suite aux contes de Mr. Marmontel."

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UWS. loS-c. it 







■^'^'l .. '■■ -. 




CONTES 

PHILOSOPHIQUES 

ET MORAUX- 

'ou fervic de Suite aux Contes de Mr; 

Ma R. MONTE L. 

Far M. de LjL Dixmerie. 

TOME PREMIER. 




'J AriGNOIf; 

Chez Louis Chamseai; ,- Imprimeuta 
Libraire , près les RR. PP. Jéfuites. 



Or'OXF' ^-.0 






1 

■A, 



i? 



\ 



A M A. R 4M e 

LA MARQUISE 

JE) £ 

P 1 1 G N AC 

JL/Ams pbs.d'oaT|»UéajEi fiiMftftique 
Un Cage <l;àutt«foit p«i^ftit la "vérité. 
Je ne luis poiat ua fagè , ^ j'euffe en vain tenté 
Sa mi(Eoa fhUDfopbiqao. 
* J'afpif« à moias ,^ai; j'-ai nokis mérité» 
J'quss Bmnt epiK)i7 l'ambition cynique 
De flétrir , pour fdn bim » hs^ trtftc Humanité. 
J'admire > tans Vaimqr ^ une verMi ftoïque : 
J'adoiifQ le f^akn^ tinc tcodsc éqâité , 

8 ni , des bcuDain6ia|fcéciàD« f Qfpece , 
c léfi ftiit point , diningue aT«e ^fteffit 
Des erands forfaits les comiques travers , 
Et Vboimne vatn d^avec Vbomaae pctveci^ 
J'ai iiio oMMi fiéck ,. ft j^ai dit , à la gloire : 
|km , Ibs^art» dé MCf coatcoiponuns. 
Leurs Ibtâte* débats, léiKsfti volés defleias ; 

KtK^o» (omâiS'groifif la liAe noire 
. Des attenMCt dem iM^Brcnûeirs kaaiakiaC 
CMIpaifinié leur ténâ^reafo biftoire. 
'I(P ftfanç«i« fit } il faut rire avec loi». 
&>a en)oaemepi« que rien ne De»^ diftraire ; 
^^tout )e (kÀt, pathtMK lïiMbiik ^)laire : 
Dan^j^héfftrds'il nt craint qtte l'ennemi. 
D^(Wtr«¥aB»M gaieté btUio encore. 
En badinant il mefure les Cieux , 
*i» ^oetil , ebfiki , du ^co«icbant à ra^rocc 

A% 



4 E P IT R E^ 

Le même efprit qui Tanime en ces lieux. 
Pourquoi conner quand l'^ciair peut fafiice ? 
Et pourquoi , d'un bras dedruâcur , 
Déraciner larbre prêt à produire? 
A\x \ plutôt renonçons an trifte emploi d'inftroire 
S'il faut prendre toujours l'âpre ton du Cenfeur; 
Dans ces jardins oii Flore aime à pareitre , 
Que Ycrtumne planta , que Pomone enrichit » 
' Ce queléZépbife a fait naître 
Par l'Aquilon feroit détruit ! 
7clle eft du cœur humain la naïve peinture. 
Sachons lui plaire, il nous croira; 
Mais d*une Morale trop dure 
Le trifte poids l'accablera. 
L'hémifphècc obfcarci met en deuil la Nature» 
O Vous , qui de tous vos indans. 
Savez faire un emploi Ci fage ; 
Vous » qui des Arts & des Talens 
Connoiflez 1^ priz&ruGige.; 
Vous enfin. .^ • mais déjà vos regards éloquenf 
M'ioterdifcnt le droit d'en dire d'avantage. 
Qu'ils accueillent, du moins , ce fruit de moQ 

hommage , 
Ce tiâu varie de Portraits d'incidens ; 
De fixions , de fentimens ; 
Recueil informe & birarrea(rembbge; 
Oii figurent en mémc-cems \ 

£t la folblefTe , & le courage , . 
Les vices i les vertus ; ies travers féduifans;' 

Contractes ,- hélâ^ 1 (î frappans'. 
Et de l'Humanité trop reflemblante image ! 
Si quelquefois vous y jcttcz les yeuz i 
Si quelque jour j'obtiens votre CufFr^ge^^ 
L'Auteur le plus avantageux ; 
Vaura jamais tant çaéi:i fon ouvrage.' 

> 



P R È FA CE 

XjE tkre de ce Recueil exige un 
Avertiflement plutôt que le Re- 
cueil même. Ce titre efl fàftueux s 
il promet beaucoup : mais ceux 
qui fçavent à quoi (e réduit de 
nos jours le grand mot de Philo^ 
fofhie , s'attendront à ftioîns , & 
pourront n être pas trompés. Ils 
n'ignorent point que ce mot efl 
devenu comme le paffe-portbanal 
de tous les Ouvrages de ce tems; 
Ejjais^ Tenfées^ Réflexions^ Amu^» 
femens ^ Bagatelles , &c. tout eft 
philofophique , on promet de Pc- 
tre. Pourquoi des Contes ne jour- 
roient-ils pas au moins de ce der- 
nier privilège i Depuis qu^il pa- 
roît décidé o^Annetie & Luhin 
font des Moralifles > à coup fur , 
le moindre de mes perfonnages 
peut ie donner pour Philofophe. 
Qu'on daigne ne poirit prendre 

A > , 



N 



vi P R É E A C E. 

ceci pWU. UlfC Miyre ^ fn 1 fflUiSTC 

de mon^Lecueil jpour43ne jparodie. 
Le <!;oiîtfe A^rmant Û'Annette & 
Liv^/;^ renferme plus d*un excellent 
trak de morale i il ne laut que fça- 
voir les fàHir. Pent-^tre aum trou- 
verait- on ., dans chacTun de mes 
Eiîais , quefque analogie avec le 
titre général que ^ o^ leur donner. 
Le Géon^'tre apperçoît'des cour- 
bes où d'autres ne voient que àts 
lignes droites. Une Àeur n'eft qu u- 
ne fleur pour le psipillon ; c'ell: un 
cicbe patrimoine pour i'aèeille. 

La plupart des Contes qui £9r« 
ment ce Recueil ^ ont ^ à quelques 
additions près , paru daift les Mer^ 
cures. Jenelesâimêmex:on:q)o£& 
que pour les y^ faire paroStre. M« 
Marmontel venoit 4e (quitter cet 
Ouvrage périodique : il y avok 
rendu le genre de Comte ^Iblu^ 
ment néceflaire. Quelques moi> 
ceaux ,) échappés de mon poftie- 



PRÉFACE ^ij 

feuilk ^ firent prefumer ^oece genh 
re pouvofc me convemr^ Je £u$^x« 
cke , encciarragé , ^ par l' A^MeOt 
du Merciirede Ftaoce^ôc par >qiiei« 
que-uns des Gens de Lettres qtit 
le {loi a grattâcs de penfiûns fur 
le produit de ce Joarnai . Ces '&i&^ 
frages^ttoieiàC d'un ^dte à ttiHn& 
piirer de la confiance. J'oie dire 
i|Q'elie ne fat pas trompée. Mes 
premiers £âais furent impcimà 
uns nom d'Atttenr. On les antri» 
bua à celui des Contes Mocatfôc. 
Des LiMératèars confonmiés ^ des 
JLcademkriens parurent Vy finé«- 
|nt3idti&. Je dooteique cette inqni- 
éepEÊt ifiaicretM. Mannon(d: quaM: 
i moi 9 elie tne &rvit d'aigu ijlon. 
Je^oonOflâbistovt le danger d'iiùe 
pareille entreprife. iin^ieft pi» 
liiverature comme dans ocftat^- 



«mSocîéte's pitticnlicres. Là ,^out 
tiouv^an Tenu cd^e , pour Tor- 
dittaîre ^ ceux Qvi Pont précédé. 

A4 



\ 



viij P R É FACE. 
Au contraire , tout Ecrivain qu'un 
autre a prévenu dans un genre ^ 
n'attire que difficilement les re- 
gards ^ &plus difficilement les fuf- 
frages. 

Il s'en faut de beaucoup y néan- 
moins , que j aie à me plaindre du 
Public. Je n'entre dans tous ces 
détails , que pour me juftifier dV 
voir fuivi cette carrière avec tant 
d'aôivité. Peut-être ai-je.affez 
d'amour propre pour avoir de^ 
vues plus élevées. D ailleurs j je 
n'ai prétendu ni imiter M. Mar- 
monte] » ni lutter contre lui. J'ai 
peu fait de Contes dans le genre 
des fiens ; j'ai même évité de m'en 
tenir à un feul genre. Si quelque 
chofe doit faire valoir ce Recueil ^ 
"c'eil , fans doute , la variété qui y 
règne. J'ai ofé prendre tous les 
tons , & parcourir tous les climats. 
J'ai peint jufqu'aux mœurs & aux 
amours des Sauvages > nouveauté 



PRÉ FA CE. h 

qui a paru plaire. J'ai confulté les 
ufagesde chaque pays où j'ai placé 
Tîntrigue de tel ou de tel Conte. 
Chacun d'eux en eft le tableau fi- 
dèle. C'eft peut-être le feul moyen 
de donner à ces fortes de produc- 
tions une confiilance qu'elles ne 
peuvent tenir de leur propre natu- 
re. C'eft , en même tems , foumeN 
tre €£s Aâeurs à robfervatîoft du 
Coilume. ' 

A propos d'Aâfcurs , j*aî plus 
donné aux defcrîptions & au rccît 
qu'au dialogue , parce que je vou- 
lois faire un Conte plutôt qu'une 
Pièce. Il s'en faut de beaucoup 
que je blâme l'ufage contraire ; 
mais j^ignore û Ion doit blâmer 
l'ufage que j*adopte. 

On trouvera dans ce Recueil 
plufîeurs Contes cpifodiquesj gea*» 
re moins commun parmi nous que 
celui des Contes purement d'întrî- 
gue. Je le crois en même tems. 



/ 



r PRÉFACE. 

plus difficile. Chaque Epifbde ou 
chaque Chapitre forme une intri- 
gue particulière qui fe lie au def- 
iein général du Conte , & doit fe 
rapporter à Taxiome qui le termi- 
ne. Ceft ce que je crois avoir ob- 
servé dans Ia Corne d'Amahhée , 
l* Anneau de Gyges ^ L^Oracle jour" 
ndier , &c. Ce genre profcrit les 
longs détails : il ne peut même 
guères intércffcr que- l'cfp«t, & 
dès-lors il en ^^ige davantage \ il 
veut un ûyle plus faiilant , plus 
Qpigrammatîque ; il requiert pU%s 
^ iprécifion , d'agrément & de 
phîiofe^ié:^ qciui) iujet oà fe 
coetH- entre ^ Jui niêfl^ , oà l'ki« 
>ttérêt cotiduit Jllhifion ^ & tieat 
fouvent lieu de tout 'autre ineriie* 
11 s%llgtiâc\^aBS <:et<e<dkk>n^ 
deax morceaux que je ne |>r^tâa- 
"dois poit^t y faire -em^er. L'im « 
J^wst tkre:^/f J:iur(m réformateur i 
4«ifttreeâ un Dialogue fcmre Alid* 



PRÉFACE. x| 

miis & un Financier. Oblige de 
m'abfenter pour un mois , j'avois 
chargé un de mes amis de veiller 
aux arrangemens typographiques 
de ce Recueil. Il s*en acquitta avec 
zèle. Mais voyant qu'à la fin du 
premier Voluine , il relloit un vui- 
de de <}uetqoes pages , il les rem« 
piit avec ce Dialogue déjà connu ^ 
4c que je ne prétendois réimpri- 
mer qu'avec d'autres dont quel- 
-ques'Uns ont également paru dans 
lès Mlercures 9 fScdocit le plus grand 
fXNBbre n'a pas encore vu k |our« 
A iîégat^ du Huron , c'eft une 
|>k«fAnteoie de fôdeté que |e ne 
vouIiMS point rendre publiqiie. 
<Ëlle fut auflî imprimée durait 
itùMk abfencë. J^fè <:roir€ ^ <epen- 
4bm 9 ^^ofi >ne k i^gard^ra pô'int 
fCOflMihe 0t}eftt}^refam(à:e. ËUer»ë 
ipt^ être lenviiàgçc ,tout au plu^ 
<que<>oi^me tme ioroe d'allégorie 
4iifitz jisik. Maos-icm fçaitjo qii»e*chee 



xij PRÉFACE. 

les Anciens , tout arbre frappe de 
la foudre , étoit devenu facrc : on 
ne pouvoir plus y appliquer aucun 
îqftrument deftrudeur. Au refte , 
j*ai voulu rire plutôt que détruire : 
ce qui , au fond , ne feroit pas fa- 
cile. Jamais le Sphynx ne fut plus 
captieux dans fes Enigmes que 
certain Auteur moderne dans fes 
Paradoxes. Il fçait leur donner 
une forme qui en impofe à la plus 
faine Logique. Lui-même a l'art 
de paroître alors bon Logicien. Il 
attaque avsc forcer il efquive avec 
adrefles il paye d'efprit au défaut 
de raifons. D^une conféquence 
vraie , & qu*il met dans fon plus 
beau jour ^ il paiTe à une foule de 
conféquences toutes fauffes , mais 
qu'il fçait habiller à^ mêmes cou<- 
leurs que la premiere.^ Au moyea 
cie cette enveloppe , elles paflent 
à fa fuite ; on les croit de la même 
nature , de la même valeur. Sou- 



-, . ■ "A 



PREFACE. xn\ 

wxA aufli un vigoureux farcaCme 
étourdit le Leâeur 9 & tire d'em- 
barras l'Ecrivain. Ceft Anmbd 
qui 9 arrêté dans fa marche par les 
cochers des Alpes , emploie le vi"^ 
naigre pour les diflbudre. 

Après tout ) il doit être permis 
de mettre en aâjon ce qu'un autre 
, n*a pas craint d'ériger en précep- 
tes. Certain Philofophe Grec nioit 
le mouvement: un autre, pour lui 
répondre, fe contenta de marcher 
en fa préfence. Peut-être que Pla- 
ton croyoit avoir J&it de l'homme 
orne définition excellente , jufqu'à 
ce que DtDgéne lui eût apporté un 
x:ocq fans plume. 

Je reviens à cette Edition* Il 
exifle fans doute ijuelque inéga- 
lité entre les morceaux qui la coiti- 
pofent. De plus grands hommes 
que moi ne font pas toujours fem~ 
blables à eux-mêmes. Pourquoi 
tout imprimer î dira quelque Fron- 



tw P R E F At B. 

deur. C'eft , répondrai- je , qu*au- 
cun des morceaux que je rétmppi* 
me , n'a paru déplaire , & que plu- 
fîeurs ont paru beaucoup réufGr. 
C 'eft par la même raifon qu*ayant 
le plus fouvent gardé lanonymc 
dans les Mercures , je place au- 
jourd'hui mon nom à la têee de ce 
Recueil. Un rn^m , par îuî-même , . 
nç doit produire m bien ni mal : 
c'eft ^Ouvrage fbul qu'on doit ap^ 
précîer ; mab , le pkis fouvent , 
c'eft au nom feul qu'on s'arrête. - 
Quoi qu'il en foît , je ne me mon- 
tre qu'après être refté long-tems 
derrière ta toife. Je f^ais t de pluy, 

Îue ma préfence ne peut gêne^ fci 
herté des fufïragés. Au refte , j*aî 
fçtt bprner d'âtvance mes preterf- 
rions. En attacher de trop grandes 
à des fuccès dans un genre tel que 
cehii du Conte , ce feroît orgueif , 

fetiteffe- N'accorder aucun mérite 
quiconque obtient ces mêmes 



PREFACE. XV 

foccès , ne feroit-ce pas auffi pré- 
vention 9 injuftice ? Le même Ar- 
chiteâe qui bâtit Verfailies, ne 
crut pas fe dégrader en conftrui- 
fant Marli , & même en luttant 
contre Le Nautre. C'ctoîent dau- 
tres taiins q«i'il kî iû)fM dlëpIo« 
yer «MQdis> nràl^ll BMMittlé que 
ceux'l^^ fi^â nom vivt^ encore. 
Les âmes fuperbes iront à VerfaiU 
les s'entretenir dans tQute la hau- 
teur de leurs id^s , admirer les 
prodiges de l*Ârt , & la magnifi- 
cence qui accompagne ces prodi- 
ges. Les aihes fenfibles vont dans 
les bofquets de Marli > rêver ou 
converfer délicieufement , jouir 
en repos des beautés de l'Art ^ 
mieux rapprochées de celles de la 
Nature. Dans le premier Palais 
tout eft grand ^ mais on rifque de 
fe trouver foi-même petit. Dans le 
fécond » tout ell: plus à notire por- 
tée j notre exiftence nous eft plus 



ivi PREFACE. 

lènlible. On fe perd dans l'un , on 
<è retrouve dans l'autre. 




CONTES 




CONTES 

PHILOSOPHIQUES^ 

ANECDOTES 
ET NOUVELLES. 

LA CORNE D'AMALTHÉE, 

C&NTB TRADUIT DU GrEC. 

CHAPITRE PREMIER. 

> 

Epuis d'iK ^t\s Eumene for- 
moic des vœux, & n'en écoic 
que plus à plaindre. Il de(i- 
roit tout ce qu'il n'avoit pas, 
& jouiflbic mal de qu'il 

avoit. li le croyoit paiivre,"& eût pu 

fe croire riche „s'il n*eûc pas voulu l*ê^ 

tcç encore davantage. 

, Fatigué de fes cris ^ Juflter ordonne 
Tome k S 




ii Mercure àe lui porter la corne d*^- 
maltkée. V<îtici les conditions que )le 
3Maîcfe«des È>i6iïicvmit à cette tireur : 
Eum€7mipotfrtei^ï€Axt obtenir; m^isûlnvt 
fera ^i^àucé^^ dix fois. C^4 ^lui4 9flb ^ 
■ àéfi r ev •qtmnrfe -tjtfi 'prat 'fe Tcnàre 4reir- 
retïK. AfcrrwT?robétt ; il derfcend <hez 
Etimene^-avQC tdute IWfrogal^red^unVa- 
letl^roteâeur clèpêché vers fonProtê- 
,igé.Mdrfcl àicHfcttt^ ^liïi fflt^ » ^uaîà 
cefleras-tu d'importuner les Dieux P Re- 
çois de ^gë de l%lirs>bi^ftos,À fois 
content h tu peux Têtre. U lui détailla 
Tufege qu*il dfévolt & peruvoit hi^ de 
ce préfenr. -Ew^wenc voulut fe profter* 
ntx , 8c déjà Mércùh'ûv'ok àî^ïrii. 

il y ityok irop Iwjg^emj^^u'fz/w^ ^ 

Vennuyoit delà méaiocrité, pour ne pas 

vouloirifbut-^-tbyp ^fre- grand. Il fie 

plus ^ il voulut^ci^^ôi.Ses concitoyens 

étoient occupés à s'en choifir un. Jïm- 

7Wf/i€',^iiï dans cfet^/iflèmblée n*avoit 

que fa voix , les réunit toutes & fut élu. 

-Lainseti^^stvôit hêwatmp^it pour 'loi. 

91 étoit d'iôie^BlUe sMantageuIe^d'unie fi- 

-gui^e ag^éc^bJeJâc 4l'4iB 'cffpat ;pénétrant. 

Jl avoit'été ïîmpte>pawticuKer., & s'étoit 

làfle de Vêtee. fUen 'ii?eiïq)êcboit qu'il 

hfe pût devenir UftiB^^^.^ï^i- ^LesdifFé- 
rens ordres de l^Etat "ornent te harâfti- 
guer^ c'étpit dès4c)rsun des défagré- 
Hiens ^rtaohés^ k >Ro)^ure.'Il Supporta 



la pîolwité des uns , la pefanreur des 
auttes : il rou^t des éloges outris Qu'on 
lui proéiguofc , 8c fefttit qu'ils Mve- 
tîoietit pour lui autant de leçons, ia Fa- 
îctflté deMeéccine joignit à fa liarangue 
tm cofitrfl qui n'avoit Tien de rebutant 
jpow le ntjtrveau Monarque : ce fut d'ë- 
çeufer ttm j on çtefieurs femmes ^cu- 
^es^h>étiesj tantpour letien de ia 
fente , Hjtre pour ^cÂii die l'Etat. 

On^pplaudit beaucoup à' cette falu^ 
%re ordonnance ,*& Ew/ne/ie prit le para 
ifle s'y coïiferrmer.Céroit , non à la plus 
tnol^le^ mais à laplusbeltede'Afs Suî|||- 
tes qu'il 'vonloit donner »Ja prëfôrenW. 
•On vit donc des beautés de ttnrte con- 
dition grofltrleccmcours , SclaGrifette 
faire pâlirTa rivale titrée. Beuxde ces 
^conctrrrences partagèrent îes vttux 
*d'JEr/mwïc ; aucune ne putles^ixcfr. Tou- 
"tes deux ^toient égales en^beauré ; mais 
Vnine étok fcrune , î'autre Blonde ; l'une 
•vive , Vautre douce ; î^une ^aie , Vmirte 
trille. 'On ^fe plaifoit avec fa premicîfe , 
î)n s'atrendriflbit avec laleccnniôe ; oneût 
voulu ne quitter ni l'uneiri Taurre. Une 
pareille incerritude eût 'peu gêné un 
Monarque Oriental ; mais elle -emfcar- 
taffoit -Emmené. Quoique fur teTrône, 
8c sûr detriompher , il prétendoit bor- 
ner Ifes conquêtes en -amour /il voiiloit 
faire un chôî« fiC's'y lixcr. Dès-lors il 

Ba 



«o Contés 

fongea à ce qui ne fe préfente jamais- 
d'abord ,• à étudier i'ame de celles dont 
il admiroit l'extérieur. La brune Z/V- 
jhé employoit tout pour lui plaire, la 
blonde Naïs fembloit craindre d'y réut 
lîr. L'une flattoit, l'autre piquoit fon 
amour propre. Voilà donc Eumene 
plus incertain que jam^s. Dans cet inf- 
tant même un jeune homme perce la 
foule , & vient , le corps chancelant & 
les yeux égarés ^ fc précipiter aux ge- 
noux du Monarque» Il les embraffe & 
le fupplie de ne point lui ravir l'in- 
grate f la perfide Zirphé^ Seigneur, 
pourfuivit le jeune inconnu , vous voyez 
en moi la viâime qui s'immole fon in- 
confiance & fon ambition. Elle parut 
m'aimer tant que j'eus quelque rivale à 
lui facrifier, elle me fit des rivaux de 
tous mes amis ; elle vouloit des captifs 
de tout rang,, des hommages de tout 
prix ; elle m'eût vu avec plaifir livrer 
autant de combats qu'elle s'attiroit d'a^ 
dorateurs ou d'ennemis. Cette bleflure 
qui me déguife , je la^ reçus pour vqur 
Icît venger fa beauté qu'on attaquoit ; 
& cette bleffure eft aujourd'hui le pré- 
texte de fa légèreté. Elle tourne en ridi*. 
cule cette marque de mon zélé, de mon 
courage , & fur-tout d'un amour que 
tien ne rebute. Zirphd refta quelques 
momens isterdite. Il ed vrai ,_ Sire >. dit-* 



pHUOSo^PHfQUls. ar 
elle enfin /qu'une balafre a pour moi 
quelque choie d'infupporrable: un hom- 
me balafré me révolte ^ m'effraye ^ me 
donne des vapeurs. Ah ! Sire , ordon* 
nez qu'il s'éloigne , ou les vapeurs vont 
me fufibquer. Belle Zirphé , lui dit 
Eumene j une balafre a plus d'une fois 
. défiguré le vifage d'un Héros;& les Rois 
n'en font pas toujours exempts. Je puis 
revenir d'une viôoire , ou d'une défaite^ 
encore plus balafré que ne l'eft votre 
amant ; & à coup sûr les vapeurs vous 
. fuffoqueroient. Je dois donc choifir une 
compagne plus aguerrie. Pour vous ^ 
dit-il au jeune homme , acceptez un 
rang diAingué dans mes troupes , Se 
combattez pour l'Etat , comme vous 
fîtes pour votre maitreffe ; il en fera 
plus rcconnoiflant. Cette offre fut reçue 
avec joie*' & Zirphé s'éloigna avec con- 
fufion. 

Eumene qui n'avoit plus d'incertitu- 
de, s'approcha de Nais , & la vit à fes 
pieds. Ah ! lui dit-il , quittez cette hum- 
ble attitude ,-. elle n'eft point faite pour 
Nais : levez- vous j & régnez. Nais ne 
lui répondit que par des larmes. Que 
vois-jep dit iï^m^ne ;eft-ce mon rang ^ 
ou ma perlonne , qui vous répugne ? 
Ah Sire ! s'écria-t-elle , vous auriez 
tout mon cœur , s'il étoit encore à don- 
ner. Il n'eft plus tems s j'aime & je fuis 



ft3 ^ C N ï >E S 

aitnéè. Il a fellu x>ecourir à la violente 
pour me conduit^ici. Hélas ! peut-êtte 
ïïion Amant croic-îl ma démarche vo- 
lontaire ; & l^idée feole du chagrin 
ijAi'éïle toi câufe m'àccdble. Êh ! quel 
iôft- a cet Alntot P demanda le Roi , fort 
<?hagrin lui-'ûiême. Oeft , reprit vive- 
wi^t NaïstÉn exemple d'hoimeor , d'in- 
fofC4i4îe&.defidélité.fl m'a fecrifié tous 
fttavant^s ; 41 a réfîlfé^au'x oflfires 8c 
'ïrti^ misn&Ges d'ime rivale opulente , qtiî 
raimoit & qui leperfécutt. Rien n'a pu 
Tarracher à moi ; rien ne pourra me fé- 
parer de lui. 

Comme elle aciievoit ces mots,fon 
Amant fe fit voir parmi la foule. Il s'a^ 
vatfçad-un air noble & trifle vers le Roi . 
Ce ne fut point pour réclamer fa gêné- 
rofiré : lui - même exhorta généreufe- 
ment Naïsï jouir du rang que lui mé- 
ritoient fes charmes. Je n'ai difoit-il , 
que de Tamour à vous offrir , & peut- 
être ne vous paroîtra-t-il pas toujourîJ 
digne del'avoiremportéiur un trône: 
peut-être regretterez- vous la tendrefle 
d^un grand Roi. Ce doute parut re* 
doi/bler l'affliâion de Naïs. Enfin £m- 
mene prit un parti , & ce fut le plus gé- 
néreux. Aimez- vous, leur dit-il, je ne 
veux plus troubler votre amour ;7e veux 
même réparer les irrjuftices de la fôrtu- 
t^^ Je vous fais^ dir-il , au Jeune homr- 



PHI10SOPHIQt7B5. ijl 

»e. Gouverneur -d'une Province éloi- 
gnée de ma Cour, je vous permets d'é- 
poufer Nais àbs aujourd'faui,& qui plus 
cft > de remmener avec vous. A cet ex- 
cès de déiintéreiflèment , tout le peupte 
jetta des cris de /oie & d^admiration. 
£umene en reflentit un plaifir fècret qui 
le dédommagea en partie du facrifice 
•qu'il venoit<ie faire. Cependant >le cour 
rase lui Manqua pour tenter de nouvel- 
Jes fôchef dhes ; & pour cette fois Por-^ 
donnatice At la /Faculté refta fans exé- 
cution. 

jEi/i^^/jfe voulut juger s'il étoit plus ri- 
tht'fuV'leÏFOwe ^tie dans là retraire. Il 
*vifita fes tf éfofS^ qu'il trouva épuifés ; il 
examina'tes dettes de l^£tat, & elles lui 
parurent itinnuenfes. Un Chimifte lui 
propofa de 'métâmorphofer la feuille 
fapymstn or ^ ou dtfmoins de la faire 
pQFOÎtre telle* L'offre fut acceptée & 
téuflîr. 'Alors chacun voulut profiter du 
prodige. La mode s'en mêla ; il ne fut 
î^lus ^permis d'avoir d'autres richefîes ; 
ou plutôt , on avoit tout avec la feuille 

Papyrus. 

L'opulence 'éclatoit de toutes parts, 
Tel qui auparavant conduifoit le char 
d'autrui , ïe fàifoit conduire à fon tour. 
On ne manquoitderienavec le fecours 
de ces heureùfes feuilles ; honneurs , 
iigmtés j -emplois , maîtreffe , réputa-' 



i4 Contés 

tion , vertu même , elles procuroîeRt 
tout ; elles avoicnt en tout le même cré- 
dit , le même pouvoir que l'or. 

Eumene qui avoir confenti au prefti- 
ge, regretta de le voir porter trop loin. 
Il vouloit fauver fon Etat & non le ren- 
verfer. Il rendit la feuille à fa première 
deftination. 

Que faire , difoit-il? mes intentions 
étoient pures , je n*ai voulu quexPavan- 
tage de ceux qui me blâment : j'ai eruj 
par un léger abus,pouvoir éviter un plus 
grand mal. J*ai pris les meilleures pré- 
c^autions pour qu'il en réfukât un grand 
bien. Suis-je donc refponfable des évé- 
nemens? Ce fut-là le premier chagrin 
qu'efluya le nouveau Monarque. 

Ce n'eft pas tout. Il avoit multiplié 
les récompenfes en faveur des Défen- 
feurs de l'État j mais le nonibre des af- 
pirans furpaflToit celui des bienfaits , 6i 
les prétentions d'un feuleuflent abforbé 
le lot de pluHeurs. Eumene affligea ceux 
à qui il donnait j prefque autant que 
Ceux à qui il ne donnoit pas. La même 
ehofe , & pis encore , lui arriva de la 
part dcs^^auteurs.Les plus mauvais furent 
les plus aAifs, les mieux récompenfes, 
les plus ardens à fe plaindre : les bons 
gardèrent la retraite & le filence. Ilsn'a* 
voient rien demandé ; ils ne fe plai- 
gnirent point de n^avoir pas été préve- 
nu s^ 



Philosophiques. 25 
«us. Ueftdonc vrai , difoit Eunune <, 
^u*avec les meilleures intentions un Roi 
peut paroître injufte / 

Il donnoit aux affaires à peu près tout 
fop cemsi il en confacra feulement la 
douzième partie à fuir les hommes. C*é* 
toit un de fes plus grands plaifirs , de- 
puis qu'il avoit une Cour. Un autre^ 
Ju*il le permit encore , fut de s'intro- 
uire,fous l'extérieur d'un fimple Parti- 
culier , dans quelques aflemblées publi- 
ques. Il fréquentoit fur-tout j ces lieux 
011 Ton s'affemble fans fe connoitre , où 
l'on difpute pour interrompre , plutôt 
que pour s'inftruire , où Ion parle fans 
pouvoir être entendu , ni fans vouloir 
entendre. Un homme d'un âge plus que 
mûr ; & d'un efprit plus que chagrin , 
fut d'abord l'objet de fa curiofité. Il 
n'eut pas de peine à lier converfation 
avec lui. Cet homme parloit beaucoup ^ 
& d'autant plus volontiers qu'il parloic 
toujours mal d'autrui , & bien de lui- 
même. Je fuis j difoit-il au Monarque 
déguifé , je fuis un ancien Militaire ; je 
commandois ^ il y a trente ans , un ba- 
taillon de Milice^ qui malheureufemenc 
ne vit pas l'ennemi. Ce fut le plus grand 
hazard du monde , & ma réputation n'y 
doit rien perdre. J'avois parié que le G^ 
néral qui commandoic notre armée fe- 
roit battu. J'étois, moi , deftiné à figu- 

Tome L C 



26 Contes 

rer dans une Ville frontière qui > fan$ 
doute , auroic dû être affiégée. Admirez 
le malheur qui me pourfuit ! Notre Gé- 
néral demeura yiftorieux en dépit de 
toutes les régies. Je remarquai , du fond 
demaGarnifon plus de cent foixante& 
dix fautes qui euflent dû le faire bat- 
tre : mais eft-ce la mienne > pourfuivit- 
il , fi la fortune féconde quelquefois la 
témérité ? Qu'arriva-t-il .^Ce Général 
impfudent, à tous égards , hâta la paix, 
& je fus réformé. Mais ce que la pofté- 
rité ne croira pas,& ce que je répète tou- 
tefois , chaque jour, depuis trente ans, 
c'eft que je le fus fans récompenfe ! Il 
ajouta à ce difcours quelques autres 
phraks dont Euntene fut peu fatisfait* 
Elles rphligererit à quitter ce Frondeur 
chagrin , pour s'entretenir avec un au- 
tre perfonnage. 

Celui-ci tira Eumene à quartier. Il lui 
fît voir un projet qui auroit pu abîmer 
l'Afie & l'Europe. Croirez-vous, lui dit- 
il , que depuis dix ans i*ai préfenté 
trente Mémoires encore plus forts que 
celui que vous voyez ? Je ne me fuis 
occupé que des moyens d'enrichir le 
Monarque s & cependant , ô injuflice ! 
je me trouve moi-même ruiné fans ret 
Iburce. 

Eh quoi ! difoit intérieurement Eu* 
mené, tous ces êtres inuriles ou dange- 



Philosophiques. 27 
feux ont-ils , en effet > des prétentions f 
S'il en eftainfi , que de plaintes je pré- 
vois , & qu'il leroit in jufte de les fatis- 
faire/ 

Alors parut un homme , qui , pour 
un fervice aflez médiocre , venoit d'ob- 
tenir une récompenfe honnête. Il reçut, 
d'un air chagrin les complimens qu'on 
lui fit^ & joignit même bientôt fes plain« 
tes à celles des autres. 

Eumene fortit indigné de ce qu'il ve- 
noit de voir & d'entendre. Il vihtad au- 
tres aflemblées particulières & publi- 
ques s mais il y vit , il y entendit à peu 
près les mêmes chofes. Prefque par-tout 
ceux qui n'avoient rien reçu de lui , 
murmuroient, 8c ceux qu'il avoit com- 
blés de bienfaits , gardoient un froid fî- 
lence. Eumene, fentit enfin j qu'il arri- 
voit encore plus fou vent aux Rois de 
faire des ingrats , que de l'être eux- 
mêmes. 

Sa Couronne lui parut chaque jour de- 
venir plus pefante. Il compara fon fort 
à celui d'un efclave enchaîné au haut^ 
d'un rocher, &qui verroit d'autres ef- 
claves enchaînés fous fes pieds. 

Il prit enfin le parti d'aodiquer , & le 
fit déclarer au peuple. Quelle furprife 
pour Eumene de le voir tout-à-coup gé- 
néralement çonfterné/ Ceux qu'il avoic 
prévenus par des bienfaits • daignoienc 

C2 



28 Contes 

alors s*èn fouvenir s & ceux à qui il n'a- 
voir fait aucun bien , regrettoient celui 
qu'il eût pu leur faire. 

Tant de marques d'affedion le fédui- 
firent. Il garda le fceptre ; mais il vit 
bientôt renaître la froideur & les mur- 
mures. C'en eft fait , dit-il , je renonce 
au trifte avantage d'être envié fans être 
heureux. Le fécond rang m'offre^ôc plus 
de tranquillité ,& des honneurs fufEfans 
pour fatisfaire l'ambition. O Jupiter \ 
voilà le fécond de mes fouhaits. 



E 



CHAPITRE II. 

Umene voulut pour fucccfleur 
_^ un fantôme de Souverain. Il jetta 
les yeux fur le Courtifan qu'il avoit le 
moins apperçu à fon lever. Chacun crut 
qu'il faifoit choix d'un Sage. Mais Eu- 
mené fa voit njue cette Philofophie ap- 
parente n'étoit qu'une indolence réelle. 
Le nouveau Roi choifit volontiers 
pour fon Miniftre celui qui l'avoit fait 
îbn Maître. Il ne devint ni plusadif, 
ni plus appliqué. Il dormoit tard , man- 
geoit beaucoup j parloir peu , & réflé- 
chiflbit encore moins. Il le laifla don- 
ner , dans prefque y faire attention , des 
confcib 1 des éloges j & une Maicrelle. 



Philosophiques. ap 

Eumcnc , de fon côté , agiffbit encore 
plus qu'il n'avoic fait fur le Trône. Il 
réformoit d'anciens ufages , encréoicdc 
nouveaux , entroit dans les plus petits 
détails , & avoit , toutefois , de grandes 
vues. Il marqua une prudence extrême 
dans une circonftance très-délicate. 

Là jeune Eg lé vint foUiciter une grâce 
en faveur de fon époux. Il en étoit pea 
digne ; mais Eglé avoit tant d'attraits 
qu'elle ne devoir rien demander en vain. 
Le Miniilre eut bientôt pris fon parti. 

Ce porte, dit-il , eft promis d'avance à 
Cynthie Cc'étoit la feule qui pût dispu- 
ter de charmes avec Eglé. ) A Cynthie , 
s*écria-t-elle ! je ne me confolerai ja- 
mais (î elle obtient ce qu'elle demande. 
Ah ! de grâce , refufez Cynthie ; duffé- je 
moi-même ne rien obtenir. 

Cétoit où Eumene Tattendoit. Il 
n*héfita qu'autant qu'il le falloit pour 
mieux faire valoir fa complaifance. Il 
promit que Cynthie feroit éconduite. 
Alors Eglé le quitta plus fatisfaite, 
plustriomphante,que fi l'emploi le plus 
brillant eût été accordé à fon époux. 

Autre embarras pour Eumene : Cyn 
thie furvint à fon tour. Ses inftances 
forent encore plus preffantes que celles 
éiEglé ; Cynthie follicitoit pour fon 
Amant. Vous avez trop tardé , lui dit 
Eumene , d'un air & d'un ton morti- 

Ç3 



X 



30 Contes 

fiés , Eglé vient d'obtenir ce que vous 
euffiez emporté un peu plutôt. Ce fut 
un coup de foudre pour Cynthie. Les 
intérêts de l'Amant difparurent ; elle 
ne vit plus que le triomphe à* Eglé ^ & 
la honte de lui céder. Quoi £^/<? l'em- 
porter fur moi ! & la Cour en être 

témoin ! Ah ! pourfuivit-elle , 

qxxEglé n'obtienne rien , & que tout 
me loit refufé. Eumene n'eut pas de 
peine à lui accorder cette grâce. Il ad- 
miroit avec quelle facilité il venoit de 
contenter deux rivales , & il fe jugea 
dès-lors un grand homme en fait de 
politique. Cependant la place deman- 
dée refloit vacante. Le Miniflre la donna 
à certain Militaire , qui, n'ayant d'autre 
recommandation que fon mérite , n'a- 
voit pas même cru devoir fe préfen- 
ter. 

Eumene itvii^, quelque chofe de plus 
difficile encore* 11 voulut pour la per- 
feûion de la Géographie avoir une 
Carte Topographique des Etats qu'il 
gouvernoit. Le Peuple & les Grands 
fécondèrent fon entreprife ; mais lorf^ 
qu'il voulut pénétrer dans les pâturages 
des troupeaux facrés ^ il fut arrêté par 
leurs gardiens ; ils crièrent à la profa- 
nation, au facrilége > ils publièrent que 
fon deffein étoit d'y introduire des ani- 
maux profanes > dont tout le méri:e 



Phiiosophiques. 31 
confiftoit à avoir fervi à fortifier les 
frontières de l'Etat. 

Eumene qui ofoit méprifer ces cla- 
meurs , fut furpris qu'aucun de ceux 
qui l'accompagnoient n^osât le fuivre. 
Il fufpendit fon entreprife ^ mais fans 
y renoncer , & cet intervalle fut rem- 
pli pour d'autres projets. Tous étoient 
difficiles , & tous furent effeftués : on 
grava fur le cèdre le fage expédient 
qM^Eumene employa pour appaifer une 
fédition qui pouvoir devenir dange- 
reufe. Il fit diftribuer des pantins à toute 
Taflemblée ; alors chacun oublia fes 
griefs , chacun s'en retourna fatisfait & 
joyeux , en faifant mouvoir les reflbrts 
de cette mervcilleufe machine.^ 

Une conduite auffi fage , & des expé- 
diens tous à peu-près auffi graves & 
auffi heureux , maintinrent long-temsla 
paix parmi le peuple & dans l'ame du 
Miniftre. Mais les gardiens des trou- 
peaux facrés ne pardonnoient point à 
Eumene la vifite qu'il avoit voulu leur 
feire. Ils en craignoient de f^ part une 
nouvelle,&s'occupoient des moyens les 
plus efficaces pour la prévenir. Eumene 
eue une vifion qui mit en défaut toute 
fafermeté. Il lui fembla voir un jeune 
agneau de ce bercail^ fe métamorphofer 
en tigre , & s'élancer fur lui. La frayeur 
réveilla ; il ne fe raffura pas même 

L« 4 



*2 ^ Contes 
ctaot éveillé. Il favoit que riiomme le 
plus puiflant ne peut rien contre les 
prodiges ; encore moins contre ceux 
qui en font. Hé bien ! dit-il enfin ^ 
cédons à l'orage. A l'inftant même on 
lui apporta un ordre que le Maître qu'il 
s'étoit donné , avoit figné fans le lire , 
& qui le débarraflbit du titre deMinif- 
tre. Il n'a fait que me prévenir , diforc 
Eumene , mais j*ai quelque regret d'a- 
voir été prévenu. Soudain il employa la 
corne , & forma le troifiéme de fes fou- 
haits. Ce fut de commander une armée 
nombreufe. 



CHAPITRE III. 

G^èxoiT Pufage parmi ce Peu- 
ple de tir^r au fort la dignité de 
Général d'armée , comme un très-grand 
nombre d'autres. On préfume bien que 
le fort fut favorable à Eumene, Il ftntit 
une joye intérieure > en voyant la plu$ 
redoutable partie de la nation obéir à 
fes moindres volontés* Ce pofte lui pa- 
rut mille fois plus flatteur que cdui 
d'un Souverain , obligé dé fe partager 
entre une infinité de foins' oppofés. Un 
de ceux qui occupoient le plus Eumene^ 
étoit que fes troupes ne fiflenc de mal 



Philosophiques* ^^ 

qu'à l'ennemi j & ne dérolaflTent point, 
l'allié qu'elles alloient défendre. Il ne 
fouffroic pas non plus > que ceux qui 
avoient acquis le droit de nourrir Ion 
armée , s'en ferviffent pour l'affamer. II 
étoit encore plus attentif à louer les 
belles aâions qu'à reprendre les fautes ,• 
il fourniffoit à ceux qui n'avôient été 
que malheureux y l'occafion de réparer 
leurs difgraces ; & fit de plus tout ce 
qi^l falloit faire pour qu'on ne Put at- 
tribuer les fiennes qu'au halard. 

Dq grands fuccès furent le- fruit de 
fes bonnes difpofitions ; il vainquît l'en- 
nemi à différentes reprifes , affiégea & 
prit fes villes , & occupa la verve de 
tous les Poètçs Ces Compatriotes. Il vit 
fon nom chanté dans dix Poèmes, vingt 
Odes & foixante Sonnets. Il en fut 
d'abord flatté à l'excès , s'y accoutuma 
& s'en ennuya hien-tot.Èumenc éprouva 
ce qu'ont éprouvé de très-grands hom* 
mes; les fuccès ralentirent fon aftivité. 
Il fift. attaqué , & furpris difrant la nuit 
par l'ennemi qu'il avoir tant de fois 
vaincu. Il répara tout par fa préfeiïce 
d'efprit & de nouvelles viftoires ; mais 
obligé dans cette occafion de combattre 
' en chemife ^ il ne put regagner quel- 
ques-uns de Tes vêtemeos les plus né- 
ceffaires > dont l'ennemi s'éroit emparç. 
Euçiene fit peu d'attention à cet acci- 



34 Contes 

dent , & revint dans la capitale pout 
y jouir de fa gloire. Il fut furpris d'en- 
tendre une infinité de bouches répéter 
des couplets relatifs à cette burlefque 
aventure. Il efpéroit, du moins , en- 
tendre réciter une partie des Poëmes , 
des Odes & des Sonnets compofés a 
fa louange. Il fe trompoit ; perfonne 
ne les avoir lus ^ & toute la Nation 
chantoit des Vaudevilles. 

Qu'eft-ce donc que ma gloire , dit-il , 
fî un accident ridicule fait oublier des 
aftions que j'ai crues héroïques ? Le 
Vaudeville frappa tant de fois fes oreil- 
les ; qu'il troubla toute la tranquillité 
de fon ame. C*en eft fait , dit-il , je 
renonce à cette carrière brillante , mais 
épineufe , mais ingrate. Il eft des rou- 
tes plus paifibles pour arriver au bon- 
heur. jBwmene fouhaita devenir Grand- 
Prêtre de Saturne. 



CHAPITRE IV. 

CE quatrième fouhait fut exaucé 
comme les autres. Le Grand-Prê- 
tre mourut d'apoplexiç , & Euntene ob- 
tint fa place. On fit encore des couplets 
fur ce:te métamorphofe ^ après quoi on 
oublia celui qui en étoit l'objet. Il 
s'applajdit d'abord des refpefts que lui 



PHILOSOPHIQUES. ;ç 

^attiroit fâ nouvelle dignité. Le Monar- 
que > lui-même y n'étoic pas exempt 
dV joindre les fiens, & c'étoient ceux 
quEumene recevoit le plus volontiers. 
Durefte^ il bornoit-là fon ambition, 
& trou voit la tiare plus commode & 
plus légère , que le cafque & la cou- 
ronne. 

Il arriva qu^un Prêtre fubaltérne lui 
offrit le couteau facré de la main gau- 
che» On cria au Novateur* Le Prêtre 
refta confus de fa méprife. On redou- 
bla les cris , & bien-tôt il ne rougit plus. 
Il fît même un livre pour défendre fon 
opinion. Il y attaquoit fortement la 
prééminence de la main droite fur la 
main gauche ; de graves perfonnages 
la défendirent, ôcTon vit quelques Aca- 
démies non moins graves , s'exercer fur 
cette matière. 

La difpute s'échauffaj l^animofité prit 
de profondes racines. Il fallut que le 
paifible Pontife intervînt dairTcette que- 
relle. On remonta aux anciens ufages. 
Le Prêtre accu fé dit au Pontife , qu'un 
de fes plus illuflres prédécefleurs étoic 
gaucher ; & que ^ fi le couteau lui ayoic 
été offert de lamain droite , certaine- 
ment il ne Pavoit reçu que de la main 
gauche. Tous les gauchers applaudirerit 
à cette conféquence , & la difpute s'ai- 
grit plus que jamais. 



36 Contes 

Eumene,pQvÇ\i3Ldé que celui qui donne 
lieu à une diipuce, a communément tort, 
condamna le Prêtre qui avoit fait éclore 
celui-ci; mais fa décifion ne fut point re- 
gardée comme authentique. Cette quef- 
tion étoit devenue une affaire d'Etat ; il 
fallutque le Monarque lui-même en prît 
connoiflTance. Alors Eumene^qui n*avoit 
pris qu'à regret part à cette dilcuflîon , 
fentit un redoublement de zèle qui Te- 
tonna. Il en rechercha la caufe , & crut 
l'avoir trouvée.Rien n'excite plus l'ému- 
lation qu'un adverfaire iUu{lre;& Eu-- 
mené , dans cette circonftance j croyoit 
n*avoir de Supérieur que Saturne. 

Enfin les chofes furent portées (ïloin , 
que le pacifique Eumene confulta les 
annales de fes prédéceiTeurs. Il y vie 
que Saturne leur avoit quelquefois pref- 
critenfonge d'ordonner à certains Rois 
d'abdiquer. Il eut quelque envie de 
rêver comme ces Pontifes. Quel triom- 
phe pour le Sacerdoce d'obliger ainfî 
un Monarque à renoncer à fa Cou- 
ronne ! D'un autre côté , Eumene -, exa- 
mina fi lui-même ne devoir point quitter 
fa Tiare. Il le fit , & ce fut l'événement 
le plus merveilleux d'un fiécle qui n*en 
offre que definguliers. 



9^ 



J 



Phixqsofhiques. 37 



CHAPITRE V. 

ON difoic qu*un homme qui s'étoit 
fi bien jugé lui-même , dévoie 
préfider au Sénac ^ & la voix publique 
détermina le cinquième fouhait d'£u- 
mené. Il fut élu avec acclamation. La 
Nature Tavoit gratifié d'un cœur droit , 
ami de l'ordre & de l'équité. Il fe féli- 
citoit d'être à portée de réprimer une 
partie de ceux à qui ces qualités man- 
quoîent ; de rendre à Porphelin opprimé 
ou pillé j le bien de Tes pères ; au mari 
trompé & fouvent battu , fa femme ; 
au pauvre ^voifin du riche ^ ou de 
Thomme d'affaires , fa vigne & fon jar- 
din y &c. Il avoir d'ailleurs tout le bon 
fens néceffaire pour diftinguer le bon 
droit à travers une foule de loix qui 
l'enveloppent : tout le courage fuffilant 
pour étudier trois ou quatre mille cou- 
tumes qui fe contredirent \, & environ 
dix mille Conunentateurs qui les em- 
brouillent ; enfin. , il fe croyoit inaccef- 
fible aux recommaxidations d'un Grand, 
& aux larmes d'une belle Plaideuie- Il 
en faut fouvent moins pour paroître 
grand Magîftrar, 

Eumene fu cependant plus ; il cita à 
fon Tribunal tous les différens fuppôts 



38 Contes 

de Thémis. Il voulue être inflruit par 
eux-mêmes de leur conduite , fe réler- 
vant le droit de douter & de croire à 
propos. L^ Avocat parfa le premier , & 
parla long-tems. Il arriva que fon dif- 
cours finit fans qu'Eumene en eût rien . 
retenu. Quels font vos honoraires , 
demanda-t-il au Jurifconfulte ? C*eft , 
répondit ce dernier , le nombre des 
fyllabes que je prononce, qui en décider 
&VOUS voyez que je ne les prodigue 
pas. Je fuis le plus laconique & le plus 
clair de nos Orateurs. On ne peut rien 
perdre de ce que je dis ; & je dis le > 
plus de chofes qu*il eft poflîble en 
matière de procédure. Je le crois , re- 
prit Eumene ; mais je vous avouerai 
que j'ai perdu mon tems à vouloir les 
entendre. 

Il interrogea enfuite certain Procu- 
reur, à qui dix années avoient fuffi pour 
amafTer mille talens. Mon foin le plus 
ordinaire ^ répondit cet homme ^ eft de 
défendre la veuve & l'orphelin , d'em- 
pêcher (jue leur bien ne tombe dans . 

de certaines mains On publie , 

interrompit le Juge , qu'il fort très- 
rarement des vôtres. Je n'en fuis que 
l'économe , reprit le Procureur ; j'en 
fais amplement part aux Propriétaires ; 
je le fais valoir comme le mien pro- . 
prc. Eumenc apperçut aloxs derrière 



Phiiosophiques. 59 
celui qu'il interrogeoic un jeune hom- 
me qui paroiflbit en dépendre. Il le 
reconnut pour le fils d'un des plus ri- 
ches Citoyens de la Capitale. Que vois- 
je, lui dit- il , vous Domeftique , & 
d'un tel Maître ? Hélas ! répondit le 
jeune homme , je fuis un des orphelins 
qu'il a défendus , & dont il économife 
les hïtns. Eumene apprit que cet éco- 
nome bannal avoic une fille affez belle 
pour faire oublier à celui qu'elle épou- 
îeroit , tous les torts ?de fon père. Il 
voulut que le Procureur acceptât pour 
gendre celui qu'il ofoit traiter en ef- 
clave. Il s'en défendit s mais Eumenele 
menaça de rayer les trois quarts du 
total de cous fes mémoires de frais , 
&dele traiter comme l'exigeroient les 
parties qu'il avoit le moins maltraitées. 
Cette menace le rendit plus docile. 

Eumene fit d'autres recherches , il 
interrogea des Huiffiers qui excelloient 
dans l'art d'aflîgner une partie ^ lans 
qu'elle en fçût rien ; des Greffiers qui 
commentoient les Oracles de Thémis ; 
des Secrétaires qui mettoient de faux 
poids dans fa balance s en un mot , tou- 
tes les troupes légères de la nombreufe 
armée dont il étoit le chef. Ces trou- 
pes , comme toutes celles de ce genre , 
étoient encore plus pillardes que les 
troupes réglées. Eumene k propolad'y 



40 Contes 

jetcer plus de difcipline. Il prie a ce 
fujet, les meilleures précautions \, ne 
réuflît point , & n'en eut que plus d'en- - 
nemis. Grâce au Ciel , difoit-il , je 
vais du moins connoure tous ceux qui 
parmi cette noire milice , méritent ma 
confiance & mon eftime. Il publia qu'il 
alloit quitter fa place, & voulut juger 
du nombre de fes fuppôts fidèles , par 
celui des vifages affligés. Il n*en.vit que 
de fatisfaits.Ondifoit hautement qu'iÊw- 
mem feroit un excellent Collègue de 
Minos & de Radamante , mais que dans 
ce monde fon Tribunal étoit déplacé. 

Il fut vivement follicité par deuxPlai* 
deufes, d'un âge, d*un extérieur^ & 
d*un état fort oppofé; Tune étoit douai- 
rière , avoit foixante ans , & avoir 
été laide dèi l'âge de quinze : l'autre 
écoit pupille, n'avoit que dix-huit ans , 
& promettoit d'être encorebelle à cin- 
quante. Eumene l'admira , l'aima, & 
ht des vœux pourqu'elle eût raifon.Mal- 
heureufement elle avoit tort. Eumene 
gémit , la condamna , la ruina, la plai- 
gnit. Je n*ai , lui dit-il , qu'un feul 
moyen de réparer ce malheur , & je 
vous l'offre. Daignez partager ma ten- 
dreffe & ma fortune. L'une & l'autre 
pourroient vous dédommager de la per- 
te que vous venez de faire.La jeune Plai- 
4eufe accepta loffre ^ & ne pardonna 

point 



PHIIOSOPHIQ UBS. 41 

point à Eumcne^ Quoi ! difoît die à 
voix bâfle& à chaque inftant,une douai- 
rière antique remporter fur moi ! Quel 
Juge ! & que j'efpére bien Pen punir !.... 
'Elle eut le pTaifir de voir ce Juge fi 
ligide s'attendrir de plus en plus , & 
preffer Vinftant de fôn bonheur. Elle eut 
bientôt une fatisfaftion plus complette : 
ce fut de voir un Amant feptuagenaire , 
& encore plus contrefait qu'il n*étoit 
caduc > lui offrir fon hommage. Il eft 
charmant s'écria- 1- elle , & tout fait 
pour me venger. L'accueil fut favora- 
ble , & les vi(ites multipliées au point 
q[x*Eumene s'en appercut & s'enplaignit. 
Cétoit ce qu'on défiroit le plus. N'en 
murmurnez pas , lui dit fa jeune 
Maîtrefle, je ne fais que vous imiter. 
Vous fçavez que la jeuneffe ne l'em- 
porte pas toujours fur la caducité. Jouif- 
lez duplaifir de condamner les pupilles, 
&laiflez-moi celui de confolcr les vieil- 
lards. Eumene £s retira confus & affligé. 
Il occupa encore ^uelque-tems fon Tri- 
bunal . jugea toujours avec équité ^ dé- 
plut à beaucoup de Grands > qu'il cou- 
damnoit comme s'ils n'euffent été que 
petits , révolta encore quelques Belles ; 
& fe laffa des fondions de Juge^ comine 
il avoit fait des autres. Heureux , di- 
foit-il , qui , dégagé du foin de gou- 
verner, de conduire f d'édifier 3 &4^ 
Tome U D 



42 Contes 

fuger les hommes , 'borne fèsvœux à 
l'opulence & à la tranquillité ! je veux 
donc n'être rien , & être riche. 

■ i ' ' ' '., " as 

CHAPITRE VI. 

A peine ce fîxiéme fouhait fut -il 
formé , qvL^Eùmene reçut un don 
dePublicain.C'étoit le plus court moyen 
pour obtenir tout-à-coup de grandes 
richefles fans étonner perîbnne. Eumene 

^ crut devoif prendre;' un train relatif à 
fa nouvelle condition : ç*eft-à-dire , qu'il 
eut une table mieux fcrvie ^ un Palais 
mieux orné , des courfiers plus fou- 

' gueux , un char plus brillant que lors- 
qu'il étoit premier Miniftre , & même 
Grand-Prêtre. Il lui manquoit une maî- 
trefle, & bientôt il ne lui manqua rien. 
Un char doré s'arrêta dans fa cour. Il 
en vit fortir un homme gros & court, 

• mais fuperbement vêtu. Chaque canton 
de Vlnde avoit contribué à l'ornement 
de fes doigts ; les plus habiles Artiftes 
avoient épuifé leur travail fur les bijoux 
dont ils étoient furchargés. Il les tira l'un 
après l'autre fans affeftation ; Eumene 
en loua le bon goût , & s'informa du 
prix. Cette montre où brillent ces Dia- 
mans, dit l'Inconnu ,eft une preuve de 

.mon défiméreflement i la Belle n'avoit 



Phi t osopHiQUÈs. 45 
que dix-huit ans, ôcfortoicen dernier 
lieu des mains d*un Grand y qui la ref- 
peôa toujours- Il ne l'avoit prife que 
pour faire taire la médifance , & réta^ 
blir fa réputation. Ce difcours parut 
cbfcur à Eumene. Monfieur, ajouta l'In- 
connu , je vais vous parler plus claire- 
fnent. J ai vécu; je voudrois être utile 
à ceux qui ont à vivre. Loin d'envier 
donc aujourd'hui lesplaifirs des autres , 
je porte l'attention jufqu'à y contribuer. 
Les jeunes perfonnes qui longent à fe 
produire, les honnêtes gens qui veulent 
s'épargner des recherches, mettent jour- 
nellement mon zèle à profit. Je vous en- 
tends , reprit Eumene : eh bien / qu'a- 
vez-vous de neuf.? Prefque rien , reprit 
rinconnu. Cette monnoye n*a plus de 
cours , on veut de l'expérience ; mais ; 
pourfuivit-il , on peut moyennant d'e- 
xaftes recherches , vous déterrer ce que 
vous demandiez ; quant à préfent voilà 
Pétat de mes protégées. Alors il tira une 
lijftè où Eumene lut ce qui fuir. 

Une jeune veuve qui n'a prefque pas 
eu d'époux. Il difparut deux jours après 
leur mariage , & un mois s'efi écoulé 
depuis cette féparation. 

Une autre du niême âge qui a cté^fix 
ans la fenime d'un vieux Magiftrat. Il 
étoit jaloux , ne lui donnoit point de 
Duègne & n'alloit point au Palais. 

Vz 



44 C O N T I ^ 

Une autre plus jeune; mais dont Té- 

Eoux n'avoitque trente ans& pas Tom- 
re de jaloufie. Cela revient à quelques 
années de plus. 

La nièce d^un Prêtre de Jupiter. Elle 
a vingt-deux ans , mais il en avoit foi- 
xante & dix lorfqu'il mourut. 
. Une Danfeufe dé dix-fept ans. Elle 
n'en ell qu*à fa treizième aventure , & 
ii*a quitté fon dernier Amant qu'après 
qu'il a été abfolument ruiné. 

Une Nymphe de Diane. Elle n'a re- 
noncé au culte de cette Déefle^ que par* 
ce qu'un pan de la muraille du jardin 
tomba. Un jeune homme s*y introduifit 
& dérangea fa vocation. 

Eumene s'arrêta à cet article. Il faut ^ 
dit-il, encourir les rifques. C'eft fa pre- 
mière aventure ; & d'ailleurs les murs 
de mon jardin font en bon état. Déplus 
l'Inconnu l'aflura ^ue le jeune homme 
éfoit difparu deux jours après l'enlevé^ 
ment delà Nymphe. On convint de fes 
faits ; c'eft-à-dire > d'augmenter le nom* 
bre d^ bijoux de l'Intriguant & Thaïs , 
Tc'eft le nom de la Nymphe ) fut zxMr 
née chez £w/fte«e dès le foir même. 

J'ai déjà dit qw* Eumene étoit jeune & 
bienfait. Il parut plaire à Thaïs , & jl 
n'en douta point. Il n'épargna rien,d'ail« 
leurs ^ de ce qui pouvoit la fixer. Les 
fêtes fuccédérent slïul fêc^ » lespréfens 



Phiiosophiqubj. 4j 
aux préfens. Eumene fc croyoit heureux 
il ne voyoic paroître aucun perfohnage 
fufpe£t , & vifitoit de tems en tetns les 
murs de fon jardin. Un Domeftique in- 
difcret vient lui apprendre ijue les murs 
de fa maifon étoit moins inaccefSbles. Il 
y accourut & vit un chef-d'œuvre de 
Tart. Thaïs avoit fait percer un mur W- 
toyen d'une manière imperceptible pour 
tout autre que pour un confident. Eu- 
mene qui éroit un peu Philofophe > ca- 
cha la moitié de fon dépit , renvoya 
Thaïs & crut pouvoir étouffer cette 
aventure. Mais dès le jour fui vant, tou- 
tes les toilettes étoient couvertes de 
bijoux deftinésà en perpétuer le fou ve- 
nir. En e&t on en parla durant près 
de huit jours , jufqu*à ce qu'un nouvel 
événement > à peu-prè^ auffi grave » 
eût amené une' mode nouvelle. 
Eumem chercha des plaifirs d'une autre 
forte. Il protéga des Artiûes, hébergea 
des Auteurs , & donna à des indigens 
inutiles. Mais il ne put rendre ni les 
premiers dociles , ni les féconds mo- 
déftes, ni les troifiémes reconnoiflfans. Il 
fut encore moins fatisfait des gens de 
Cour.Tous rcgardoientfa maifon comme 
une de ces fources publiques, où l'on va 
puifer , fans autre attention que celle de 
nepasprendre au-dcflbusdc Ion befoin. 
Du xmc ^ ou ne fait mX gihh i^ Source 



4-6 Contes 

de ces libéralités: elle reçoit gratuire- 
nienc ce qu'elle donne de même. Ah ! 
dit Eumene , c*eft trop obliger des in- 
grats. Je vais borner ma fociété à celte 
d'un Sage , fi je fuis affez heureux pour 
le rencontrer. 

On rioit beaucoup aux dépens d'un 
homme qui blâmoit les ufages de tous 
fesîemblables , & ne les imitoit en rien. 
Eumene le vit & ne vit pas.L'expérience 
cômmençoit à lui apprendre que tout 
ce qui paroît le plus défirable rebuté 
fouvent. Pourquoi parlamêmeraifon, 
ce qui rebute d'abord ne pourroit-il pas 
plaire enfuite ? Peut-être, ajoutoit-il^ 
le gland eft-il préférable au froment; 
peut-être un lit de moufle eft-il plutôt 
fait pour nous qu'un lit de duvet ; peut- 
être une femme appartient-elle au plus 
robufte ; peut-être un peu d'antropo- 
phagie. Eumene eflaya toutefois de ra- 
mener le Sage à des principes moins 
auftères. Il parvint à lui faire quitter 
fa cabane pour habiter fon Palais. Il 
réuflît même à l'apprivoifer quelque- 
tems avec la bonne chère ; mais les re- 
mords vinrent enfuite. Le Sage retour- 
na à fa cabane & à fes racines. 
^ Il avoit parle avec tant d'éloquence 
contre les lettres , qu'il fit naître à Eu- 
mené le défit d'être éloquent ; & comme 
un défit marche rarement feul , Eumene. 



Phiiosophtques. 47 
ambiiionna d^êcre éloquent envers & 
en profe. Ce fut le fixiéme de|fes fou* 
haies. 



CHAPITRE VII. 

TpUMENE y qui pour réuflîr n*avoit 
xS qu'à défirer , eut le courage de vou- 
loir mériter fes fuccès.Il enfanta un Poè- 
me qui eût rendu Homen jaloux , & qui 
lui fufcitades envieux bien inférieurs à 
Homère, Il eut encore plus d'admira- 
teurs , c'eft-à-dire , que rien ne man- 
quoit à fa gloire. Il la trouvoit bien pré- 
férable à celle qu'on obtient par d'autres 
voyes , &_qu'on n'acquiert jamais feul. 
Cette ivrefle dura quelque-tems , après 
quoi elle fe ralentit dans le public &dans 
l'Auteur même. Il n*y eut que la haine 
de ks ennemis qui fe foutint. Les uns 
l'accuférent de crimes fuppofés ; les au- 
tres s'approprièrent fes ouvrages ; d'au- 
tres lui imputèrent les leurs. Ce dernier 
trait fut le plus fenfible pour £wmene : 
mais bientôt il effuya d'autres dégoûts. 
Les lauriers tragiques le tentèrent. Il 
compofa d'après les plus grands modè- 
les , & fur-tout d'après fon génie > un 
Drame admirable > ou l'on étoit plus at- 
tendri qu'étonné, où le. cœur le trou- 
voit plus intérefle que la vue i où l'art 



4? Contes 

des Aâeurs afpiroit à bien rendre plu- 
tôt qu'à faire valoir. Toute l'aflemblée 
verfoit des larmes délicieufes. Mai- 
hcureufement l'endroit le plus pathéti- 
que fournit un bon mot à un mauvais 
Plaifant, & tout-à-cpup les larmes firent 
place à dé grands éclats de rire.On ne vit 
plus que du ridicule dans ce qu'on venoic 
d'admirer ; la Pièce tomba dans l'ou- 
bli , & le bon mot fut confacré dans les 
annales du goût de la Nation. 

LePoëtes'en affligea quclque-tems, 
& compofa enfuite , pour s'égayer, un 
Roman fans vrai femblance,& qu'il avoic 
voulu rendre tel. Son unique but n*étôit 
que d'y faire preuve d'efprit , & ces 
preuves lui coutoient peu. Un grave 
Cenfeur fut chargé d'examiner cette ba- 
gatelle. Il crut qu'un ouvrage qui ne 
lignifioit rien > de voit être dangereux". 
Dès-lors il y vit tout ce qui n'y étoic 
pas , & fupprima tout ce qui y étoit» 
Eùmeneplus docile qu'un Auteur ne peut 
rêtre7 s'en tint à la décision du Cen* 
feur , & compofa une féconde brochure. 
Il effayoit d'y mettre d'accord deux par- 
tis , qui divifoient & déshonoroient la 
République des Lettres. Le Cenfeur à 
quii ce nouvel écrit fut foumis , étoit 
lui-même enroUé dans cette guerre i il 
fupprima la moitié de l'ouvrage. Un de 
fes confrères fut chargé de le remplace^ 

dans 



Phiiosophiqu es. 4P 
(fans cet examen. Celui-ci étoit du parti 
oppofé, & raya l'autre moitié de la bro- 
chure. Voilà Eumene privé une féconde 
fois du fruit de fon travail , & prefque 
déterminé à ne plus écrire. 

Cependant on annonça une yiâoitej 
rempprtée par les Troupes de r£tat. A 
cette nouvelle > Eumene qui étoit bon 
Citoyen , redevint Poëte ; il chanta cet 
événement glorieux , & eut foin de 
nommer tous ceux qui s*étoient le plus 
diftingués. Un Officier fu bal terne, dont 
il n'avoir ni parlé ni oui parler, piqué 
de cer oubli , lui en demanda railbn. I! 
fallut que le Poëte quitta la plume pour 
Vépée. Il oublia ou négligea de foahai- 
ter d'être invulnérable , & reçut une 
bleffure à cette main qui avoit diftribué 
rant d'éloges. Eh quoi ! difoir Eume' 
ne , faudra-t-il me battre contre tous 
ceux que je ne louerai pas ? Il comp- 
toit du moins^ fur l'amitié d'un Grand 
qu'il avoit loué avec excès. Il apprit que 
ce dernier trou voit au contraire la louan- 
ge trop mince , & vilipendoit fon Pané- 
gyrifte. C'en fut affez pour le faire chan- 
ger de ton. Il devint Cauftique^ &dJc 
une foule de vérités , qu'il falloit taire. 
Au bout de quelques jours on l'éveilla 
au milieu de la nuit pour le conduire 
dans une prifon encore plus ténébreufe. 
Voilà donc, dit- il alors , la récompenfe 
TomeL £ 



50 Contes 

de tant de veilles , & Tafyle que me 
préparoit la renommée ? Il prit le parti 
d'abandonner une carrière où l*on fait 
tant de faux pas & de mauvaifes rencon- 
tres. Il n'étoit pas, toutefois , entière- 
ment dégoûté des Beaux- Arts. La Pein- 
ture & la Sculpture qu'il regardoit com- 
me les Sœurs cadettes de la Poëfie, lui 
parurent mériter fon hommage , & met- 
tre leurs Favoris à des épreuves moins 
dangereufes que ne fait leur Sœur aînée. 
De-là un huitième fouhait à^Eumene ^ 
qui fut fuivi de fa liberté. 



CHAPITRE VIIL 

CE fut à rhifloîre qu'il confàcra les 
premiers effais de fon pinceau , & 
il eft inutile d'avertir que fés eflais fu- 
rent des chef-d'œuvres. Il joignoit à la 
fierté du deffein l'élégance des formes & 
la vigueur du coloris. Il favoit imaginer, 
& rendre tout ce qu'il imaginoit. On rai- 
fonna beaucoup & fort mal , 'fur cha- 
cune de fes produdions ; on lui prodi- 
gua les Satyres les plus injuftes, &les 
éloges les plus mal-adroits. Il s'apperçuc 
qu'on n'avoit faifi , ni les beautés , ni les 
défauts de fon ouvrage ; je dis les dé- 
fauts , car les Dieux lui avoient donné la 
faculté de produire des chofes admira* 



Philosophiques. ci 
blés j & non des chofes parfaites. Ceft 
an attribue qu'ils réfervent poar eux 
feuls ^ & dont ils ufenc toujours fobre- 
tùètït» 

Eumene fatigué du genre fublinoe , 
prefque toujours mai apprécié , devine 
fimple Portraitijle. En cette qualité , il 
eut d'autresobflaclesà vaincre • d'autres 
dégoûts à fupporten Un Chef des Eunu^ 
ques voulut être repréfenté en AchilU. 
Sa phyitonomie ne cadroit pas plus avec 
ce déguifement , que fon état. Il fe trou* 
va lui-même fi ridicule fous cette for* 
me , qu'il s'en prit au Peintre , & lui fie 
efliiyer toutes les injures ^u'un homme 
de fon efpéce' peut prodiguer lorfqu'il 
n*a rien à ctaiiidre. Un autre perfoiuiage 
eut recours auxtalens d'£^;7i^ne.d'étoie 
un Militaire que la nature avoir gratifiç 
d'une figure impofante & martiale. I4 
Peintre imita exactement la reflfemblan- 
ce^' mais il eut de nouveaux reproches à 
effuyer. Le Guerrier ne trouva point fa 
phyfionomie affez adoucie. Il vouloiç 
être repréfenté avec des yeux riants ^ 
une bouche pincée > un teint délicat » 
en un mot > fous les traies d'un yldo^, 
nis. Une foule d'autres perlonnagés 
avoient des prétentions non moins fi* 
dicules. Eumene prit le parti de dévouer 
uniquement fes talens aux femmes , de 
qui les agrémens rendent les caprices 

Ea 



S^ Contes 

plus fupportables, mais il les peignoît 
d'après nature, & il déplut même auiC 
plus belles. Une des plus laides & des 
plus paiffantesde la Cour ne lui par- 
clonna point de ne l'avoir fait paroî-^ 
tre que jolie. Il voultit juger , en£a> 
fi l'art des Phidias lui feroit plusfavo-» 
rable. Nouveaux fuccès dans ce gen-* 
re ,& nouveaux défôgr^mens. Chargé 
de iaire une ftatue de l^^nus , il efl; 
autorifé à prendre les plus belles fem- 
mes de la Nation pour (es modèles. 
Frefquç toutes fe flattoient de lui en 
iexvir , 5c de hii en fervir feules. Il en 
dyoîfit d*febord trente , & çn offenfe 
tnil)^. Parmi ces trente , il fait un non-* 
yjeau choix, n^n réierve que dix & a 
Iq iurpltts pour ennemies. De ces dix 
tecme , telle n'a que l'œil de beau , qui 
préfente la bouche, telle autre les yeux 
eu lieu de l'oreille 3 telle autre la main 
^u lieu du pied , &c. Eumene emprunta 
de chacune d'dîes , ce qui lui conve- 
iioit , & déplut à toutes. Il fut vivement 
épris de la plus belle , & enavoit ppef* 
^ue tout imité. Senfiblc à cette picfé^ 
rence , elle alloit s^atteftdrir en fav^uf 
de l'Artifte^lorfquel'fe s'apperçut qu'on 
des ongles de laDéeflTe n'avoii pas été 
copié diaprés un des liens. Elle pcéteiw 
idit garder fà vertu toute eofriere , fî 
Eumene^ ne mutiloit fur le champ fa 



PHItOSOPHIQITKS. y) 

flatue. Il refufc de gâter un chef-d'œu- 
vre ^ & eft refufé à fon tour. Ce ne fut 
pas tout. La Beauté qu*^tl défobligeoit 
ainfi. mit dans fés^ fers un homme tout- 
puiflant^ & qui k laiflà jouir de tout foh 
'pouvoir. liC premier ufege qu'elle en 
fit , fut de condamner le cifeau d'£w^ 
mené à ne s'exercer défotmais que fut 
des Magots. Il n'eût pas manqué d^bccu- 
patbn.. A peine ce bruit fuc^il répandu , 
qu'il vit aceourirthez lui une foule d'A- 
mateurs du bel air. Tolis bfûloitnt de 
^oir leurs chékmnées enrichieî de ^1^ 
ques-unsde fes chef-d'oeuvres.Pstrmi ces 
afpirans , Eumene remarqua un jeune 
Médecin,qai par le brillant de fon équi- 
page , l*Éfegânce de fa pèrfoone , & la 
■vivacité d'elfes chevaox , ânnonçoit un 
Mcdecitt accrédité, ou prêt à l'être; H 
fe fit une idée aflèz agréable d!é cette 
profeffion , pour fouhaiter , ôc ]>attaiïc 
obtenir fe Bonnet Doftoral. 

mgm^màmltmmmÊMmmmÊmÊmÊmÈimÊÊimÊÊÊmmÊmmmm 

•■*■*— i*—— ■■ I t II ■■ I ■ . .^.ii u, n lé» 

- C H A P I T R E IX. 

VO j 1 A donc. Eutnene charG^é cfe 
, . veiller à la confervation de f^s 
jfemblablès. Il réfléchit furllmportance 
de cet emploi,- & tout bien examiné , 
.il jugea que l'art du Médecin dévoie 
coofmer à guérir fes malades. La Nature 



f 



4 ^ ^Contes 

avoît doué d'un cœur propre à faire le 
bien pour le feul plailîr de bien faire. 
11 fecourut fes Gonçicoycns fansdiftinc- 
rion de rang^, de fexe ^ d'âge & de ri- 
chelTes. U étudia le tempérament de 
ceux qui àvoient recours à lui , fît fa 

J>rincipale occupation dufoin de les fou- 
*g€r, y réuffit , & fut ignoré & négligé. 
Cet abandon ne le furprit point ^ mais 
jl Pennuya & le fit réfoud^re à fuivre Tçr 
tiquette des Médecins à la mode. Eur 
mené fit dorer /on cfiar , troqua fes cher 
vaux, & parcourut la Capitale deux foi^ 
le jour fans être attendu par un feul ma^ 
iade ; mais bientôt il fut mandé , même 
par une foule de gens qi}i fe pprtoient 
.bien: l'art de lès guérir deyint pour^uî 
june nouvelle étude. Eumem lifoicqyel'- 
<que^-uties des brochures du jour , c'e||- 
à-dire des moins mauvaifes ; ii fe faifo^ 
inflruire des anecdotes les plus fecre^ 
tes, en tiroit la quintelîence,&diflri- 
buoit cet £lixir a fes malades ima^i* 
naires. £n peu de tems il éclipfa tous 
fes Collègues, & en fupplanta le plus 
grand nombre, làns le vouloir.. IL ac- 
quit fur-tout la confiance des femmes. 
Prefque toutes parvinrent à fe croîr,e 
malades , pour le feul plaifir de le con- 

fulter. 

Eumene ufa d'un autre ftratagêmcT; 
'il intérefla des efclaves , & fut mitrulc 



Phiiosophiques. 55 

{)ar eux des plus fecrettes adions de 
eurs maîtreffes. Le Dofteur qui paroif- 
foit les deviner , pafla pour un homme 
extraordinaire. On difoit c^Apollon 
n'avoir rien de caché pour lui , & ne 
vouloit pas qu'on pût rien lui cacher. 
Dès-lors on le refpefta , mais on le 
craignit encore plus. L'idée qu'on avoit 
de fà pénétration arrêta même fes pro- 
grès dans le cœur d'une jeune veuve 
qui en avoit déjà beaucoup fait dans le 
«en. C'étoit une brune auffi vive dans fes 
pa/Iions que dans fes manières. Un 
Amant qu'elle ménageoit encore , & 
que peut-être elle eût bientôt congédié , 
etoit un fecret obftacle au bonheur 
diEumene. Il parut inflruit de ce myf- 
tére ^ entra dans certains détails , & 
prefcrivit un régime plus conforme à 
Ion intérêt perfonnel Qu'au penchant de 
la Dame. Eumene pafla dans fon efpric 
pour un homme infpiré ,• mais cette 
idée la fit trembler pour le préfent & 
pour l'avenir. Elle ne voulût ni d'un 
Médecin , ni d'un Amant qu'on ne pou^ 
voit tromper. 

^ L'amoureux.Do<îleur,congé<^ié parla 
feune veuve, fut accueilli par une douai- 
rière antique. Elle avoit foixante ans ^ 
& fe çrpyoit malade , parce que fon teint^ 
avoit perdu fa fraîcheur. Eumene lui" 
avoua qu'il n'avoic point de recette po^i*- 

£4 



5^ Contes 

ces fortes d'accidens. Elle préfumorc, 
du moins, qu'il enauroicpour les va- 
peurs donc elle prétendoit être tour- 
mentée. Autre aveu deTimpuiffance dii 
Douleur à cet égard. Mais on ne lui par- 
donna point d'être inhabile à tant de 
çhofes. La Dame étoit vindicative & 
pui (Tante. Elle tenoic table & avoit à fes 
ordres beaucoup de parafites , grands 
parleurs , & qui aimoient fur-tout à par- 
ler mal d*autruiXe Dodeur ne fut point 
épargné. De mauvais Peintres Iç travef- 
tirent : de mauvais Poètes le chargèrent 
d'Epigrammes... Il apprit même que la 
douairière vaporeufe ne s*amufoit à le 
rendre ridicule qu'en attendant qu'elle 
pût le faire parpître coupable. Il ne crai- 
gnoit p^s de le devenir s mais il efpéra 
encore moins être jamais heureux fous 
Jâ robe èiEfeulaj^ç. Cependant , il ne lui 
féftoit qu'un ibuhaît à former , & fa 
deftifiée en dépendoit. Il prit le parti 
de queftiônner des gens de tous les 
Etats par lèfquels il n'avoit pu paflèr 
lui-mêmç. 

. *Wg 



CHAPITRE X- 

UN homme à morgue élevée , mir- 
chant à côté de^ lui 3 le regarda 
avec une forte de mépris. Voilà , fans 



PhIIOSOPHIQUES. Ç7 

doute j un homme heureux , dit £w- 
mene , car il paroît s'eftimer beaucoup 
lui-même , & faire peu de cas des au- 
tres. Il le fuivit jufques dans un jardin 
public. Le bruit d'une viftoire y raf- 
fembloic quelques groupes de Nouvel- 
liftes. Eumene prit ce prétexte pour lier 
converfation avec celui qtï*il vouloit 
mieux connoître. Eh ! que m'importent, 
lui dit ce dernier , ces fortes d'événe- 
mens ? Aujourd'hui vainqueurs , de- 
main battus , pour être encore bientôt 
l'un & l'autre , doit-on ni s'en réjouir , 
ni s'en attrifterf Ce font de purs jeux 
du hazard , & il en eft de même de tous 
les accidens de la vie. Ils n'abattent , ou 
n'affeftent que les âmes foibles. Je 
vois , reprit Eumene , que j'ai Thon- 
neur de parler à un Difciple du grand 
. Zenon ; votre ame eft inacceflible aux 
'chagrins, à la douleur. Jugez-en^, ré- 
pliqua le Stoïcien, part le court récit que 
le vais vous faire. J'occupai à la Cour i^n 
pofte brillant & lucratif. Les Grands 
attendoient dans mon antichambre , & 
, les petits m'appelloient Monfeigneur. Il 
ne falloit , pour me maintenir > que 
rendre une partie de ces refpeâs au 
Chef des Eunuques. Je ne pus m'y ré- 
foudre , & je fus déplacé , exilé, ca- 
lomnié , chanfonné. Ce font-là de vrais 
malheurs, difoic Eumerie, Point du tout. 



5* Contes 

reprit le Philofophe , ce font & ce feront 
toujours de vraies bagatelles. Je partis 
pour mon exil : j'avois un ami que je 
chargeai du foin de mes affaires , & d'u- 
ne partie de mes richeffes. Il aimoit le 
feu, la table & les femmes : en peu de 
tems il di^pa le dépôt, & m'écrivit que 
û je ne lui envoyois de quoi acquitter 
une dette de jeu , il étoit perdu d'hon- 
neur. Je fatisfis à fa demande , & ne lui 
en fis jamais aucune. Quelle générofitél 
s'écria Eunieîu; avouez , cependant, que 
cette perte vous affligea ?. . . Bagatelle , 
pourfui vit le Stoïcien. J'avois un fils qui, 
dès l'âge de dix-huit ans, fit tourner la 
tête à vingt prudes , & fixa prefque au- 
tant de coquettes. Il étoit en beauté le 
, rival à! Adonis , avoit la même ardeur 
pour la chafle , & n'y fut pas plus heu- 
reux. Une flèche lancée au hazard, ou 
à delTein , lui creva un œil. Il perdit une 
partie de ks grâces , & toutes fes con- 
quêtes. Voilà , difoit Eumene , un fâ- 
cheux accident j & qui , fans doute > 
vous apprit à connoître la douleur.... 
Bagatelle ^ reprit encore le Difciple de 
Zénon,mon fils gagna beaucoup à cette 
perte , il devint mfènfible à toute autre , 
& inacceflîble à l'ambition. Enfin , j'eus 
une femme jeune & belle , à qui trop de 
gens le difoient , & qui aimoit trop à Te 
l'entendre dire. L'exil où nous fûmes re- 



\ 



Phixosophîques. 59 
légués s'accordoic peu avec cette hu- 
meur. Elle reçut, elle approuva Thom- 
mage cl*un ruftre qui n'étoit pas même 
digne d'être le valet d'un Phiiofophe. Je 
m'en apperçus : Ah / pour le coup , s'é- 
cria Eumenej ce dut être Técueii de la 

Philofophie Bagatelle , répéta une 

quatrième fois le Stoïcien. Une femme 
qui s'égare ne fait que fuivre fon inflinâ: 
naturel. Eft-ce aux erreurs d'un êtrefî 
fragile qu'il appartient d'ébranler notre 
fermeté ? Il alloit cntafler une foulé 
d^argumensftoïques, lorfqu'uri Phiio- 
fophe Epicurien de fa cofinoiflance vint 
Taborder en riant. Je veux , lui dit- il, 
te faire rire j Zenon dût-il s'en ;îffen- 
fer. J'arrivede chez toi, où, félon ma 
coutume, j'étoisallé pour travailler à ta 
TperfeAion ; j'entre, fans être vu & fans 
voir perfonne / je pénétre jiifqu'au /ar- 
tlin j & là j^apperçois la jeune Èfclavè 
'qui a foin de ton lit, qui fuyoit tout dou- 
cement celui qui a foin de ta mule. Elle 
efl jolie ta jeune Efclave ! Tu devines 
bien qu'elle s'eft laiffé attraper. En fe 
défendant elle eft tombée , avec toute la 
grâce pofTible , fur une planche de tu- 
lipes. De tulipes ? s'écria le Difciple 
"de Zenon. De tulipes, répondit celui 
d Epicurc. Ils étoient trop cenfés pouf 
ne pas tomber à leur aîfe. Ah î malheu- 
reux que je fuis! Ah î fcélérats que vous 



go Contes 

êtes , ne deviez-vous pas refpeâer mes 
tulipes ? Voilà le premier chagrin que 
/éprouve ; mais il me défefpére. Ami, 
je te quitte, je cours garantir la féconde 
planche des faux pas de ces malheureux. 



CHAPITRE XI 

TPUmbn E 3 refté feul avec PEpicu- 
JOj rien , trouva que le hazard Tavoit 
bien fervi. Il ne lui fut pas difficile d'en»- 
trer en converfation ; un Epicurien eft 
communicatif. J'admire ces prétendus 
Philoiophes , difoit ce dernier : ils paf- 
fent leur vie dans une contrainte perpé- 
tuelle ; ils gênent la nature dans tous Tep 
penchans s les plus grands revers les 
trouvent infenfibles : arrîveun moment 
où toute cette prétendue fermeté diÉ- 
paroît ; une bagatelle les atterre, & Iç 
Stoïcien pleure fes tulipes. Pour moi ^ 
continua-t-il , mon fyftême eft de ne me 
contraindre en rien: j'accorde à lanaturç 
tout ce qu'elle me demande , & je fuis 
affez heureux pour qu^elle m'importune 
fouvent. J'ai plus d'une Maîtreflej à 
une infinité d'amis. Que les uns & les 
autres me trompent , cela peut êtrer',* 
mais je veux l'ignorer. Je m'en confoj- 
le , d'ailleurs , en prenant ma revanche ^ 
autant que cela lie me dérange point 



Philosophiques. 6t 
trop. A ce compte, lui dit Eumene, vous 
êtes heureux : ce plan de vie Pannonce. 
Heureux tant qu*il vous plaira, reprit 
TEpicuricn > je crois le bonheur un peu 
chimérique ; je fuis heureux tant que je 
ne m'ennuye pas j & j'avoue que j mal- 
gré toutes mes précautions, je m'ennuye 
quelquefois. Comme il achevoit ces 
mots , un de fes amis fur vient , l'em- 
hvaffe & lui propofe un foupé chez des 
femmes qui , fans le connoître , Paimenc 
à la folie. L'Epicurien accepta la propo- 
fîtionymais, ajouta-t-il , permettez- 
moi dy conduire un de mes bons amis 
qui fera bientôt des vôtres. Cétoit d^Eu- 
mené dont il parloit , & l'autre ami pa- 
rut charmée de la propofition. Eumcne, 
plus furpris que tenté , prétexta quel- 
ques affaires. Il cherchoitle bonheur qui 
niit toujours la cohue , & ne fe plaîc 
guères qu'en pays de connoiffance. 



CH AP ITRE XIL 

CERTAIN Herryiite paffoit pout 
l'avoir fixé au fond d'un défert , & 
c en fut affez pour y conduire Eumem. 
Il trouvais Cénobite occupé à préparei 
quelques racines. Sa demeujre étoit uo« 
groite >.qvc peut-être q,ii^ttç vohqif 
tueux avoit creufée & habitée dans l'âge 



6» Contes 

cTor. On y écoit à 1 abri des injures da 
tems , même de la vifite des Lions & 
des Ours.^ Eumene, félon fa méthode , 
queftionna THermice. Vous voyez , ré- 
pondit le célefte Contemplateur , que je 
n'ai dans mon défère ni flatteurs qui me! 
jouent , ni femme qui me haïne j ni 
niaîtrefle qui me trompe, ni yaletsqui 
liie décrient, ni tréfors qui m'occupent ^ 
ni mets délicieux qui m'empoifbnnent,! 
ni habits fuperbes qui me déguifent^ 
ni vins choifis qui m enyvrent... Je vois 
parfaitement , interrompit Euniene , que 
toutes ces chofes vous manquent; mais 
daignez fatisfaire ma curiofite , êtes- 
vous heureux ? que je plains ceux qui 
habitent les Cours , pourfuivit Thomme 
du défert î fans cefle occupés de pro- 
jets ambitieux , ou de baffes démarches, 
ils paffent leur vie à efpérer , à crain- 
dre ^ à briguer un coup d'œil , à Ten- 
vier à ceux qui l'obtiennent , à ramper 
fous un Maître.... £ft-on plus fage à 
la Ville ? Non s ce n'efl: , prefque par- 
tout, que tromperie & fierté dans la No- 
blelfe i morgue & puérilité dans la Ma- 
giftrature ; fafte & prétentions dans la 
Finance ; grimace & ridicule dans la 
Bourgeoifie ; infolence & friponnerie 
dans la populace i entêtement dans la 
vieilleffei aftuce dans Tâge mûr; fatuité 
dans la jeunefle;fQttife enfin , dans tous 



PHlIOSOPHIQtTES. (ÎJ 

les àgcs & tous les Etats. En achevant 
ces mots, le pieux Anachorette fe tourna 
vers une Aatue de Jupiter , comme pour 
lui faire hommage de ce.difcours chari- 
table. Eumene infifla de nouveau ^ & 
toujours fur la même queftion , êtes- 
vous heureux? L^Hermite ne répondi t 
pas encore. Voyez , dit-il à Eumene , 
voyez l'eau pure que diftile cette rochej 
elle eft délicieufe , & ne peut troubler 
k raifon .• ces racines , ces fruits fauva- 
ges , furent la nourriture des premiers 
Hommes. Ces feuilles qui compofenc 
mon Ut, font Tantidote de la molefle ; 
le bruit de cette cafcade^ le murmure de 
ce ruiflcau , l'emportent fur la mufique 
de certains Opéras. Eumene , qu'impa- 
tientoient ces réponfes obliques , alloic 
s'éloigner, lorfpu'un fbldat vint deman- 
der Thofpitalité à l'Hermite. Il s'étoit 
égaré dans fa route, & témoignoit avoir 
encore plus befoin de nourriture que 
de repos. Soyez le bienvenu , lui dit le 
folitaire , en lui faifant généreufement 
part de fes racines , de fes fruits ^ & de 
Teau de fa cafcade. Le Soldat , fans 
louer ces mets , en fit un ample ufage. 
Eumene regrettoit de ne pouvoir rendre 
ce repas meilleur. En attendant qu'il 
pût dédommager le convive, il n'oublia 
pas de le queftionner. Avouez , lui dit- 
il^ que la gloire coûte cher à acquérir , 



/ 



&4' C O N T 1 S 

& ne demeure pas toujours à ceux à qui 
elle coûte le plus. Que de fatigues &de 
dégoûts entraîne après foi le métier de 
foWac / Comment 1 reprit l'Elève de 
Mars, de par la maffue êJ Hercule, )t 
ne connoîs pas de plus beau métier. Il 
eftvrai quoneft quelquefois battu par 
l'ennemi , quoiqu'on foit brave ; gour- 
mande par un Sergent , quoiqu'on foit 
fage ; affamé par des Munitionnaires ^ 
quoiqu'ils foient bien payés : mais dans 
une ville prife d'affaut ^ lorfquil nous 
tombe fous la main , argent^ bijoux^ 
fille , ou femme^ nous nç nous en faifons 
pas ^ute. Je n'ai rien de tout cela , dit 
à part foi l'Anachorette j & l'ardeur 
martiale le gagnoit infenfiblement ; 
déjà il brûloit du défir de fervir fa Pa- 
trie, & de prendre quelque ville d'af- 
frut. D'autre part y le Soldat examinoît 
cette (blitude. Il en cotnparoit la tran- 
quillité avec le fracas d^s armes. Cette 
grotte , difoit-il en lui - même j vaut 
mieux qu'une tente , & fur-tout , que 
le bivouac ; l*eau de cette fontaine eft 
claire , & fouvent celle que boit toute 
une armée eft bourbeulei ce lit n'eft 
que de feuilles ; mais combien de Gé- 
néraux n'en ont que de paille , ou cou- 
chent fur la terre ! Eumene contemploit 
attentivement ces deux perfonnages. Il 
fourioit , & devinoit ce qui fe palloit en 

eux. 



eux. Ce fut THermite qui s^explîqua le 
p^mter. J'ai, dî|41, iem long-tems 
les Dieux fans rien faire pour r£cat. Ne 
pourtûii t je.paii Ifi fft:>dr ji .fon toar j 
fans que les Dieux s'en offenfenc P Vous^ 
dflc^l ào Soldât, qui les ayez, £uis doucej; 
négligés i quelques anmées de retraite 
pQurroient vou» réconcilier avec eux. 
li me vient une idée; Prenez tout taon 
amraU^fç me cédez le vôtre. Il fut pria 
aû.tnQt* Je . crains vl^diUe Soldat , que 
voutne reieénies» bieaciôc me pi^opoiep 
UB nouveau troc. Sa attendant, lépre^ 
mier fs&tjsSc lenpuveau? weriiér s*éf- 
loig^e de fa gootte avec 1^ même ar^ 
deur qu'il étok venu Vbahit^* £ie nou^- 
Vil Hermite s'etidonnie fuë te Ib de 
f<9ttlles ; & Em^m > zmt^ lui avoir 
laiflfé dequoi égatyer Ifi fougali^^ 
repsB ^ r^cit le chetf^n de la? Ca^pitale^ 
Il y fit d^àuc^ recherches^, & n'ei^fud 
pas pluafacis^it. Ah / dit41 ,puifqU(*oii 
s'cDDuîe fiivie Tfoné St, fur Çis degrés , 
foiiis k- àare & fotis< le clique ; dlsiaft 
le Temple de Thémis p & daînâ te Palais 
deP&inix; pmilc||»'un>scand Poète iKmc^ 
êoehoanà,^ un \graiid Artiifte dégiadé^ 
uà/eime Médeoa opprimé-par (les femr- 
mes;, puifqu'enfin chaque .état eft (xïjfit 
auxrevers, & , qui pis eft , au dégoâc» 
ledevenonsece que nous étions ; ce feoar ^ 
bmdùixrsp. ecqoeiious devons^êivè* 
Tomck ï 



€6 C o NT B s 



, CH A PITRE XIII. 

I : ■ ■ I ■ 

» • - ' . 

JPUme n e reprit donc le chemia de 
Jlj fa folicude. Il et oit toujours pof- ; 
fefleur deh corne d'jimalthée y & l^a- 
bondance prévcnôit fes défirs. Elle le • 
fatigua , rengourdit , Taffiiiffa iileUc de 
nouveau récours à Jufiur. Grand Dieu! 
s*écria-i'il , ôtez-moi ces biens que ]e ^ 
vous ai demandés fans les connoître. Je' 
fuis feul & défœuvré ; que deviendrai* 
fe> fi les befoins ne viennent à mon 
îecours? Alors Mercure lui apparut une- * 
féconde fois. Il mit plus die cordiiali^ ' 
té dans iesmanieres , parce qu'Eutnenj^ '^ 
étok devenu un protégé jeii titre. Sjii- ' 
vez-m^i , lui dit le Dieur£z/me/ï«x)béit^ : 
Ib traverfereiit une épaifle forêt , & . 
parvinrent dans un vallon délicieux. La 
Nature y avoit raSemblé tout ce qui ' 
fait la matière de ces fortes dedeforip- 
tiens. Mais aucuue trace humaine ne 
s*o&it d^abord aux regards des deux 
voyageurs. Ils apperçurent enfin une > 
jeune perfonne qui fe miroit au bord 
d'une fontakie. Une robe légère & flot- i 
tante la couvroic;des guirlandes deflsurs > 
ornoient fes cheveux & fa taille. A cet : 
extérieur j on l'eût prifeppur une Nym^^^ ^ 



PHItOSOPttlÇU ES., iy 

phe ,• mais , à fa beauté , Eumene la prit 
pour Vénus. L'afpcft de deux hommes 
parut Teffrayer ; elle s'enfuit avec une 
légèreté furprenante. Ce n'eft pas une 
Déeflfe , dit alors Eumene : les Déeifes 
font moins timides ; mais que d'attraits 
dans une (impie mortelle ! Il lafuivic 
jufqu'à l'entrée d'une caverne d'où un 
petit épagneul accourut pour la défen- 
dre. Il alloit mordre les jambes du pré- 
tendu raviflfeur: la belle inconnue l'arrê- 
-ca; elle trembloit^ & cependant regardoit 
Eumene avec une forte d'intérêt. Lui- 
même l'envifageoit avec un raviffement 
inexprimable. Mercure (urvint ; il frappa 
le chien avec fon caducée ^ & le rendit 
immobile. Raflfurez-vous^belle Eupolis^ 
dit-il à l'inconnue , les Dieux ne vous 
ont pas prodigué tant de charmes pout 
vous laiflfer vivre feule & ignorée dans 
lin défert. Voilà Pépoux qu'ils vous def- 
tinent. Il faut approuver fa tendrefle , il 
faut y répondre. Ces mots font nouveaux 
pour vous ; mais il eft réfervé à Eumene 
de vous les expliquer. Ce petit chien 
ne ceflfera d'être immobile que quand 
vous ceflerez d'être infenfîble. A ces 
mots y le Dieu difparut > & la frayeur 
iHEupolis augmenta. Elle vouloit fuir ; 
mais comunent s'éloigner du malheu- 
reux Myrtil ? C c'étoit le nom de l'ép». 
gneul ? J, Falloit-il l'abandonner à fa 

Fz 



69 Courts 

triflecUftinée ? Il fauroir jadis avec tant 
de grâce ! il mettoit tant d'agrément & 
de vivacité dans fes carefles ! il Tavoic 
défendiie avec tant de zèle / & la pré- 
fènce & les regards , d^Eumene plai- 
doient la csuife de A^rtil avec encore 
plus d'éloquence & de fuccès.... Qud 
dommage , difoit-il , qu'un chef-d'œu- 
vre de là Nature eût été plus long-cemiï 
dérobé k nos regards > à notre adn^irar 
tion! Mupolis écowoit ce langs^é, & 
commeDçoit à l^entencjre. ï^Ue y répoi> 
dit ; car eUe n'avoit pas été aiTez bien 
élevée pour favoir diffimuler. J'igno^ 
re , difoit - elle , ce que c*eft que U 
beauté : çepeiKi^nt ie fuis charmée que 
vous me trouviez belle. Dites adorsb- 
ble, ajoutoit notre Amant tranfporté ; 
oue n'avez- vous un pareil contentement 
de l'amour que vousm'infpirez? Qu'eft- 
ce que l'amoui^f d^mwda EupoUs ^ il 
me knikh que ce mot n'a rien; que 
d'agréable. Eumene , fe précipita à fes 
genoux ; elle fe troubla , & Myrtil 
çpmmeipça a rcnnier la queue. L'amour , 
reprit Eunumy eft un fentimcnt d^i* 
cieuy, uneyvrejfe 4e l'âme ,un enchan* 
tement réjçl ; Km ne^ refpire que pour 
l'objet ai^ ; oR ne voie que lui , on 
voudroit le voir âoft cefle. Hélas ! pour* 
fuivit-il y que cetite peintui^e eft foible 
en comparaifon de ce que j'éprouve! 



PH IlOSOyifîQtTES. 69 

Que votre cçeur vous inftruiroît bien 
mieux ; s'il vouloit s'expliquer en ma 
faveur! mais répliqua ingénument Eu-- 
polis , j'éprouve une partie de ce que 
vous dites: je vous vois avec plus de plai^ 
iir que tous les animaux de ce canton. & ; 
même que -/feT^m/. Je n'ai plus dejfein 
de vous fuir ; je crains de vous voir dif- 
paroJtre. Nouveaux tranfporcs d'Eume" 
ne. Il baife la main è^Evfo^ , & Myrtit 
fecoue les oreilles. Sa charmance Maî-^ 
trèfle eft enchantée de ces heureux pro- 
grès. Ah.^ daignez l'animer entièrement, 
AMkÀt Eunum ! £h ! que &uc*it faire de 
plus pour cela , répondit EupoUs ?• 
M'aimer fans réferve , & comme je 
vous aime. Cen eft donc fait, ajouta- 
t*elle , Myrtile va fauter. En eflfet , Afyr- 
til fauta y cabriola > jecta quelques cris 
de joie , & ne fongea plus à mordre 
perfonne. 

Et^em , qui aimôit à queftiônner , 
trouvoit une occafîon bien naturelle de 
fe fatisfaire. Quel hazard , dit-il à £1/- 
polU > VOU& conduific ém» cétie foU- 
cude ? Y nâquSte^rViQM^ j VMpk-ftVrVOUs 
feule? Voyez j^ dit-elle, cetw feuinv; 
qui ^"avance à pas lents ^ c'èft etlè qui 
m'a élevée^) e*Heft môn^uirfqiw totàpé- 
gne , & j'ignore s'il en exiftc d'autres. 
La vieille Efclavc étoit déjà affez gfCH 
c^e ppur diftkigaer €^*Etyolis ax^iioit. 



70 Contes 

pas feule. Elle fit trois pas en arrière , 
& jetta un cri en appercevanc Eumene. 
O Minerve Gardienne ; difoit-elle,tous 
mes foins ont donc été fuperflus l fans 
doute > il n'eft plus tems. Eupolis, cou- 
rut à fa rencontre, & lui dit avec une 
forte de tranfport : ma Bonne , nous ne 
ferons plus feules ^ voilà Eumene qui 
veut nous tenir compagnie. Ce n'eft 
pas affez , difeâl , je yeux vous procu- 
rer une manière de vivre plus commo- 
de. C'eft trop enterrer un tréfor au 
fond de ce défert , venez habiter un 
afyle plus digne à'Eupolis , fans toute- 
fois rêtre encore affez. La Vieille > 
au lieu de répondre , entra dans la grot- 
te , & en fortit rinftant d'après , tenant 
un rouleau de parchemin. On ne peut ^ 
dit-elle , rçfifter à fa deftinée. Votre 
gcand-pere , qui étoit un grand Aftro- 
logue , Ta prédit même en vers. Lifez 
cç Quatrain Aftrologique s rien n'eft 
plus clair : 

. Quand fille neuve, 6c partant ingénue i 
Ecoutera quelque Amant féduâeur ; 
Bientôt lAmour , par Touie & la vue ^ 
.Saura trouver le chemm de fon cœur; 

Ne vovez vous pas là , pourfuivit la 
Vieille • Tannée > le mois > le jour » 



PHII-OSOPHïQtJES. 7f 

Wieurè & le moment de votre entrevue 
d'aujourd'hui f II ne faut pas faire men- 
tir un ;grand Aftrologue. Eumenc étoic 
eq;! bar rafle pour retrouver fa route. 
Myrtil témoigna , par fes gefles , qu'il 
aUcit être le conduâeur de la troupe. 
On le fuivit > & Ton s'en trouva bien. 
Chemin faifant , la Vieille inflruifit Eu-- 
mené de tout ce qui avoit rapport à fa 
jeune Maitrefle. Eupolis , . lui dit-elle y 
eil née en Egypte » dans ce beau pay^ 
oti prefque tout le monde eft fage& 
sriagicien. Son père fut un brave OiHw 
cier , qui , pour faire preuve découra- 
ge f fe fit tuer dans une bataille. Sa me-» 
re en favoit autant que moi , & tenoic 
de fon père > qui en favoit autant que 
grand père. Elle étoit belle ,& prévit 
que fa fille leferoit unjour.Inftruite^' 
par l'expérience :, des dangérs^que courD 
une jeune & belle perfonne > foit à la 
Cour , foit à la Ville > foît même au 
Village , elle voulut liabiter quelque 
endroit ignoré.^ Ce fut k cette' contrée 
que nous donnâmes la préférence^ No» 
fivres,iios génies & nos expériencies > 
nous, promirent le voyage 1er plus heu* 
reux. Nous nous embarquâmjs^ ^ & ati 
bout de huit jours » une tempête en- 
gloutit le vaifleau.. Tout, fe noya , ex-^ 
cepté Eupolis & moi . qui la tenois en- 
tte;mes biaj.Un .çefluijaous jetta f|K. 



W'. 



7» C O N T I S* 

le rivage , & j'eus le bonheur de faû-i 
ver une fomme en or , dont j*étois gai*** 
dienne , le parchenain que vous avez 
vu > & , qui plus eft , mes livres. Je 
n'avois garde d^oublier Iç p«)jet' de ma 
fage Maîtrefle & des Génies ; je nïo 
fixai dans la folicude que nous quictohd 
aujourd'hui. Depuis dix ans , noos Tha-"* 
bitons ; & Eupolis en avoit cinq lorf^ 
qu'elle y vint. Je l*élevai cfans: toute 
rignorance où doit être une fiHè qui 
n'en veut pas trop favoir. J'allois do 
tems en tems chercher à la Ville ta 
plus proche certaines chofes qui ne fe 
trouvent, que là , & dont on ne peut fq 
paflfer nulle part ; mais je n'inftruifois 
perfonne de ma demeure , encore moins 
du tréfor que j'y tenois caché. Nol 
homme, excepté vous, rfa pénétré dan^ 
notre afyje. Je ne fçais quel hazard y 
conduifit le petit chien que vous voyezi^ 
J*eus quelque envie de m'en défaire ;f 
mais Tes carefles , & les larmes à^Eupa* 
lis lui obtinrent fa grâce. Il s'attacha* 
à: ma jeune /MaitrefTe ; & fi j'en crot$> 
ma fcience ^ & fur^touc les avertiffe-^ 
mens de mon Génie ^ Myrtit eft celui 
^•Eupolis. 

^ Myrtit remplit parfeitement fes de-< 
voirs dé coftdufteur. On arriva à la. 
demeure à^Eumene^ Eupolis fmeàcAm^ 
tée4e a'jt ioit à^àûs des glaeM , £t Eu^^ 

mené 



Trilosophiqvbs. 73 

fBtneézok iran(i>orté d'y voir Eupolii. 
fçat très-bon gré i Mercure de n avoir 
pas repris la Corne d'^/nczM^f. Oui,di- 
îbic-il , enfin , des richeffes fans embar- 
ras , des befoins & nulle ambition > de 
l'amour Se peu de jatoufîe j une belle 
femme qui daigne n'érre pas trop co- 
quette; voilà ce qui peut reiidre l'hom- 
me heureux. Eumene Se Eupolis le Tu- 
rent ; & , ce qui efl: encore plus tare « ils 
ne fe lalférenc point de l'étie. 




ToauL 



f4 C O » T B S 

" " ■ ■ - i 

L'A N N E AU 

DE G Y G É S; 

CONTE LYDIEN. 

CHAPITRE PREMIER. 

HEUREUX ! di foie Leuxis^ heureux 
qui fifCK^ve un ami fîncère & une 
maîtreflfe fidèle ! Mais en eft-il de cette 
efpece ^ & ceb , ftir-coat ^ que je me les 
repréfente? Premièrement, ï&sigt qu'un 
ami foit le mien pbur le feul plaifîr de 
l'être ; j'exige qu'une maîtreflfe m'aime 
autant pour moi - même <}ue pour el- 
le ; je veux que mon ami ne prétende 
pas toujours avoir raifon ; je veux que 
ma maîtreiTe ait rarement tort s j'en- 
tends que mon ami trouve ma maîtreflfe 
aimable, &fe difpenfede l'aimer, par 
la raifon qu'elle fera ma maîtreflfe ^* j'en- 
tends , que , de fon côté , ma maîtreflfe 
Peftime , par la raifon qu'il fera mon 
ami , & fur-tout qu'elle ne l'aime point , 
parce qu'elle devra n'aimer que moi.... 
Lmxis inigtoit une infinité d'aistres 



P H I Ir as O F»! Q'U B J. 7 j 

chofès^ également impraticables 3 ou du 
moins peu pratiquéeà.Du refte^c'étoient'* 
là les fculs vœux qu*il formât , & leg 
feuls qu'il crût devoir former ; il étoit 
^ez riche pour être révéré du Peuple j 
& aflez fage pour fuir Pamicié del 
Grands. Il aimoit fà patrie ^ Tavoit (çÀ 
défendre , refpeâoit fon Prince , ne lui 
demandoit rien , vi voit en Philofophe 3ç 
n avoit pas trente ans. 

U erroit un jour fur les frontières ie 1^ 
Lydie > climat qui T^voit vu naître. Un 
fpeâacle des plu« touchans l'arrêta : ^ 
vit un Vieillard qui eflfayoit en vain de 
fortir d'un lac profond ; tout annonçoic 

aa'il alloit y périr. Grâce aux Dieux ! dit 
ors le Lyaien , c*eft peut-être un ami 
que ta fortune me preste : c'eft 3 du 
moins ^ une occafion de faire le bien. Il 
çtoit déjà fur les bojrd3 du lac ; & bien- 
tôt J non fans danger pour lui-même ^ ^ 
y plaça le Vieillard. Leuxis lui otthc 
d'autres fecours. Vous m'avez rendu te 
ieul dont i'avois befoin , reprit Kpcon- 
im^ il eft trop jufteque j'en fois recok- 
noîflTânt : recevez cet anneau ; je lui dus 
autrefois une couronne , & vous pour- 
riez lui devoir un jour d'avantage. 

Leuxis l^âccepta , & vit avec étonne^» 
ment le Vieillard prendre une nouvelle 
forme , un extérieur des plus majef- 
lueux. Vous voyez ciî moi , pourfuivic 

Ça 



^^6 Contes 

ce dernier , un des plus anciens Rois de, 
la Lydie; mon nom étoit Gygès , & c'efl; 
vous direaffez de quelle utilité peut vous 
être cet anneau. J aimois mon peuple j 
& jamais je ne commis volontairement, 
unç injuftice; mais j'en tolérai une par 
foiblefle > &par orgueil je ne la réparai 
pas : elle a fuffi pour m'empécher d'être 
admis parmi le très - petit nombre des 
Rois juftes. Les Dieux , après ma mort j 
tne •condamnèrent à prendre la forme 
hideufe que je viens de prendre , & à- 
refter dans ce lac ^ jufqu*à ce qu'un paf- 
fant> guidé par la feule générofité , m'en 
retirât. Je nageois depuis bien des fié- 
cles : ce féjour efl peu fréquenté , & j*ai 
confervé l'idée de tous ceux qui ont paf- 
fé fans me fecourir , ou qui m'ont mal 
fecouru. J*ai donc vu fucceffivemenc 
paroi tre: 

Un Prêtre de Bel. Il alloità Babylone 
briguer la place d'un collègue fon ami. 
-Il me bénit fans s'arrêter. 

Un jeune Babylonien. Il alloit tout 
parfumé aux noces d*Heâor & à'Andro- 
maqm\ la crainte de fe mouiller Pempêr 
cha feule de me fecourir. 

Deux Bergers à^Lyâu. Ils me retirè- 
rent du lac , & coururent demander à 
une Bergère le baifer proniis à celui 
d*entr*eux qui auroit le mieux nagé. 

Un Aflrologue Chaldéen. Je crus qu'il 



P H 1 1 O s O P H I Q U E s. jj 

venoit à moiymaisil tomba lui-même 
dans le lac qu'il ne voyoit pas , & eut 
befoin de mon fecours pour en fortir. Il 
s'éloigna en m'aflurant qu'il avoit lûdans 
le Signe des Poiffpns , que je nâgerois 
encore une demi-heure fans me noyer. 

Un Poète. Il me cira du lac^ & m o- 
. bligea d'entendre huit mille vers. 

Un jeune Lydien. Il venoit d^être 
quitté par fa maîtrefle , & me félicita 
: fur le bonheur que j'avois d'être là. 

Une jeune Lydienne. Elle accourut 
. promptement vers moi , & ne s'en éloi- 

fna qu'après avoir vu mt% cheveux 
lancs. 

Un Dévot : il m'eût fecouru ; mais 
• l'heure de la prière l'appelloit ailleurs. 
A ces articles , Gygès en joignit beau- 

- coup d'autres ; & tous fervoient à prou- 
. Ver que , fans l'arrivée de Leuxis , le Mo- 
. narque Lydien eût pu nager bien des fié- 

- clés de plus. Il jugea d'ailleurs que ces 
exemples pouvoit être utiles à Leuxis 

. même ; & cette énumération finie ^ il 
difparut. 



CHAPITRE IL 

LEvxis revoit à l'ufage qu'il feroit 
de fon anneau. La facilité qu'il lui 
donnoit de fe rendre invifible , étoit 



y9 C t) W T E S 

id\ine gratkié feflburce pour éprouver 
k fidéliiré d'une maitreflè & la iincé^ 
^té d'un ami. Il réfolut d'en faire Vef- 
Hàj mais il gémit fur la Ibibleffe delà 
^nature htimaine , qui exigeoic de pa- 
reilles épreuves. 

Un fentier qu'il fuivoit en rêvant ^ le 
conduifit jurqu'àuti vallon folitaire.Dds 
cris redoublés frappent tout-à-coup fon 
^oreille. Il s'âvânoe , il accourt , & voie 
un brigand , qui entrainoit une jeuiie 
fille vers la forêt la plus voifîne. Une 
vieille les fuivoit , en jettant des cris 
furieu^r. ScGourom-ies ^ âk L&uxis^dà 
cette jeune perfonne être encore une ha- 
bitante del'Ê/rj/fe. Le'brigand étoit déjà 
en défenfe. Heorâufcment le Ly^dién 
éttnt vigoureux^ bipàve ific armé^^^llne 
idaigna ^)as même iaspé ufage de fon^aa* 
imu : H tua le brigand 4 toce euverce ; 
mais ce tle 6it qu'après ieli atvosrvBfd 
«quelques fafefliireSj à U vérité peu dta' 
^retifes. Là jeune perfomiè étoit éw- 
nome , la vieille<*à peu^-ptès xàansile 
même état. Leuxislcs fecourutiineiè- 
conde fois , & Tinflant après les vit à 
Tes genoux. îl les reteva l'une & Vautre, 
& commença par la V'kiUe. O brave in- 
connu ! lui dit-elle , quoi 1 cVll donc par 
puïe généf efité que yùvts venez d'af- 
fronter le brigand ? Venez dans ffétre 
afyle , veoies Vous lemettre de v<as ùii- 



Philosophiques. ^p 
Çfues & agréer nos foins. Il les fuivit , 
autant par curiafité que par befaki. La 
jeune perfonne le regardôit par inter- 
valles : pour lui, il la fixoitprefgoe fan^ 
interruption. Il vitHentot , qu'il avoit 
retiré des m^ins d'un mi féraUe bandit > 
une beauté digne de captiva ks iftus 
puHTans Monarques. 

La vieille lui apprit , chenun fatfant x 
qu'dle & Falmis , fa jiiéce , la même 
qu'il venoit de fecoTiriT ^ xevenoient de 
célébrer la fête d« /J/^ne. Toutes deux , 
en effet , portaient Thabit réfervé aux 
^oles Vierges qui fedéyouoient au cul- 
te de cette Déefle. La vieille apprit teti- 
core à Leuxis > qu'elle & m nièce 
^toîent en droit de porter cet habita & 
gu*en fon particulier , die cotrfbryeroît 
ce droit-là toute fa vie. Cctoît de guai 
Suiiéxis ^inquiétoit fort peu j mais il 
ja*avoit pas la même indifférence fur^p 
parti que prendroitPit/mfj. Déjà même 
il formoit des vceux pour l'enlever au 
cuire de Diane» 

ETffia ^ on arrive auprès d'pti vieux 
'. 'Bâtiment qui avoit eu le nom de Châ- 
teau , & que la vieille honoroit -errcore 
de ce titre. On traverfe un vieux ptiot 

Ïie te foHe comMé rcndoit inutile. Une 
Cclave auffi antique , en apparence ^ que 
le Château même , ouvreune porte, rart- 
jgéc par les vers 5 quelques meubles mu- 

G î 



8a Contes 

tilés garniflent la ftlle où Leuxis eft îh- 
troduit / coût , dans ce lieu , annonce les 
ravages du tems , ou de Tinfortune ; mais 
la jeune Lydienne y paroîc , aux yeux de 
Leuxis , comme Vénus au milieu des 
ruines de fon Temple. 

Elle effuyoit, d'un air charmant , les 
bleflTures qu'il avoit reçues pour la dé- 
fendre ►• la main lui trembloît , & le 
cœur batcoic à Leuxis : l'eau dont elle fe 
fervoit fembloit au Lydien un feu qui 
s'introduifoit dans toutes fes veines : il 
voulut baifer la main qui le fecouroit , & 
fut très-furpris de n*ofer le faire. 
, On préparoit une colation : la vieille 
tante cherclioit la coupe d'honneur , 
celle qui depuis trois générations fervoit 
à la famille dans les jours de cérémonie. 
llii*yii.pas plus de cinquante ans , di- 
.foit-elje à Leuxis , qu'un Satrape Babjj-^ 
clonien^ qui avo't dit la vérité à fon ma^- 
,tre , vint fë. réfugier dans ce Château , 
& but dans cette coupe. Il me fembte 
quec'étoit hier. Qu'il étoic galant ce 
Satrape ! il me donna plus d^éloges en 
deux jours que je n'en ai reçus depuis 
-trente ans. Leuxis imitoit cependant le 
Satrape ; mais c'étoit au près de Palmis. 
Elle ne répondit prefque rien à fes 
^ difcours ; mais elle les écoutoit , & il 
étoit facile de voir que c'étoit avec plai- 
fir. Elle joignoit aux traits les plus ré- 



PttTIOSOPHIQUES. Si 

guliçrs & les plus rouchans , un air de 
candeur qui ne laifloic pas même la li- 
berté du doute. Son ame fe peignoic 
dans fes regards , & jamais plus belle 
glace ne fervicdetranfparent à plus beau 
portrait. Leuxis prolongea fon féjour au- 
près d'elle autant que la bienféance put 
le lui permettre. Il regrettoit en quelque 
jforte de n'avoir pas été plus grièvement 
bleffé dans le combat. Il obtint facile- 
ment la permiffion de revenir, & en pro- 
fita en homme vivement épris s c*eft-à- 
dire qu'il reparut deux jjours après. Ce$ 
deux jours n'avoient d'ailleurs été em- 
ployés qu'à fonger à Palmis, Il fêla re- 
préfentoit avec tous les charmes que là 
Nature peut prodiguer, charmes d'autant 
plus vrais , d'autant plus précieux , que 
part n'y entroit pour rien. Son in>agina- 
tion le fervoit à merveille; cependant^ 
lorfqu'il rçvjt Palmis. ,. il trouva le mo- 
dèle infiniment au-deffus de l'image qu'il 
;s*en étoit retracée ; & il en étoit toujours 
ain/î chaque fois qu'il la revoyoit. 

Que je fuis heureux ! 5'écria-t*il ; j'ai 
enfin obtenu ce que j'ai tant de fois 
défné envain ; une maîuefTe qui fût 
m'aimer , & qui n'en fût point aflTez 
pour me trahir, O précieux anneau ! 
'c'eft , fans doute , à ton influence que je 
fuis redevable de cet avantage. Tu valus 
une couronne à Gygcs s niais Gygès eût 



ti Contes 

cédé volontiers cette couronne pour une 

Palmis. 

Déjà un mois s'étoit écoulé, & Leuxis 
étoit tou)ours plus amoureux. Il maw- 
quoit cependant à fon bonheur un point 
qu'il prévoyoit n'y devoir pas manquer 
lon^-tems ; mais il ne vouloit point effa- 
roucher rinnocence de Palmis. A cette 
innocence près ^ qu'elle confervoit en- 
core , lueuxis en avoit eu toutes lefi 
preuves d'amour qu'une jeune perfonne 
ingénue & fîncère peut donner,- & ces 
fortes de preuves en valent bien d'au- 
tres. Un jour il lui prit envie de retour- 
ner le chaton dfi fon anneau , c*eft-à- 
idire de fe rendre invifible : non pour 
dérober ce qu'il efpér^^it obtenir^ noû 
pour vérifier des foupçons qu*fl n'avoit 
J)as;il ne vouloit que jouir duplaifirdfe 
voir Palmis fans être vu. Il parut donù 
avoir pris congé & revint fur les 9^^ 9 
enchanté de pouvoir accompagjDer ainîl 
tous ceux de fa charmante maîtrefle. 
"Ene étoit plongée dans une douce & 
profonde rêverie , & Leuxis fe difoit 
avec tranl^ort ; c*ell moi quilaluicau- 
ïe ; c'eft à moi feut que Valinis rêve ! 

La nuit étoit déjà proche*, & la porte 
^u Château ktmtt^Iaeuxis entend frap- 
Iper à cette porte d'une manière qui an- 
nonçoit quelque intelligence. Là vieille 
Bfclâve y court ^ auunt qu'elle peut 



Philosophiques. B^ 
ùmviv ; elle ouvre avec empreffétnencà 
ttn Hertnite que la vieille tante reçoit 
s^c joie. Tout cela , dans le ianà , A- 
;gnilioit très^peu de chofe ; mais ce qui 
hïi parut figd£er d'avancage , fut de vok 
JPalmis Teirnbpafler avec tt^anTpcrt , Se 
l'Hermire lui rendre ayec jprofu/ioa Us 
Ofti^ires. L'tt» 6c l'autre ver ioiem des lat- 
ines... c'eft de jcÀt qu'ils pleurent , difoit 
ijeuxistrï\\ki<nèmej tandis qoe je fuis 
prêt à pleurer 4e rage. Il reftoit immo- 
inle & pétf ifié > mais toujours invifîble. 
2>ans rioftant taêmc , l'Hermice ^ Pal- 
mis iScla vieillie , entrent dans une cham- 
bre {qu'ils ferment Aibitement far eux. 
Nouveau creve-cœur pour Leuxis ,^tte 
Ion atmeaune trans^forflaoic point «en un 
Tcdrps ftttide, ou Aérien. Ce ne JEut pas 
to\ic ; la nuit étoit dejk fort avancée 
ioriqôe l'Uerfiûte fortitilecetce cbani- 
, Iwe^ pour quitter «ntierenaentlâniairoh. 
- lÂuxiskt&ii tenté de le fuivre , i& de lui 
arracher , k force de menaces j rentier 
âveû dé Ion intelligence av^c P^almis. 
'ifwi autre côté^ il vouloir refler , fe faire 
voir à fon ingrate ^ lui reprocher fa per- 
fidie & la quitter enfmte pour jamais. 
Tandisqu'il oalançoi^ ain(i y PHcrmite 
«'éloignoit toujours ^ 1k Let/^icix finit par 
netienlaire de ce qu'il avoir projette. Il 
prit le parti de diiEmuler encore quel- 
' :que6 jour$:j â; d'obferv-er ibiflneu&ment 



84 Contes 

ce qui fe pafTeioit dans rintérieur , 5c 
même dans 1 extérieur de ce lieu fuf- 
peft. Il n'obferva pas long - tems fans 
faire de nouvelles découvertes. A la 
même heure que l'Hermice s'étoit pré- 
fenté la veille , un Soldat vint frapper 
comme lui , &fut reçu avec lesmémeS 
démonftrarions par l'Efclave, par la tan- 
te , & qui plus eft par la nièce. Alors la 
fureur de Leuxis fut au comble. Ce fut 
bien pislorfqu'il apperçut Palms faire 
tous fes efforts pour entraîner le Soldat 
dans la même falle où l'Hermite avoit 
été admis la nuit précédente. Ilalloit^ 
peut-être, immoler ce rival qu'on ofoit 
ainfi lui préférer .• la réponfedu Soldat 

• modéra un peu cet emportement. ,, Je 
„ ne puis ajouter qu'un mot , difeit-il à 

'„ Palmis : je vole oîi'moh devoir m'ap- 
■ „ pelle , & peut-être où la mort m'at- 

• „ tend.' Sou venez- vous toujours de moi, 
- „& n'oubliez pas qui vous êtes. „ Pal^ 

mis , au lieu de répondre , étoit à demi- 

• pâmée dans les bras des deux vieilles , & 
' le Soldat s'éloigna eniaifant un geftede 

défefpoir. 

Quant à Leuxis, il avoit repris un peu 
' de fon fang froid & de fa pbilofophie. 

Les dernières paroles du Soldat lui en 
' donnoient une idée aflez avantageufe. Il 

• eût,peut-être,pardonné àPû/mij l'amour 

• qu'elle témoignoic à ce rival , fi elle ne 



PH IL-OSO PK ÏQTT B s. «5 

Imert eue marqué autant à lui-même. 
G'écoic ce coupable partage qu'il ne par- 
donnoit pas. Il voulue voir , cependant , 
îpfqu où elle porteroit la feinte & la diffi- 
mulation j il fe rendit vifible à fes yeux : 
Falmis, encore toute éplorée, paru t trcf- 
faillir à fa vue. Ah ! la perfide ! diloic 
Leuxis 3 foutes les partions fe peignent à 
fon gré fiir fon vifage ! Elle les joue tou- 
tes & n'en reflent aucune. Venez, lui 
difoit Palmis , de l*air le plus fincere & 
le plus naturel , vous ne pouviez arriver 
plus à propos.... N'en cloutez pas , in- 
terrompit Leuxis ; je fuis même arrivé 
plus à propos Que vous ne penfez. Le 
ton avec lequel il prononça ce peu de 
mots rendit Palmis interdite. Elle cher- 
cha dans fes yeux quelque chofe qui dé- 
mentît ce ton févère ; elle n'y vit que 
du courroux. C'en eft donc fait , s'écria- 
t-elle , il faut que tout m'accable au- 
jourd'hui .' Je l'avoue , reprit ironique- 
ment Z«ew:v/\f, la fituation eft critique : on 
s'affligeroit à moins : perdre deux amans 
en un jour 1... Mais il vous en refte un 
troifiéme ; & quoique^ moins jeune que 
les deux autres... Ciel ! quelle injure ! 
quelle in juftice / ,. . Ah ! Barbare ! . . . . 
palmis n'en put dire d'avantage ; elle 
tomba entre les bras de fa tante , qui 
voulue j à la fois , & la fecourir , & dé- 
tromper Leuxis. En vérité , difoit-elle > 



9S C O N T B $ 

les jeunes gens font à plaindre ^ ils ne 
fkvenc ni s'entendre, ni s^evpliquer; ijuf- 
feroiem-ils^dncHis ne pariions pour eux ^ 
Voici en deux moes tout ce que cela veu|' 
dire..« Alors elle commença un difcouff» 
donc te feul préambule parut à Léums^ 
auffi long qu'inintelligibie. Palmis avoîç 
repris en partie ies fens ^ & Leuxis , qui- 
n'awenéoic que ce montent poi^ séwi^ 
gner , s^enfuit avec la pfécipitation d'mi 
homme qui ccaint que fou penchant n^ 
le retienne. Il lui en a\w)it coûté pouf 
foueenip le ton grondetHr : c'étoit une 
véritable affliâion pour lui , que de 
mortifier quelqu^n ; ^ Pévanouifle» 
ment de Palmis l'oceupoit chemin fai- 
{kx^t. Hélas ! dit-il , après y avoir bien 
penfé , que peiît fignifier une pareille 
preuve ? Ne taiç-qn pas qu'une femme 
eu toujours l'art de s^évanouir à propos? 



^**»tA»^M^— *i» i t t m 



Bses 



CHAPITRE m. 

XEu xis s*éloignoit donc en mau- 
diflfant la perfidie des femmes les 
plus (impies , èc , cependant « réfotu de 
chercher ailleurs ce qu'il avoit cru trou- 
ver dans Palmis. Un bois & une plaine 
lui offroient deux routes qui abouti^- 
foient au même canton ; mais celle d^ 
bois écoit la plus dangereufe ; ce fut 



PHIIOSOPHÎQUBS. if 

celle que choifit Leuxis.K peine y étoit- 
il entré que deux Brigands fondirent fur 
lui. Il étoit brave & venoit d'être ou- 
tragé» ilfe défendit en homme qui atta- 
quoit j, &niit bientôt un des Brigands 
hors de combat. L'arrivée d'un inconnu 
de fort bonne mine > obligea l'autre à 

? rendre la fuite. L'inconnu le pourfuivit^ 
atteignit & le tua. Leuxis qui étoit ac- 
couru pour le féconder , le remercia dje 
fegénérofité. Vous vous moquez % reprit 
Tautre jt n*eft-on pas fait pour fe rendra 
ces petits fervices? J*ai vingt fois rifqué 
ina vie pour mes amis , & je le ferai 
toujours volontiers pour quelqu'un qui 
jjeut le devenir. Voilà , fi je ne me trom- 
pe j difoit Leuxis çn lui-même , un des 
Héros de l'amitié ; fans doute elle m'oF- 
fre cette rencontre pour me dédomma- 
ger des caprices de Tamour ? Il continua 
a route avec l'inconnu > qui fe fit bienr 
tôt connoître.Son nom étoit Bragantidês; 
& Leuxis vit avec un plaifir infini qu'ils 
étoient voifins ; nouvelle raifon pour 
eux de fe lier ; car ilsn*étoient pas affez 
proches voifins pour avoir des raifonsde 
Te haïr. Bientôt même ils furent infépa- 
rableSh Leuxis oublioic la moitié de fon 
projet ; peut-être aufli le fouvenir de 
Palmïs ne lui permettoit-il pasi de cher- 
cher à la remplacer. Ah i iograte » ah / 



g 



88 C O. N TE s 

perfidQ Palmis î s^écrioit-il fouvenc^à 
qui fauc-il déformais fe fier ? Qui ne me 
trompera pas , fi vous m'avez trompé P 
Bragantidès lui faifoit fouvent confiden- 
ce de fes bonnes fortunes. Hélas ! di- 
foit Leuxis y peut-être ne vous favori- 
fe-t-on qu'en trahiflfant quelqu'un. N'en 
doutez pas , reprenoit Bragantidès j 
inais mon triomphe eh eft d'autant plus 
doux. De deux femmes qui fé difputent 
ma confiance , Pune trompe un mari , 
l'autre un amant. Ce dernier facrifice eft 
ft coup-fijr le plus flatteur. Il efl vrai que 
cet amant fut mon ami , & le leroit mê- 
me encore , s'il ne fe fût pas a vile d'être 
îaloux... A propos de jaloufie > j'ai pro- 
mis de me rendre aii vallon prochain 
pour une petite affaire qui fera bientôt 
terminée. Etes-vous curieux de faire cette 
promenade ? Peut-être trouverez-vous 
de quoi vous amufer. Leuxis accepta 
1 offre fans autre explication ; mais il 
Tongeoic à cet ami que Bragantidès ai^ 
doit à tromper. On arrive > & deux 
hommes inconnus à Leuxis , viennent 
pour fondre fur fon compagnon ^ en fe 
difputant l'honneur de le tuer feul. Bra- 
gantidès les pria froidement de s'accor- 
der, &* de faire fucceffivement de leur 
mieux contre lui. Leuxis ^ de fon côté > 
effaya de les accorder tous trois.Ses foins 
furent inutiles , & il finit par fe battre 

contre 



PhIIOSOP HTQU ES. 8p 

contre l'un dçsdeux , tandis qXieBra- 
. gantidês s^exerçoit contre Tau tte. Levxis 
& Bragantidès mirent leurs adverfaires 
hors de con^bat. Hélas l difoit ce dernier, 
peut-être ai-je tué Tami que je cher- 
chois! Heureufement , il pou voit rece*- 
_voir des fecours, & Zez/jc/\f lui en pro* 
, cura de fi efficaces > qu'au bout de quel- 
ques jours ils le mirent hors de danger. 
. Leuxis Tavoit fait tranfporter chez lui , 
. & le vifitoit fouvént. L'autre bleffé ayoit 
, été fecouru avec le même bonheur par 
; Bragantidès ^ qui dès-lors méditoit de 
.chagriner de nouveau l'un &l*autre ri- 
val , aux rifques de fe battre une fecon- 
. de fois. Leuxis qui n'aimoit ni à morti- 
. fier ni à tuer perfonne , cxhortoit Bra- ' 
. gant ides à fiipprimer fes vifites clandes- 
tines. Pour lui , il continuoit journelle- 
, ment les fiennes à Darès ("c'cft le nom 
^ de celui qu'il avoit bleffé : ) mais ces 
. affiduités y & encore plus les remontran- 
: ces de Leuxis ^ déplurent à Bragantidès i 
, il fongj^à rompre avec cet ami trop 
. peu politique & trop incommode. Dès- 
. lors Leuxis ne parla plus fans être vivè- 
. ment contredit , & ce qui le mortifia le 
.plus, c'eft que Bragantidès eut toujours 
} tort de contredire. Un jour enfin , qu'ijs 
. fè promenoient dans une plaine femée 
de fleurs , & environnée de bolquets 
^x^^Zïéahlos y Leuxis Iqua beaucoup la 
% Tome /• ' * H 



eàtfrf de ce Payfage .• c'fen fut afllz 
pour que Bra§antidès le trouvât détef- 
t^le. Qu'il eft à plaindre , difoit Luixis 
en fiii-mêihe ! il ne voit ^ ne fent , tii 
Ifipe paffoiftae : l»ais ce ti'eft pohït im «lô- 
%îf fuffifafnt pour rompre ^Hfec Un aim : 
^]pàflbns4ui ces défeuts ; ils font^ftcote 
préférables à certiftnes granctes qualités , 
*que celui qui les pofféde ^ feit fonvôHC 
frop valloir. Opendant fes êikïàLim^-- 
tnéns M finiflbient pas > & LeiBédcis Céfti-- 
tkicroit à le plaindre. Q&M ftiit pas tèut ; 




^retiloin. Us diQ>finferc»t ^ôtic> & -^rii- 
^antidis ^alrt ¥eccmfô 4 fa «^dnierefa^- 
TÎte de^fetiëhre iiM'difiic'eifcé. H ajouta 
^ele^^nett'atftt)ïrn6deffâfrettieôt^tbift , 
^ ccmittA^fék êtt 'k4Mi!l€fUlr>^uéela 
l>eàifté de Ha {^ï^. Im^c^^s $Rdî^ » 
tn^feqtiiHaé voâoit îri Wfer iBfagakiidh , 
inxfnte 9ragàfÉgiàês 'letuét^etftl'ecouts 
k Vstrmain > ^ iéfstmti ^^ené. Oe 
¥bt alôi^'^uei8NE^i2i^i£bVfeAtperdli^ 

ilfatit tfffrëÀtëib H^eMotn ^'te^ ^^ 
«dé ife peut ï>»èi?. 1«faSs a ^nïut^eit- 
Ve iJ^out ^elq&fe^ \ifenïottt¥âmJes '^e lui 

ves eniniatiéirè de^èbuWige; & d'àîlléurs^ f 

il n\ti était |«â^nl:^î^ oommé âtt^ j 



Sls^oes au&FCS Contrées : on {iDUvok ^ 
i déitôsvnesur y s'rf difpenièr ^de ^e 
certaines forûfes. 

mÊmÊÊmm$ÊÊÊtmÊÊ^ÊiÊÊÊÊÊÊIÊÊÊÊmÊÊÊÊÊÊÊÊmÊÊÊÊÊmÊ0m 

C HA PÏT jRË IV, 

As o H retour > sLeuais aUa vok ce<* 
ioiiqui {Hstivioic Jiiû en treiptocbet 
une <iae oecee mpéite .^ & qui rssetok mal^ 
tieatéu&ment partagée^ (tioétoic igutéâ 
Ae ^et bieffiïBCS ^ j& tràHrecomusàSanc 
^ 'fws Ût £an Yaônqueur. jPeut^tiief^ 
cbTbîc ^Lmms ., ^sais^je trouver , dans 
2^s9^<y oeqtK îei^pû fûnconfrer iuif«- 
^'à ^réfem. ipi>;raneft ^icac ^ ila s^ 
qaèfcgvsias fftttt fe rv^Rget d^nn&mi* 
nifon ; il tA fans dome/kioaittble de cco- 
bir*;^ torfqa'fl n^rivésà d'avab une 
lAdîcref& j il ne cberdMora jpointà ane 
fff^lamer iaiçiès xl'dle : il ne vondrâ 
|poîtst&Yendre£onpable'd'an/cnm . 

d'am||fc)3s féflraÎDns y & en jpen de ^iems 
teiaKm/f forent infépaBables. 

iMBkâ^c vimkioablcier Balms doift 
fiiâaage inelie^quktûic $»s. Il âvoit^^goe 
l^mqntttnofien^eiiie rdktier pksecoâc 
tl'tn^iiiAttr une aoicne. Le hazacdparut 
iffeiitfai^Bn te Servir. Il fie conDoifibnce 
«W: ^une îoaiie veuve qui paflioic poiir 

Ha 



9» ' C O N' f ES 

même depuis fa mort ; jamais veivagê 
ne fut , difoit-on , plus réel , ni affliiflion 
plus vraie. Ce fut un aiguillon de plus 
pov^r Leuxis. Il redpubla fesafTiduitéSjj 
& infenfiblement Ta~jeune veuve lui Cfoii- 
va beaucoup :de l'aîr de fon époux ; on 
dit même qu'infenfiblement il lui parut 
mieux que le défunt n'avoir jamais pa 
être. De Ton côté yLeuxisr ne fongeoic 
plus k Patmi^ quand il voyoit Zélis-^ 
Ç c'eft le nom de la. jeune veuve j ; . & 
ils s'accoutumerait tellement à ife voit 
qu'ils ne fe quitfoientplus. On préfume 
bien que Datés fut admis dans cette fo- 
ciété. Il en ufa d'abord très-fobrement : 
fes vifitesn'étoient ni trop .longues > ni 
trop fréquentcsyni faites à contre^tems. 
Il paroi Hbic n'avoir nulles ptéteotions 
fur 2Jlhi 7Alis y de fon côté, n'avoit 
pour lut que des égards confacrés par 
î'ufage. Toiisdeux , fans doute, agif- 
foient dé bonneiôi, & Ltuxis étoit fans 
inquiétude. Malheureufement LwArii' fut 
obligé de s'abfencer pour huitiùrs* ^ 
Dans les'premiers inflanS qiii nH|ren$ 
ion départ, on ne s'orcupa que de fpn 
élo^e. Zèlis ne tariflbit point fur cette 
matière .• Darès enchériffoit encore fur 
elle. Un & deux jours s'écoulent ,; & Pé^ 
loge continue. -Au troifiéine jour on 
parle de chôfes indifférentes : au quar 
triéme , Darès, parle à ZélU d'elle-mêr 



% 



99 






Ï^HIIÔS 0PHIQUE5. p5 

:rne; au cinquième , elle s'apperçoit que 
i£)arés tourne agréablement ce qu'il dit;; 
au fixiéme , elle répond à Tes douceurs ; 
.*au fejjtiërae , elle dit froidement : c'eft 
dejff^in que Lcuxis 3ir rive : au huitième 
Z-fWJV/j' arrive en effet. Il avoit retourné 
le chaton de fon anneau , uniquement 
pour jouir da Timpacience , ou de la lan- 
gueur que Ion abfence ne manquoit pas 
kI« cay fejr à la tendre Zélis, Jl trouva i^- 
rés clierelle , & n'en fut point étoritjé; 
mais il le fut f)eai;icoup d'encjençjre Z4- 
^lls s'exprimer; ainfi : Avouez , par^s^^ 
qu'une femme ne peut guères comprisr 
fur elle-mêmej ni un ami fur fes amis , 
ui un abfent fur des prômeftes. Je 
- croyois aimer L(e^jc;Âr , &,Çjepc niant U 
n'en eft riefi;Je croyais vous voir farp 
.péril, & cependant iïfl^en eift^ien ; j'au- 
• rois dû vpus réfifter,^; cependant. ,,, 
. 3S*acheyez pas, s*écriaX^i4*^"f en fui?«ui;, 
.& toujours invifible^jTpugiflez & tren^- 
;blez , perfide queyous ète^/Zelis trem- 
, bJoit ^âivemeiit d'etueiidré la voi^ 
rje J^euxis j & de ce rien;ypir. C'ptpic 
^fxt^ granvi enaJparra^ poi^.la| fçmi^è ja 
^plu$ fidclle!!qu'un A^nt.Qui; pouvoir ta 
r Surprendre ainfîà toyte heuiç.. Jparéjî 
;^n*ètoit guéres moins déconcçi'té qi^c 
:Zélis}i\ avoit même quelques remords 
[que Zélis n'âvoït pas. Quant à Leuxis , 
.après avoir r^fléchiiur laiît,uaûon Q\xjk 




0^ .^ C O K T « s 

le tcoaiFoient tous trois, il fimt nark 
crou vfer plaifante ^ uni^pie ; il fomc,^ 
laiiSint écli^per 111» ^v^nd jéckH! de rire^ 
Qui confobilm .p&u Darh , & dèfeTpéia 
ZeZ/x. ^^ 



CH AP ITR E V. 

(lA éottc liéuxb dieu* fois diijMî 
de Tamèur & de ramiMé ; mais 
Ttette notivëllé cràhiftm l'a^igfea moitte 
«que la prèmierfe.<7étoit mênne:pout oiH 
%lief PaUmis, plntèt que ï>cmr fuivre fon 
çfojct, qu'il afpiroit à d'aotres <}haîfies. 
^lles s'ofFrirent à lui lorrqu'il ne les ehep- 
^hbit pasefiteQiïe. Un Tegaffd ée la.bpfl- 
îafnte £g^Z«f captiva toùie fofi açtentioÈ, 
•Etle parut te difengsïeriî'Hîne ^ulè d^ 
•dor^ceurs (jfii î'eotouroienc , & céttte 
dîftinâiôn flat^it Leuxis : nïâfe il ri^^ 
itôit encore que flatté. Il ignoroift , au fw- 
-^U5> ^'Eglé ^ç^ l^art de n*^iaiér/ic 
^e ne méconteneer perfonne. Ses t^feat- 
^es ibffifoietKpour captiver Mjuicênqèe 
^oûvoit la viwr , 8c die voiweit t^t 
^ffemr. ïl^étôitfecite d'être admis chçÈE 
•îMe ; mais on/Vf trouvoit eoBJouins ^ 
îfnéfettCe d^onefoute de tétooiiï6.,^toils 
*^es*témoînsiétoient!tvaîix; tcms àvoieiit 
4és mêmes préwnâons , îes mêmes tft 
ipét^eeSi ^tmr ifttfccotittuinft- dSiBcik-^ 



ment à cie coap-d'œiL â tk vrai ^e Jon 
dmocrr propre y trôuvôic fon compté ; 
Eghi avoit pour lui des égai4s qu*elle 
n^ivoic point pour d^aattes. €eiïx ttiême 
qu^ette tecrr témoignait devenoicfnt pour 
hn rnifyoQ'Vtl apât ; âi^uloit^ il àfpé- 
ioit la lixer% Le noiftbre des concurrens^ 
4ifoit-iî , rend la viéteire d'aotaiit plus 
Aatteufé ; & fi lEgWin^aiiiie un jour, 
toaificm je -l^pere ^ & de la iHainiere que 
j|fe te Açfkt , àws plus j^aufai «fu de ri- 
traux , Jiltts elle tn*^mra feit de facri-* 

Parmi tous ctt rivauH , H tf «î éroîc 
point ^qu'il airibitiomnât pour ^mi. îl ne 
ilMionçoit , eepeftdam , ni ^m déftr , ni à 
Mpmhte 'd'^trbuvfeir uft tel qu-il fe le 
figuifoit : tous les fcomtïiés t?étaient faiïi 
êôure pas dfes 'Èr^am^ifSc dtes ^aris , 
rfi tottrès les femmes des Zélis & des 
j^aîms... Pourquoi , ^jomoitLeti^iis, ett 
foupirânt s potirijaoi faut-il qtre 'cettte 
âerniere puiffe 'et^ comprife daftslâ Iffte 
étt femmes ^itrômpertt? Ç^ire'âtpâ 
wévoir r . , , ; îl *éft Vrtti , qu^E^té "tie k 
bcrrpe ^iftt S Aia/fedle cocfqtiêté 7 on 
voit paiùître dhe^ ^lle tbiit ce ^e là 
J^idcffle de la Ckpitàfle dffre et pldS 
t)riflto>.,€'.eft\tirop, fyrts âbxctt ^;^^ii 
qtri ai-jeVu cheï: tatmi ? wi^Sdldât . 
hh Hçwttitfe*.. Qxtè feiV-fe? Ai ingrate t 
»h^pfcffideP^/iifti;rî ^- 



^ Contes 

, Cétoic hors de I^ Capitale que Leu*, 
xis faifoic ces réflexions. Il erroit en 
homme plus occupé de ce qu'il penfe , 
que de ce qu'il voie ; auflî avoit-il fait 
plus de chemin qu*il ne fe l'écoit propo- 
fé. Un orage furvint & Pobligea d'en- 
trer dans une cabane ifolée, à laquelle 
ij n'eût pas pris garde en tout autre, 
tems. Il y fut reçu par un homme qui 
n'auroit pas dû rhabiter,&qui fecroyoit 
encore trop élégamment \ogk. Cratès 
<^c'étoit Je nom du Solitaire) ne fit à 
Leuxis aucun des complimens d'ufage , 
il ne remercia ni les Dieux ni le Ton- 
nerre qui lui procuroient fa vifite ; mais 
il lui offrit tout ce qu'une promenade 
affez longue avoit pu lui rendre nécef- 
faire. On converfa t, & Leuxis trouva 
âans fon hôte une façon de raifonnerun 
peu faulTe ; mais une éloquence forte & 

{)erfuafivei' beaucoup de logique au mi- 
ieu d'une foule de paradoxes. Que la 
fortune eft injufte , difoit Leuxis , dç 
reléguer un homme tel que vous dans 
un.jdéfert !. ..La fortune > interroinpit 
Cratés , ne m'a que trop bien traité ; 
elle m*accor4e ici plus que le néceJTai- 
ire j Car le néceffaire eft très -peu dé 
iphqïe-, Se ce que vous nommez ftric- 
tenienç de ce nom , moi je l'appelle fu- 
perflu. De-là le Philofophe entama une 
loule dé raifor û^mens qui tous avoient 

pouf 



pour but.de prouver que la Nature avbic 
prétendu faire de nous des brutes, & 

Sue nous avions outre-pafle fes loix en 
evenant des animaux raifonnables , & 
fur-tout raifonneurs. Cette conféquence 
lecônduifit à démontrer que tous les 
crimes de la terre pro venoient de ce q ue 
terrains hommes ^ & même certaines 
femmes, s'écoient avifés de mefurer des 
fyllabes , & de cadencer des phrafes ; 
en un mot que tout étoit bouleverfé de- 
puis que nous avons le fens commun. 
Leuxis récoutoit , Tadmiroi t , & fe gar- 
doit bien de le croire. Il étoit furpris 
d'entendre raifonner avec tant d'elo- 
ouenceôc fi peu de juflcfle. Ceft, di- 
foit-il , un homme qui marche mal Se 
^ui danfe bien. 

De retour à la Ville , fon premier foin 
fut de parler de ce qu'il avoir vu & en- 
tendu. Eglé parut furprife à ce récit. 
Elle voulut juger par elle-même de la 
fingularité du Perfonnage. Leuxis étoit 
enchanté de pouvoir lui procurer ce 
divertiffement , car il préfumoit que 
Cratés réuiliroit , tout au plus , à la di- 
vertir. On fe propoloit de furprendre 
agréablement le Philofophe ; mais Cra^ 
tés ne parut ni furpris , ni flatté , ni cha- 
grin. EgU regardoit' avec étonnement 
& la cabane , & le perfonnage qui Tha- 
bitoit 5 elle étoit fur-tout un peu pi- 
Tome k I 



pS C O N T B s 

quée de fon indiflférence philofophîque^ 
c'étoit un aflfront fait à fes charmes ^ 
qu'elle réfolut de venger. Elle y emr 
ploya tout ce que la coquetterie j jointe 
à beaucoup d'efprit & de beai^té , peu? 
vent mettre en ufage ,• mais tout fut inur 
tilcment employé ; CraUs y parut itir 
fenfîble : il fit plus , il fronda aflez dur 
rement l'ufage joù étoient alors bien des 
femmes 9 & entre autres Eglé > d'enfé- 
velir la nature fous les preltiges de Tart. 
Il condamna l^abus qui s'eiTorçoit d'éri- 
ger l'amour en paflion , tandis qu'il n'eft» 
difoit-il, qu'un befoin , & un befoin plus 
rare qu'on ne penfe. Églé ne s'éloignoit 
point trop de l'opinion de Cratés à cet 
égard ; mais elle eût bien fouhaité pour 
voir venger l'honneur de fa toilette. Pour 
Leiixis il foutint le parti de l'amour mé- 
thodique & délicat ; il le défendit mè- 
Jîie avec de fi bonnes; raifons qu'il déter- 
mina^ déplus en plus 9 le Philofopheà 
foutenir le contraire. 

On fc fèpara ; JE^/e, quitta cette ca- 
bane avec moins de fati^aâion qu'elle 
n'y étoit entrée. Cette froideur ne fe 
conçoit pas, difoit-elle intérieurembçnt ; 
}e fais bien qu'un Philo(bphe eft cruelle- 
ment attaché aux fyftemes «}u'il fabri- 
que s mais j'aurois cru pouvoir déranger 
celui de Cratés. L'humeur gagnoit infeih 
fiblemen^JEg/e ^ &: Leuxis en.fouffrir. 



P ÎH 1 1 O s O P H I Q U E s. 99 

If n*y concevoitrienà fon rour / ilétoic 
même fore éloigné d'en foupçonner ie 
motif. Avouez , Madame > difoic-il à 
Egle , que ce Philofophe eft divertif-» 
fant par fa fingularité. Point du tout , 
Monficur , cette fin;5ularité ne me di- 
vertit aucunement; je le trouve mauf- 

fade , atrabilaire , & c'eft tout Au 

moins lui accorderez-vous de i*efprit... 
Oh/ tantqu*il vous plaira j fîTefprit 
confifte à ne rien voir comme les au- 
tres , & à leur foutenir effrontément 
du'ils voyant mal. On lui permet très- 
fort de marcher & de vivre en quadru- 
pède , quand il le voudra ; mais qu'il 
refpedeles femmes , & fur-tout leur pa- 
rure.... En vérité votre Sage n'a ni goût , 
ni fens commun. 

Leuxis n'infiftà pas; il crut que le Phi- 
lofophe a\oit déplu fans reflburce ; il ne 
fongeaplus qu'à voir comment lui-mê- 
me étoit avec Eglé. Elle avoit pour lui 
des égards qui enflent dit beaucoup chez 
toute autre > mais il favoit que chez elle 
toutes ces préférences ne fignifioient 
rien. Il prend congé, paroît fortir > & 
rentre , après avoir retourné le chaton 
de Panneau. Eglé étoit fpule avec une 
Efclave fa confidente. En vérité , Ma- 
dame, difoit l'Efclave , c'eft trop faire 
attention à Findifiference d'un ours , tel 
que vous peignez cet homme-là. Jeune 

I 2 



-^ 



loo Contes 

& belle, comme vous l'êtes ^ votre Cour 
ne fera toujours que trop nombreufe, 
vous ferez plus de conquêtes que vous 
n'en voudrez garder... Tu te trompes , 
reprenoic Eglé, je veux les garder tpu- 
ces ; & , s'il fe peut , en faite chaque 
jour de nouvelles.... Mais aimeriez-vous 
le Philofophe Sauvage ?.... Le Ciel m'en 
préferve, je n'aime, ni neveux aimer 
perfonne.... Quoi î pas même Leuxis ? 
Il m'avoit paru que vous le diftinguiez 
de la foule de vos Courtifans... Tu ne 
t'es point trompée > je le diftingue ; j'en 
uferai toujours ainfi avec les nouveaux 
venus.... c'eft-à-dire , Madame , que fî 
le MifaBthrope ceflbit de l'être.... Oh / 
qu'il le foit pour toute la terre , cela n'en 
vaudroit que mieux ,tnon triomphe n'en 
fôroit que phis flatteur ; mais qu'il cède , 
que je puifle le voir une fois à mes 
genoux > bientôt je cefTerai de l'envier à 
fa cabane... Et Leuxis ?... Leuxis enten- 
dra raifon > ou prendra fon parti,. . Il eft 
tout pris , s'écria notre Amant invifi- 
ble , & il fortit fans fe laiffer voir > laif-. 
fant Eglé plus furprife qu'affligée. Il 
commençoit lui-même à ne s'éronner , 
ni ne s'affliger de rien de la part d'un 
fexe qui le trompoit pour la troifiéme 
fois. Cratès eft bien plus heureux & plus 
fage que moi , difoit-il ; on ne peut le 
tromper , parce qu'il eft perfuadé d'avan- 



PhIIOS OPHIQUES. lOi 

ce qu'on le trompera.Il ne céderoit ni aux 
perfides Agaceries d'une EgU , ni à la 
faufle retenue d'une Zélis, ni à la trom- 
peufe ingénuité d'une Palmis.... d'une 
Palmis y reprenoit-il , qui fembloit fî 
peu faite pour trahir !... Allons retrouver 
Cvatès , il n'a pas fi grand tort de vivre 
ifolé ; c'eft peut-être la perfidie des hom- 
mes , & j, fur-tout , celle des femmes , 
qui Ta déterminé à vivre ainfi. 



CHAPITRE VI. 

L Eu XI s reprenoit donc le chemin 
de la cabane philofophique. Un char 
verfe à quelque diftance de lui j il ac- 
court & arrive à propos pour tirer une 
très-belle perfonnedu plus grand périK 
L'humanité fut d'abord le feul principe 
d^ fon aftion; mais quand il eutenvifa- 
gé la Dame qu'il venoit de fecourir , il 
fe fçut doublement gré d'avoir été hu- 
main. Elle , de fon côté 3 revenue de fa 
frayeur ^ parut fort aife d'avoir cette 
obligation à Zew^rV;* mais un foin par- 
ticulier troubloit ce plaifir ; c'étoit la 
perte de certaines tablettes qu'elle avoic 
laifTé échapper , en verfant , & qui ne fe 
retrouvèrent qu'au bout d'un quart- 
d'heure de recherches. Que je fuis mal- 
heureufe / difoit l'Inconnue : non ^ je ne 

I3 



-103 Contes 

me confolerai jamais fi mes tablettes ne 
fe retrouvent. Leuxis jugea que ces ta- 
blettes venpient de quelque amant ché- 
ri > & cette pçnfée lui lit peine j, fans 
Îju'il fçût bien pourquoi. Il fe fentit raf- 
ùré quand rinconnue ajouta: voilà donc 
le fruit de tant de veilles difparu en un 
inftant ! Ah Seigneur , dit-elle à Leuxis^ 
j'ai peu d'amour propre; mais j'ofe croi^ 
re qu'on eût encore parlé de mes vers 
dans quelques milliers d*années... Que 
je regrette ^ fur-tout j mon idyle d'au- 
jourd'hui-! Madame , reprit Leuxis ^ en 
Taidant à chercher , il eft rare que les 
Mufes foient matineufes , & cependant, 
vous me parôiffez avoir devancé l'auro- 
re. Oui, reprit /igimipe , (c'eftienom 
.que cette Mufe s'étoit fait donner ,J j'ai 
Voulu la peindre d'après elle-même» & 
Bon xl'après d'autres defcriptions ^ ce qui 
arrive fouvent en fait de peintures poéti- 
ques. Les tablettes fe trouvèrent , &il 
fallut prodiguer les éloges. Pour lui m 
donner plus de ïoifir , y4ganipe l'engagea 
à raccompagner chez elle ; ce qu'il fit 
bien volontiers. Elle n*habitoit point la 
Ville ; fa demeure étoit prefque au(fi 
ifolée que celle de Cratès j mais plus 
riante , plus vafte , mieux fituée, mieux 
affortie , j'ajouterai de plus , mieux ren- 
tée ,• avantage qui eft plutôt une com- 
modité qu'un naerite. Là Leuxis s'arrêta 



Pu IlOSOPHIQtJES. loy 

tme grande partie du jour , & promit 
d'y revenir dès le jour fuivant ; ce qu'il 
ne manqua pas âieffediMeT.yigampe avoit 
une Cour affez tiombreufe , compofée 
de Savans, de Beaux-Efprits ^ d*Ama- 
teurs & de Parafites. Les Savans lui en- 
feignoient ce qu'on croyoit favoir alors 
de Phyfique y les Beaux-Efprits refti- 
fioient fes vers , & y répondoient , les 
Amateurs vouloient tout entendre , & 
dans le fond n'eftimoient rien ,• les Pa- 
rafites n'écoutoient rien , & applaudi f- 
foient à tour. Lcuxis ne fit que le troi- 
fîéme f Ole ; mais il pe méprifoit point 
îes talens à^^ganipe j & il admiroit fes 
grâces perfonnelles* Il lui en eût déjli 
.»it faveu , s'il eût ofé le faire en prote , 
ou fçû l'exprimer en vers. 
. Il ne renoncoit ni au deffein ni à Vrf- 
pérance de le lier avec Cratès ^ il le 
voyoit fouvent > Se Ce dernier le rece- 
voir fans peine ; <fétoit de fa part le re- 
cevoir lavoTablement. Leuxis lui parla 
J^*à4ganipe & de festalèns , & fur-tout 
de fa beauté. Il fut furpris que ce der- 
*nier article fit moins d'imprelfion ^ue 
l'autre fur le Philofophe ; dès-lor^ , fé- 
lon lui plus de rivalité à craindre; on 
cft rarement amoureux des feuls talehs 
d'une femme ,• & pour ylganipe , il ne 
lui connoiflbit pas la fureur de vouloir, 
, comme £^/^', captiver ceux même qui 



104 , Contes 

ne lui plaifoient pas. Il n'héfita cîonè 
point de parler devant elle de Crates j. 
Se d'en parler avantageufement. Ce fut 
dans ce tems-là itiême qn ^ganîpe exi- 
gea de Leuxis un tribut poétique , éc 
c'étoit beaucoup exiger. Il fallut néan- 
moins fe foumettre ; Leuxii s'en ac- 
quitta en homme d'efprit , plutôt qu'en 
homme de talent ; c'eft-à-dir«, qu'il fit 
de mauvais vers & dit de bonnes cho- 
fes. Elles parurent même telles à Aga- 
n/pe qui y répondit ^ mais , en même- 
tems , elle prévenoit Cràtès qui ne lui 
avoit rien adrefle. Leuxis s'en allarma , 
& bien plus encore , quand il vit la ré- 
ponfe du Philofophe : elle étoit en fort 
beaux veris , car il avoit tous les talens 
qu'il blâmoit dans autrui. L'amour pro- 
pre ài*Aganipc étoit vivement flatté par 
cette diftinaion , & Leuxis connoiffbit 
affez les femmes pour favoir combien 
leur amour propre flatté peut les me- 
ner loin. Quoi î toujours des rivaux ! di- 
foit-il. Où n*en trouverai- je pas fi Crà- 
tès peut fe réfoudre à devenir lé mien , 
ou (i Aganipe défne fincèrement qu'il le 
devienne ? Et bientôt il ne douta plus 
qu'elle ne le défirât. Dans cette circonf- 
tance , il retourne chez Crûtes qu'il 
trouve occupé à lire une très-longue 
lettre à^yîganipe ; c'étoit même plutôt 
une diflTertation en forme , qu'une 



Philosophiques. léj 
lettre. U fut fortfurprisdevoirle Phi-» 
lofophe admirer ce vafte étalage de rai- 
fonncmens & de préceptes: Un fenti- 
œent , felen lui , étoit préférable à tou- 
te cette morale. Ceft de quoi il vouloiç 
faire convettif Cratis qui n*en convint 
pas; il lui parut même difpofé à faire à 
cette lorlgue lettre une réponfe encore 
plus longue , encore plus favante. Mais , 
lui difoit Leuxis , vous dérogez à votre 
fyftême favori. En quoi ? répondit Cr/z- 
t'ès,„. Vous faites de l'amour une paf- 
fion , tandis qu'il n'eft , félon vous ^ 
qu'un befoin.... Qui vous dit que ce 
n'efl: pas le befoin qui me fait agir ?... 
Mais félon la loi de Nature , une femme 
efl à celui qui s'en empare le premier... 
Elle eft à celui qui peut la faifir & U 
garder... Mais' !^f^n//rc eft favante, & 
félon vous.... Selon moi , on peut cnfei- 
gner la Phyfique aux femmes , & oii 
doit envoyer paître les hommes, jedi$ 
jpaître dans toute la rigueur du terme. 
Leuxis n'attendit point que le Philo- 
fophe lui adrefsât direâement ce confeil. 
Il réfolut die s*éloigner pour toujours , &^ 
lie Craies & A^A^anife ; il prit même 
le parti d'aller chercher à la Coût ce 
qu'il tî'avoit pu rencontrer ^ ni à la 
Ville , ni au Village. 



'è. 






■^R K^^ 



io6 Contes 



• ' 



. CH A FIT RE V IL 

C*E T o I T un parti défefijéré , & 
. Leuxis le fa voit bien. Il le fentoit 
néanmoins quelque impatience de revoir 
un Grand, à qui dans une EacaiUe il avoit 
fauvé la vie. Il arrive , fe préfentechez 
le Perlonnage, <è nomnie , & ti*attencl 
que deux heures dans Tantichambre, 
Enfin il eft introduit. Quoi! c*eftvous? 
''* s'éci ia l'homme de Couren Tembraflant; 
Je ne me conFole point de vous avoir 
fait atcendre. Pardon , vôtre nom m'é- 
i;oit échappé. La Cour nous expbfe fou* 
vent à ces fortes de diftraâions. Je fau- 
tai m*en garantir déformais. Comptez 
fur moi ^ comptez fur un amî. C*étoiç 
ce que cherchoit Leuxis* Il ne voulut 
pas toutefois prolonger fa vifite pow 
ne point trop fatiguer ce nouvel amî^ « 
Mais dès cette premire foîs , il jugea 
iiéceflaire l'épreuve de Panneau ; tant 
d'expériences multipliées rendoient cet* 
ice défiance bien légitime. Leuxis pa- 
roît vouloir fe retirer , & l'homme 
de Cour appelle fes principaux Efcla* 
yes. Il leur ordonne d'envifager Xew^z> 
avec attention , pour ne le pas faire dé- 
formais attendre. L'inllant aprè? on le 
croit forti , mais il eft rentré. Le Cour^* 



Philosophiques. 107 
tifsh s*adre(Te de nouveau h.ks Efclaves, 
Avez-vous bien remarqué cet homme ^ 

leur demande-t-il ? Oui , Monfei* 

gneur.M. Le reconnoîtrez-vous bien une 
'autre fois?.... Oui j Monfeigneur... HéJ 
bien , fouvenez-vous que je ne dois ja- 
•mais y être pour lui.... Oui , Monfei- 
gneur. Lcz/:ri\f s'éloigna, bien réfolu de 
ne mettre jamais ces £fclaves dans le cas 
jde mentir. 

Il murmuroit contre ce genre de per- 
fidie , fi corrimun parmi les honnête? 
gens du grand monde , & même du 
(>etit.ll nencomcre • à quelques pasde-là , 
Jin aùcre CourtiGin que le hazard lui 
avoir fait connokre autrefois ; le même 
hazard permit qu'il en fût reconnu , & 
ce qui redoubla fon étonneypent , fut 
/d'entendre l'homme de Cour lui fairç 
jies reproches de l'avoir négligé. Des 
-offires de fcrvices fuccf dent à ces repro- 
ches. VoUà Leuxis qui efpére encore 
une fois trouver l'ami qu'il cherche. Il 
va le jour fuivant faire une vilîce à cet 
,ami futur; il efl introduit fur le champ. 
Il s'apperçoic 9 ileilvrai, qu'on enufe 
ainfi av!ec tous ceux qui fe préfentent i 
mais Za/jcij n'étoit point jaloux de diG- 
tinftions excluiives , & il auguroit bien 
d*un homme qui fe rendoit fi acceflîblç,^ 
C'étoit une preuve qu'il ne craignoic ni 
la cenfurc , ni l'examen s railbn qui 



ïoS Contes 

oblige tant d'autres Grands à ne fe hiC- 
fer voir que dans la perfpeftive. Chryjis 
C c'eft le nom de celui-ci ) exhorta fi vi- 
vement /.ei/^îj à mettre ion zèle & fon 
crédita Pépreuve, que ce dernier s'y dé- 
termina. II parut ambitionner un polie 
qu'il n'avoic nul befoin, ni nul deflein de 
remplir. Peu de jours après , Chryjîs lui 
annonça qu*il pouvoir en aller prendre 
ponelîi n. Il y trouva un homme qui 
avoit les mêmes prétentions & les mê- 
mes droits que lui. On difpute long- 
tems, & comme c'eflTufage , (ur-touc 
en matières d'intérêt, on finit par ne 
point s'accorJer. Leuxis eût volontiers 
terminé là difpute , en renonçant à fes 
prétentions ; mais il vouloit jufqu'au 
bout éprqjjver le zèle de Chryjis. Ainfi 
chaque Aipirant retourne auprès de fon 
Patron. Mais quelle fut leur furprife , 
tle fe retrouver tous deux chez le mê^ 
me , chez Chryjis î En effet , c'étoit lui 
qui les avoit fervis l'un & l'autre ^ & l'un 
contre l'autre. Il parut peu étonné de 
cette méprife. Mon penchant à obliger , 
leur dit-il, me met fouvenc dans le cas 
où je me trouve avec vous : je me fuis 
d'autant mieux trompé , que vos noms 
•m'étoient peu familiers. Il n'eft qu'un 
moyen pour fortir de cet embarras; c'eft 
de vous en rapporter au fort : il décidera 
qui de vous deux j*ai voulu fcrvir, & qui 



Philosophiques. lop 
doit remporter. Lcuxis répondit qu'il 
n*y précendoit plus : il renonça avec la 
même facilité au déiir de fe lier avec un 
ami , qui pour p'aroître celui de tout le 
monde , n'étoit ^ au fond , celui de per- 
ibnne. 

Chryjîs avoit une fœur bien moins 
communicative. On parloit de fa vertu 
à la Cour , & elle étoit fort aife qu'on 
en parlât. Son principal ioin étoit de ne 
donner aucune prife fur fa conduite ^& 
de blâmer hautement celle des autres. 
Un nouveau motif lui fit condamner celle 
de /on frère envers Leuxis ; elle laiffa 
même entrevoir à ce dernier 3 qu'elle 
n'eût point fait un pareil quiproquo. Il 
le crut d^autant mieux , que fans amour 
propre , il fentoit à tous égards fa fu- 
périorité fur fon rival ; mais Aldaiire 
C c'eft le nom de la Dame ) la fentoit en- 
core mieux que lui. Elle-même le mit 
à portée de s'expliquer librement. Alors 
il lui avoua que l'ambition n'étoit point 
ce qui l'amenoit à la Cour ; & elle fut 
très - furprife d^apprendre le véritable 
motif de ce voyage.C'étoit chercher dans 
ce féjour ce qu'on préfume ordinaire- 
ment sV trouver le moins. Elle avouoit 
cependant que Leuxis méritoit de ne 
pas entièrement perdre fes pas j Scdéjà 
naiffbit en elle une certaine envie d'y 
contribuer. Voilà , difoit yildaiire , un 



tl© C O N t E s 

amant tel qu'il me le faut, puifqu'enfin 
il en faut un > quelque mine que Ton' 
fa(re;ilne s*agit maintenant que de le 
plier à ma façon de vivre ; & fon projet 
m'annonce qu'il s'y prêtera facilement. 
jildaiire ne fe trompoit point. Leuxis fe 
jprêta à tout ce qu'elle voulut,* il fc con- 
auifit avec la plus extrême prudence , &: 
déjà il avoir tout obtenu qu'on ne par-- 
loit encore de rien. Alda[ire , de fon co- 
té, parloir toujours vertu , fréquentoit 
d'antiques douairières que l'âge rédui^ 
Toit à parler comme elle , & fuyoit les 
femmes , &, qui plus eft j les hommes qui 
s'exprimoient autrement. Qui l'eût cru , 
difoit Leuxis , qu'on pût trouver ici une 
maîtreffe affez fidelle pour fuir jufqu'aux 
occafions de ne l'être plus ? Ce feroit 
déjà beaucoup de ne les point chercher* 
Il prit tant de confiance dans Aldaiirt , 
qu'il lui avoua le myftére de l'anneau. 
Elle fut enchantée de la découverte , & 
fentit d'abord combien il étoit commode 
pour une prude d'avoir un amant qui 
pût fe rendre invifible à propos ; car 
elle n'avoir pour le moment aucun mo- 
tif de craindre qu'il le devînt à contre- 
t^ms. Leuxis en ufa donc fouvent ; mais 
toujours fans rien fans fe défier à^Aldaii-- 
re,&tou jours fans rien voir qui pût autorî* 
fer fa défiance. L'admirable anneau ! s'é- 
crioit-elie un jour : que ne puis- je moi* 



V. 



PHÏI.OSÔPHIQUBS, lit 

même en ufer quelquefois? Quel plaifir 
de tout voir fans être vue , d'être ter 
înoin des fecrettes adions des autres 
fans qu*ils s'en méfient! d*affifter , par 
exemple , aux rendez-vous nodurnes de 
la prudente Orphifi & de fon Mage ; 
aux tête-à-têt« fucceffi& à^Aménide & 
de fes fix Amans ; aux fréquentes per- 
fidies que la Sage MurcU fait à fon cher 
époux ; -aux ridicules entretiens du vieil 
& riche Garibas , & de fa jeune maîr 
trefTe > ou à ceux de la vieille & riche 
Sarjine y & de fon jeune amant !*.« Leuj 
ocis jugea par ce difcours ^ que lafidellè 
Alda[ire étoit un peu médifante ; mais^ 
ajoutoic- il > c'eft toujours beaucoup 
qu'elle foit fidelle , & qu*elle ne s'en- 
nuie pas de l'être. Il porta même la comr 
plaifance > jufqu'à lui laifler faire Teflai 
de l'anneau myftérieux : mais il arriva 
qa*AlJaiire étoit plus vifible que jamais. 
Non-feulement cet anneau ne pouvoit 
fouftraire une femme aux regards d'au- 
trui ; il Tobligeoit encore à dire tout ce 
qu'elle avoit réfolu de taire. Aldaiire fit 
à Leuxis quelques confidences qui fem- 
bloient devoir en amener d'autres. Heu- 
reufement elle s'apperçut qu'elle en avoit 
déjà trop dit ; & elle quitta prompte- 
ment ce dangereux bijou , bien réfo- 
lue de ne jamais l'effayer par la fuitç. 
L'inftant approchoit où il lui eût été en- 
core plus à charge. 



tï« Contes 

Un rival , d'autant plus 'dangereux 
en amour, qu'il brulquoic tout , Ibpro- 
jpofoit d'enlever jfilda^ire à Leuxis.' 
C*étoit Lindor , jeune Court i fan, cou ru 
des femmes , qu'il trômpoit toutes égab- 
inent. Il ne vouloir ni garder celles qui 
luicédoient, ni refter à celles à qui il 
fembloit céder. Cependant , préfque 
toutes briguoient davantage d'en faire 
leur conquête , ou de devenir la fienne. 
Aldaiire étoit la feule Beauté de U 
Cour qui n'eût encore ni effuyé , ni 
prévenu fes attaques. Enfin , (on tour 
"etoit venu, Z/Worlaregardoic comtne 
une tourterelle qui manquoit à fa vo- 
lière i il vouloir abfolument remplir ce 
vuide , & il tendit fes ,rets avec tout 
l'art dont il étoit capable. Mais tous fes 
foins euflent été inutiles , fi Pamour 
propre d'yildaiiretieùt combattu pour 
lui ; auffi n^épargnoit - il rien pour le 
flatter. Il parut renoncer à toutes fes 
intrigues , & même fuir quelques fem- 
mes qui le prévenoient pour s'attacher à 
la feule Aldaiire. Il affeâa de prendre 
jufqu'à fes goûts. Elle ne fe montroit 
point aux jeux publics ; Lindor cefla 
d'y paroître. Elle fréquentoit fou vent 
les Temples , il eut foin de l'y devan- 
cer ; il parvint même à Pinftruire , 
qu'elle feule étoit la divinité qu'il y 
cherchoit. Tant de perfévérance , & ce 

qui 



Phi Losop HiQtJEs. -iij 
qui prouve encore plus aux yeux d'une 
lemme , tant de facrifices touchèrent 
jUda^ire : il fut permis à Leuxis de la 
voir ailleurs que dans les Temples , 6c en 
.préfence de témoins. D^abord elle ne le 
reçut chez elle que dans des momens où 
Leuxis ne devoit point s'y trouver ; mais 
bien-tôt elle eût déliré que Leuxis s*y 
trouvât moins fouvent,- bientôt la faculté 
qu'il avoit de fe rendre invifible com- 
mença à l'inquiéter ; bientôt enfin elle 
ne Tinquiéta plus ; elle eût voulu , pour 
abréger CQUte contrainte, qu'il eût pu 
déjà voir ce qu'on ne fe foucioit plus de 
lui cacher. Mais Leuxis avoit déjà vu 
tant de chofes , qu'il fe jugeoit fuffi- 
famment inftruit s il voulut juger de 
plus, comment la prude Alda^ire fou- 
tiendroit les reproches que méritoit fa 
trahifon. Il reconnut bientôt qu'à là 
Cour ces bagatelles ne gênent pas plus 
une Prude qu'une Coquette ^ & il prit 
fagement fon parti , comme il l'avoit 
déjà fait plus d'une fois. N'y penfons 
plus , difoit-il , j'obtiendrois plutôt une 
couronne à l'aide de cet anneau myfté- 
rieux que la mai trèfle & l'ami dont je 
me fuis fait une idée fi chimérique. ïl 
alloit , pour jamais , retourner dans fa 
folitude, quand une liàifon nouvelle , 
& de nouvelles efpérances , le retinrent 
à la Cour de Lydie. 

Tomft h K 



ii4 Contes 



CHAPITRE VIII. 

Y^Resvs régiîoit fur cette Contrée, 5c 
Oayôit pour Miniftre le Sage Ejope^ 
Celui-ci étoit chéri du Monarque j & 
comme ceft l*tifage ,haï desCourtifans. 
Il fervoit l*un fans baffefle , il contenoit 
"les autres fans orgueil. 11 n'opprîmoit 
point les Grands . quoique né parmi les 
petits i il ne rfebutoit point les petits 
pour plaire aux Grands. Il fit accueil à 
Leuxis, quiavoit le bonheur d*être de 
la clafle mitoyenne ,• il lui accorda des 
diftinâions qu'il avoit autrefois inutile- 
ment méritées & demandées. Il lui épar- 
gna même jufqu'au foupçon du refus ^ 
EJapc prévint toutes les demandes que 
Leuxis ètoit bien réfolu de ne pas lui 
feire. , 

Le Sage Efopt avoit pour maîtreffe la 
Jeune Lyçoris , bergère qu*il avoit tirée 
du hameau ^ &fçû préferveriufques-Ià 
des airs de Cour. lyycoris n'aimoit point 
"le Sage , & le lui difoit. Efope admiroit 
cette franchife ; il ne pouvoit , ni fe fâ- 
cher contre Lycoris , ni fe réfoudre à 
Paimer moins. ïl envioit quelquefois 
Tair , la taille , & Tétourderie de ces 
jeunes gens qui venoient rire à fes 
dépens dasis fon aiftichambre> de ùm- 



\ 



miiier dans Ton Cabinet. Avec ces aîrs- 
là > difok-il , on peut rcnveirfer la tète 
k mieux orgaoifée^ fic'eil latéted^une 
Ktnine* 

Il étoic bien éloigné de confondre- 
Leuxis parmi ce genre de perCbnnages .- 
Leiixis avoit toutes les belles qualités de 
Tame & du corps , & p$is un travers. 
Ceût été trop peu pour une feou^ de la 
Cour^ & même de la Ville ; mais cç de-, 
'voit être aflez pour une berbère* Efi^c 
voulut eilàyer quelle impréuion lai/ae 
dé Ptt Inconpu teroit fur Lycoris , bien 
perfîiadé ^a'il n^en abfiferoit pas. Voilà 
dooc Leuxis m% dans le £ecret ^ & ititro^ 
duit par Efope memeche^s celle qu'il ça* 
choit à tous les Courtif^^us. Leuxis étoic 
bienréfolp de iiq poin^manquer à l'ami-r 
tié , ia de voir Ly^oris conamcune belle 
fiatue 9 q<u^un Curjeux ppfleUeur laifTe 
exaoûifietr à l'Etranger qui le viiite. £a 
e&t^.à la pTffi^ieipe entrevue 3 il /ccogh 
tenta d'admimer. Mais Lycoris fi'avoit 
que la blancheur & le poli du marbre ; 
bien-tôt Lfiuxis Vapperçut qu'elle n'en 
Êtoit .pas^ & qu'il étoit difficile de fié 
l'en vifuger que coomi^ ijtn être inanimé. 
£/^^ j au furplus , prenoit à tâche de le$ 
lâmer feuls s & voici cominent raifon^ 
-coitleSage. 

L*Mxaax€& un beibin pour une ieun^ 
fille.j ficfottvent mên^e j>our une vieille» 

Ka 



Ti6 \ Contes 

Lycoris s'ignore elle-même ; foncœur*' 
cil tout neuf, il faut aider Tes fentimens' 
à-fe développer. Leuxis me paroît pro-' 
pre à y réulîîr ; il ne fera que ce que je: 
voudrai , & au (fi peu detems que je le 
Voudrai. Alors il faudra bien <i\iq Lycoris 
s'attache à quelque objet vifible pour 
elle, & je ferai le feul qu elle puiflTeap^ 
percevoir. Je vaux toujours mieux que 
rien ; car rien eft déjà bien peu de chofe 
pour une fille de quinze ans ^ & hycorisr 
en a; dix-huit. 

Ainfi parloir , aflez peu fenfément , le 
Sage Efope ; mais il n'cft pas le premier 
Sage que Tamour ait fait déraifonner^ 
De leur coté Leuxis & Lycoris ne rai- 
fonnoient prefque plus quand il vint les 
interrompre. Il en étoit tems. Cen'eft 
pas c^t Leuxis attaquât vivement ;mais 
il fe défendoit mal ; & Lycoris c^ivs!^ 
favoit point encore diffimuler, s*éton- 
noit beaiucoup de fa froideur. L'ami 
à* Efope lui fçut quelque gré de fon ar- 
rivée. Mais le Sage parut plus laid que 
jamais aux yeux de fa maîtreffe. Pour 
lui , il s'applaudiflToit de l'émotion qu'il 
appercevoit fur te vifage de la charmante 
Lycoris ; elle ne lui paroiflbit que plus 
belle. Cétoit ^ d?ailleurs , une preuve 
que les affiduités de Leuxis produis 
foicnc leur effet , & il eût été très-fâché 
qu'elles n'euflent rieo produit. Socoiq 



Philosophiques. i ly 

quelques foins, difoit-il à fon artii, dès 
ie jour fuivant > & tout ira bien pour 
moi. Je craios tout le contraire > repre- 
Xïoit Leiixis j je me crains moi-même. 
•Bon ! répliquoit le Phrygien , vous êtes 
.plus fort, & ijcorzV moins foible que 
vous ne préfumez. D'ailleurs , je me 
mettrai à portée de vous fecourir , fi le 
danger devient trop preflTant. Raffurez- 
vous doncj & partez. 

Il fallut y confentir : mais pour cette 
fois , Efop€ voulut êcre^témoin du tête- 
à-tête. II. court fe placera certaine ou- 
verture qu'il venoit de faire pratiquer 
jfecrettement j & qui dpnnpit fur la ialle 
même oiiLeuxis & Lycoris dévoient 
. s'entretenir, Il voit cette .^elleyolerà la 
rencontre àwLydUn. Il n'y a rien-là qua 
de naturel , difoit l'amoureux Philoio- 
phe : cette jeune pçrfonne s^'en^iuie ; la 
îblitude n-eft point faite pour fon âge... 
Mais d'où vient l'embarras de Leuxis ? 
Il va l'obliger à reprendre cet air timidcj 
& déconcerté qu'elle a toujours avec 
moi... Ah bon } il s'anime... Leuxis s*a- 
nimoit en effçt. Il voulut parler àiEfopc 
êc de fes vertus ^ mais il fut maigre lui 
très- laconique. Oui , reprenoit Lycoris^ 
on dit q\x*E/ope eft un beau Génie ; je 
n*en fais rien.... Avouez en même-tems , 
que toute fa perfonne eft rebiitante, fes 
i^bes contrefaites 9 fa taille difforme'^ 



ll8 ^ C O N TB S 

fes traits effrayans , (es 3reux... Avouer; 
înterrompic vivement Leuxis , avouez 
qu'en vous tout eft divin , & au-deflus 
de réloge. Voilà qui efl adroit , difoic 
Efope, fanspartij^ de toh trou ; Leuxis 
m'épargne ici la fuite d'une énuméra^ 
tion peu flatteufe... Leuxis, de fon cô- 
té , en commençoit une autre plus agréa- 
ble pour lui-même & pour Lycoris.Qne 
cette main , difoit-il , C&il l^tenoit ,) 
que cette main eft digne des autres 
teautés de J^coris î Que <::ette taille. 
r& il la preflloit , ) que cette taille eft 
élégante , fine& légère î Que ces yeux , 
C & il les fixoit , ) que ces yeux portent 
des atteintes fûtes & fubites ! Que cette 
bouche ( &...*. ) Arrête, Leii^fij, s'écria 
le Philofophe embufqué : voici le mo^ 
ment critique , & je fuis à toi , comme 
îe té l'ai promis. Au même inftant , fl 
vole , autant qu'il le peut , vers le lieti 
de la Scène , & trouve Leuxis âuffi coiv 
fus , que s'il ne l'eut pas prévenu d'a- 
vance. Lycoris étoit feulement piquée 
de Tarrivée à*Efope. A l'égstfd de ce 
dernier , il n'étoît que rêveur. 
- Lorfque chacun d'eux eut repris iès 
fetîs , & Hine forte de tranquillké s Efofe 
'dit, en élevant la voix-. Bcoutîcz-mqi , 
mes amis , je vais vous pailer moi^la&- 
gage ordinsttre. 
91 Un honune voulut un jour imitôe 



Phiiosophiqttes. ïip 
,> Prométhee , c'eft-à-dire , faire naître du 
^ feu où il n'y en avoir pas. Il frotta vi* 
,, vement , Tun contre Pautre y deux 
„ morceaux de bois très - combuftibles. 
„ Son but étoit de n'en allumer qu'on ; 
„le feu prit malgré lui à tous les 
j^deux. 

Que fit - il du tifon trop prompt à 
s'allumer , demanda vivement Leuxis ? 
Il le laiffa brûler à fon aife y reprit le 
Philofophe : ce tifon né combuflible, 
ifavoit fait que céder à fa nature , & 
Thomme en queftion fut affez fage pour 
fentir que lui feul avoit fait une fot- 
tife. 

Le fang froid à'Efove ne rendit point 
k Leuxis fa rranquillité. Moins il et 
fuyoit de reproches de fon ami , plus il 
s'en faifoit à lui-même, ^onv Lycoris , 
elle ne s*en faifoit aucun. J*ai déjà dit 
qu'elle étoit franche .qualité, qui dans 
une femme en vaut bien d'autres. Elle 
ne laiffa ^u bon E/oj^e aucune efpérance 
de la toucher. Il prit donc le parti delà 
trouver trop jeune pour lui ,• mais ce 
parti lui coûta beaucoup à prendre. On 
dit que ce fut à ce fu jet qu'il compofa la 
Fafclé du Renard & des Kaijîns. 
^ Leuxis avoit quitté fon ami fans lui 
rren dire. Il erroit en infenfé dans les 
alentours du Palais à*E/ope Ç car Efofe 
thioït vu obligé d^tebiter un Palais.) 



\ 



120 Contes 

Voilà doric/difoic Leuxis , en parlant 
de lui-même , voilà donc cet homme fî 
difficile fur le choix d'une maîcrefle & ^ 
d'un ami? fî févere dans les attentions 
qu'il en exige , Ç\ prompt à rompre avec " 
eux pour peu qu'ils s'en écartent? C*eft 
lui-même y & un de ks premiers foins 
â été de féduire la maître/Te du feul 
ami qu'il ait pu rencontrer. Ah ! Pal- 
mis ! Palmis ! vous fûtes encore moins 
coupable envers moi. 

Comme il achevoit ces mots , il ap- 
perçoit à quatre pas de lui le Soldat qu'il 
ayoic vu autrefois chez Palmis ^ le mê- 
me à qui elle avoit prodigué z^% careffes 
qui le rendirent fi jaloux. Il ne peut fe 
refufer à un mouvement fubitdecurio- 
fité. Vous me paroiflez , lui dit-il , in- 
certain fur la route que vous devez fui- 
vre : peut-être pourrai- je abréger votre 
embarras. Seigneur , reprit le Soldat , 
c^% lieux me font malheureufement con- 
nus ! J'y ai fait, comme tant d'autres, 
plus d'un voyage inutile. Ce/l même 
d'ici que me font venues quelques fa- 
veurs,& quelques difgracesquejen'avois 
point mé itées. J'y reparoîs aujourd'hui^ 
parce qu'on m'a dit qu'un Sage , un 
homme jifte y dominoit depuis quel- 
que- tems. Ce début rendit Leuxis en- 
core plus attentif. Il fongeoit déjà aux. 
moyens d'être utile à cet Inconnu , quoi- 
- ' qu^il 



Philosophiques. t^t 
qu'il le jugeât fon rival. Cétoit à Efopt 
que ce prétendu Soldat vouloit parler.... 
A Efope ! s'écria Leuxis. Hélas ! il fut 
mon ami ; il m'écoutoit , me prévenoit ; 
maintenant il doit me ftiir..... Il vous 
cherche, lui cria Efope, en s*approchant 
& Tembraflant... Pourquoi vous fui rois- 
je ? Pourquoi me fuiriez-vous ?.... Sage 
Efope ^ lui à\t Leuxis j je vais réparer 
tous mes torts ; je vais vous procurer 
tme ocoftfion de faire le bien ; vous mtf 
pardonnez , fans doute , à ce prix ? Tout 
cft déjà efiacé de mon fouvenir , reprit 
le Miniflre. Mais voyons promptemenc 
le bien qu'il f^t faire , ou , peut-être , le 
mal qu'il faut réparer. Etes-vous , dit- 
îl , en s'adreiTant à l'Inconnu , êtes- vous 
ce que vous paroifTez être , un fimple 
Soldat ? 

Mon père , lui dit ce dernier j com- 
manda les Armées de Créjus , & vain^ 
quit plus d'une fois fes ennemis; mais 
ceux qu'il avoit à la Cour l'écraférent^ 
On lui imputa \in de ces événémens 
que les plus grands hommes ne peu- 
vent^ parer , & que prefque aucun n*a 
évité. Mon père > qui avoit été fi lâ- 
chement trahi , fut qualifié lui-même 
de traîter ,& comme tel , ruiné ^ prof- 
crit^ diffamé. Je fus enveloppé dans fa 
difgrace , ainfi qu'une fœur qui n'avoit 
iaïnais été à portée de trahir l'Etat , & 

Tome L L 



132 Contes 

Î[ui, je crois j ne trompera jamais per- 
bnnç... Ge n*eft donc point Palmis j 
difoitcout bas£ei/^/V.,en foupirantl Je 
trouve du. moins un Hermite de trop 
chez olle.... ÏSTous errâmes , pourfiiiviç 
le Soldat » mon père &moi. L'enneraî 
^u*il avoit tant de fois vaincu , lui offrit 
une retraite & des emplois ,• il les ré* 
fufa, & ne voulut, ni combattre contre 
fa patrie , ni la forcer à rougir. Moi, je; 
pris le partide mourir pour la défendre ^ 
fie fur-tout pour me louftraire à fes in- 
jufticcs. Une paix fubire m*en ôta les 
occafîohs. Il fallut me réfoudre àconfer- 
ver cet habit qui me déguifoit : mon 
père embrafla un genre de vie encore 
moins diftingué ; ma foçur fut condanv 
néà vivre&à s'ennuyer chez une anti- 
que parente. Ainfi tomba cette famille 
floriflante & enviée. Inftruits par la re-' 
nommée , qu'un Sage , & , pour tout 
dire , qu'E'/ope écoit refpedé, & tout- 
puiflant à la Cour de Lydie , nous avons; 
^gé que k vertu opprimée pjouvoit y^ 
paroîtrc , qu'elle n'y deyoit rien crain- 
dre y quelle y j^ouvoit tout efpérer^ 
Ôiii4 s'écrit le Miniftre , éhiu de pitio^ 
& d admiration , oui , je veux moi-mê"; 
me vous préfenter au Monarque» Mais 
réunifiez- vous; qu'il voye d'un coup- 
d'œil trois infortunés qu'il a faits. Son 
CiDeuc; ne réfiftera point à cette attaque. 



V»* 



PHItOSOPHIQUES. Il; 

Alors le faux Soldat s*éloigna, en ajou- 
tant que ce n'écoic que pour quelquei 
minutes. Un mouvement fccret invitoic 
Leuxis à le fuivre* ïl brûloit d'impatien- 
ce de voir paroître cette fœur qui fte 
trompoit perfontie. Elle parut en effet, 
accompagnée du Soldat & d'un Hermite 
que Leuxis xQcontiwi au premier coup- 
aœil.... Ciel ! c'eft Palntis ! s*écrfa- 
t'il.... Ciel ! que je fuis malheureux Ik 
coupable / Vcàer à ùl reocoïKce ,ie pré- 
cipiter à (es genoux , lui baifer les mains , 
les couvrir de fes larmes , fiit pour lui 
Touvrage d'un inftant. Palmis , de fon 
côté , avoit reconnu fon volage anfânt ,• 
elle s*étoit évanouie dans les bras de fon 
père ; car il eft inutile d'expliquer que 
ce père étoit PHertnite même. Ni lui , k\\ 
fon fils ne comprenoi^c rien à cette fcè- 
ne pathétique. La vieille parente, qui Ites 
fuivoit lentement , 3c à qui cet accide^nc 
donna le loifir d'arriver , entreprit d'é- 
claircir ce myftère. Elle leur apprit com- 
ment elles étoient forties , elle & fa niè- 
ce, pour célébrer la fête de Diane , ce 
qu'elles avoieftt dit avant de partir & en 
partant i une partie de tout ce qui s'étoic 
dit , & tout ce qui s^étoir fait dans le 
Temple ; le chemin qu'elles avoient pris 

Î)our revenir > la rencontre du Brigand , 
e bonheur qu'elle avoit eu de n'être pas 
apperçue la première , la générofité Je 

La 



124 Contes 

Leuxis y & enfin combien il étoît teins 
qu'il parût. Ce récirattira à Leuxis des 
éloges , & les aâions de grâce du père & 
du frère de Palmis. Dans Tinflant on ar- 
riva auprès à*Efope. Quoique Miniftre , 
il étoit venu à la rencontre de ceux qui 
venoient l'implorer. Il leur épargna mê- 
me une nouvelle fupplique , & les con- 
duifit fur le champ à Taudience deCré/us* 



p 



CHAPITRE IX. 

Eu de Courrifans reconnurent d'a- 
bord les deux infortunés. Le Minif- 
tre qui les avoit perfécutés n'étoit plus > 
&ceux qui s'étoicnt réjouis de leur chute, 
s'attriftoient alors de l'élévation de quel- 
que autre. Créfus eut quelque dépit d'a- 
voir une méprife à réparer en préfence 
de toute fa Cour* Il héfita fur le parti 
qu'il devoit prendre , & prit enfin le par- 
ti le plus digne de lui. Il relevale^ux 
Hermite qui s'étoit profterné , l*em- 
braffa , & ordonna que tous fes biens lui 
fuffent rendus. Ils étoient au pouvoir 
d'un Courtifan qui avoit le mérite de 
dire agréablement les petites cbofes , & 
de ridiculifer les grandes. Un bon mot 
lu'il dit fur la difgrace de Phanor ( ainfi 
^enommoitk faux Hermite) lui valut 
Sbl dépouxUe. Obligé enfuice de rendre ce 



i 



PHIIOSOPHIQtJES. 125 

3u*il avoir reçu , il chercha à s'endé- 
ommager par quelque Epigramme. Le 
déguifendent de Palmis & de fon fils la 
lui fournie, elle fut trouvée délicieufe. 
L'Auteur crut avoir moins perdu que 
gagné ; ainfi chacun fut content. 
m EJopc voulut juger fi Leuxis Tétoit . 
lui-même , & par quels moyens il pou- 
yoit rêcre. Il le prit à l'écart pour le . 
queftionner.Parl«s-raoi à cœur ouvert , , 
lui dit-il, j*ai cru vous voir épris de 
Lycoris ; vous me femblez Pêtre aujour- 
d^ui de Palmis ; à laquelle réfervez-. 
vous la préférence? car , fans doute, il 
faut que l'une des deux l'obtienne. Oui ^ . 
reprit le Lydien , je fus in jijfte envers. 
Palmis , je fus ingrat envers vous i je 
veux, autant qu'il eft poffible ,/épar«r, 
mon injuilice & mon ingratitude ; je 
fuis pour jamais à Palmis... Autant qu'il 
eftpoflîble, reprit à fon tour Efove en 
fouriant ,• mais croyez- vous qu'il lefoit 
à une jeune perfonne ingénue, telle que 
Lycoris , qui s'eft vue aimée , qui , à 
coup fur , aime , de renoncer fitôt à fes 
cfpérances ? Il vous eft plus facile de 
retourner à Palmis y qu'à elle de rêve- 
xÀx à moi. Lycoris , ajouta le Lydien , 
vous doit fon bien-être ; elle fera tôt ou 
tard reconnoi (Tante. Ecoutez-moi , re- 
prit le Sage Efofe. 
fi Un Geai , déjà vieux , avoit pour 

L 3 



lîtf C » N t 1 î 

^y pupille une jeune Fauvette .• il k te- 
,^ noie en cage , & pourvoyoit à fes be- 
„ foins. Chaque matin il apportoit la 
j, provifion du jour ^ & rien de plus : 
,; fon but étoit de fe faire défirer ,Scj 
„ en effet , chaque niatin on le défiroit ; 
„ mais il ennuyoit le refte de la jour* 
y, née. Unjeune Moineau , quin'appor- 
fi toit rien , étoit , au contraire , bien 
,>xeçuen tout tems, & n'ennuyoit ja- 
,; mais. C*eft de qaoi le Geai ne fe 
y, doutoit pas. Je fuiî bien fur , difôit- 
,i il, de la reconnoiffance de ma Fau- 
„ verte : ette rfa point oublié nies bien- 
,9 faits , & ce qui vaut encore mieux , 
,> elle fait >^ que je puis les continuer* 
99 Ouvrons cttte cage , il eft tems cjue 
,;TOa pnpitkfoit libre, & qu'elle vien- 
,i ne chercher elle-même datw mon trê- 
„ for ce qui lui eft néceffaire. De fon 
„ côté, le Moineau difoit dans fon lan-* 
„ gage : je n*ai ni tréfor ni richeffe ; 
„ mais j'ai beacoup d*amour , & je n'ai 
„ pas dix mois. Lsr Fauvette étoir k 
„ jeun .• qui croyez -vous qwVlte alla 
„ chercher , demanda E/ope k Leuxis^f 
„ Elle fk , du moins , un tour au Nfa- 

„ gafin répondit ce dernier Point 

yy du tout : elle craignoit que le Moi- 
„neau ne s'envolât , & fut gaiment 
j, partager fon amour & fon indi- 
„gence. 



PHlLt)ii6ï»1ï!Qt7BS. 127 

C^étoit dans le jardin de Ion Palais 
qa*E/opt comrerfoit avec Leuxis. De^ 
puis quelques jours Lycotii éroic libre 
de s'y promener. EJope l*apperçut qui 
s'entrenoic avec lé frère de Palmis , & 
là converfarion paroiflbit entr'eux fort 
antmée. Il le fit remarquer à Leuxis , en 
dtfent que ïa Faiïvette ne tarderoic pas à 
fbîvre fe Moineau. Heureufement pour 
rile > a}outa'-c il , ce Moineau-là eft jeu- 
ne fens être indigent. Refte à favoir 
s^il eft fort amoureux. Du moins , ne le 
fera-t-il pas long-tems , répondit Xe«- 
xis : il ignore rintérét que vous y pre- 
nez ; je vais Ten inftruireM.. Arrêtez ; 
îe fuis aflcz fage pour ne pas multiplier 
i Pexçès mes folies , c'éfl4à , Je crois ^ 
jWqu*aù les bornés dé la fageffe humai- 
ne peuvent s'étendre. Je dirai plus, loin 
èe craindre ce que je viens de prévoir , 
Je le délire, & voudrois être fondé a 
l'exiger... Ah 1 s*il eft ainfi , leur union 
èft certaine : Phanor eft trop reconnoif- 
kx\t j & Lycoris trop belle pour que 
votre inteiteion ne foit pas remplie. Une 
main^ que JLyrar/V laifla bailér, mai^ 
qui lé fut reipeftueufement , confirma 
xrette affurance. f/cye s'avança vers le 
jeune couplé : & Leuxis, un peu éton- 
né de ce quM voyoit, voulut jouir de 
rembarras de Lycoris à fon alpeft ; 
mais Lycoris ne parut point embarrat- 

L 4 



ia8 C o HT B s 

fée. Pour Phanor , il formoit dès-lors 
un projet entièrement relatif aux vues 
nouvelles du Philofophe. Celui-ci le mit 
ài portée de s^expliquer librement. Il le 
fit, & dès le jour même , après en avoir 
prévenu fon père , qui avoit auflî foa 
projet , Phanor fut déclaré répoux fu- 
tur àeLycoris , Leuxîs , celui de Pal* 
mis s & quant au vieux Phanor , il dé- 
clara qu'il ne feroit jamais ^ ni époux ^ 
ni courtifan , ni homme du monde. Il 
partagea fes biens entre fes enfans , ré- 
folu de fuir la Cour , & , qui pis eft , fa 
maifon ; en un mot , de refter Her- 
mite. 

Ejope , qui reftoit Courtifan, pour fai- 
re le bien , eût défiré retenir à la Couf; 
les quatre nouveaux époux s niais il les 
aimoic affez pour ne les y pas contrain- 
dre. Allez, leur dit-il, enfin, puifque 
vous l'avez réfolu , allez jouir des dou- 
ceurs & du repos que je ne puis me pro- 
mettre ni me permettre ici. Un point 
me confole , c'eft Pefpérance de n'être 
pas long -tems PEfclave du rang que 
j'occupe. Je verrai naître l'orage , & ne 
ferai rien pour le conjurer : je ne fera^ 
ni flatteur , ni ne fouffrirai qu'on me 
flatte .• je donnerai tout au mérite > & 
rien au nom , rien à la faveur; je ferai juf- 
te , & voudrai qu'on le foit... Fiez-vousà 
moi du foin de ma difgrace prochaine^ 



Philos OPHIQUB s. u^ 
On die que le Philofophe pleura en 
embraflant Lycoris. De fon côté, elle 
ne pleura points mais elle écoic fort re- 
connoiflTante de Tépoux qvîEfope lui 
avoic donné. Palmis s'occupoit encore 
plus vivement du fien. On part ; les deux 
couples arrivent au fé jour qu'ils fepro- 

i)ofent d*habiter , & habitent enfemble 
a même demeure. Ils y vi voient mêm* 
depuis un mois fans y être , ni en- 
nuyés, ni brouillés, ni refroidis. Leu- 
xis jugea enfin avoir trouvé ce qu'il 
cherchoit depuis fi long-tems. Il étoit , 
d'ailleurs , bien réfolu de ne rebuter 
aucun de ceux qui dai^neroient n'être 
pas fes ennemis : c'écoient prefque-là. 
les feuls amis que le fiécle pût pro- 
duire» Il eft vrai ., ajoutoit Leuxis ^ 
qw^E/ope fut mon ami véritable , quoi- 
qu'il habitât la Cour: cela eft heureux. 
Il eft vrai que Phanor paroît être le mien, 
quoique nous foyons beaux-freres : cela 
eft tres-heureux. Il eft vrai que Palmis 
m'aime toujours ^ quoique nous foyons 
époux .-cela eft encore plus heureux. 
Mais pour être à coup fur plus tranquil- 
le , lettons l'anneau de Gygès dans ce 
précipice.- qu*il ne ferve jamais à dé-, 
tromper , ni époux , ni amis trop cu- 
rieux. iewjvzV le fit > & s'en trouva bien* 



ijo Contes 



■ ■< . I f » I'».». 



LI ND OR 

E T 

DÉLIE. 

CONTE. 

CERTAIN Enchanteur , & certaine 
Fée s'aimoient depuis fi long-tems , 
cm*ils commençoienc à fe haïr. Tous 
deux, cependant , vouloient paroître 
s'ainner encore , parce que tous tdeux fe 
crkignoienc. Leur pouvoir étoic à peu- 
près le même, leur caraâère entière- 
ment oppofé : c'ell ce qui avoir fait fur- 
nommer l'une , la Fée Colère , & Pautre 
l'Enchanteiir Pacifique, L*une étôit ex- 
trême en touc^ aimoit & haïflFoit avec 
emportement ; protégeoit & perfécutoit 
avec la même ardeur ; faifoit le bien > 
faifoit le mal , s*en répentoit cour^à- 
tour i en un mot , la meilleare & la plus 
liiauvaife de toutes les fenunes. L'autre j 
à' tôjtes les bonnes qualités de la pre-« 
miere, nejoignoit qu'un petit nombre 
de fes défauts. Il avoit le pouvoir de 



Philosophiques. ^ ijr 
ftuire,& n^en ufoit que modérément, 
vertu dès-lors auffi rare que celle d'o- 
bliger : c'étoit y pour mieux dire , un de 
ces hommes qui font le bien par pen- 
chant , & fe pernqiettent le mal quand pn 
ofe les pouffer à bout. 

Il fe rétoit permis dans une querelle 
que lui, & la Fée Colère eurent a foute- 
nir contre la Fée Docilç & PEnchanteur 
Brouillon, autre couple auflî mal afforti 
que le premier. Brouillon & Docile 
avoient fuccombé ; ils fubiffoient la 
méramorphofe la plus bifarre : mais 
•elle devoir finir un jour , & celle de 
Cokre & de Pacifique lui fuccéder. 
Ceux - ci trouvoient dans ce commun 
péril une raifon de plus pour relier 
unis , ôc , peut-être , une de moins pour 
refter Amans. 

• Ils fe promenoient un jour tête-à- 
tête , & s'ennuyoient fans ofcr fe le 
dire; auffi ne difoient-ils prefque rien, 
îts en entendirent mieux la converfa- 
tion d*un jeune homme & d'une jeune 
fille qui ne paroiffoient difpofés ^ ni à 
^nnuyer, ni à fe taire. L'amour & la 
firlcérité préfidoient à leur entretien ; ils 
parloient de leur tendreffe , de leur bon- 
heur, & en parloient fi éloquemment , 
qu'ils rendirent jaloux ceux qui les écou- 
foient. Voilà ce que nous nous fommes 
dit plus d'une fois , difoit froidement 



1^3 Contes 

PEnchanteur à la Fée. Il y a long-tems ! 
reprenoic-elle fur le même ton. En di- 
fant cela , elle fixoic le jeune homme , 
^ qui lui parut en valoir bien la peine ; ce 
. qui étoit vrai. De fon côté,rEnchanteur 
examinoit Délie , Cc'eft le nom de la jeu- 
ne perfonne, ) Délie que la Nature avoit 
créée charmante , & querAmour embel- 
liffoit encore. Qu'ils font heureux ! Ji- 
foient , chacun à part , les deux témoins 
de leur félicité. Déjà même , & toujours 
chacun à part , is fongeoient à y mettre 
obftacle. Ce fut la Fée qui s'expliqua la 
première s mais , toutefois , fans trorp 
s'expliquer. Avouez, dit-elle à PEnchan- 
teur , que ce fpeftacle vous amufe. Il 
dépend de vous de n'en être pas fîtôt 
privé. Obligeons ces jeunes gens à refter 
avec nous jufqu^à ce qu'il nous en^ 
nuyent. Ce confeil fut avidement reçu. 
On fe concerte, on a recours au pou- 
voir des enchantemens & de la féerie. Il 
en falloit moins pour éloigner de leur 
route ordinaire deux amans occupés uni- 
quement l'un .de l'autre. Tous deux 
croyoient regagner leur demeure , & 
tous deux fe trouvent dans un Palais ma- 
gnifique, environné de vaftcs & fuperbes 
jfardins. Leur furprife fut grande , leur 
crainte encore plus , parce qu'ils crai- 
gnoient d'être léparés : mais auparavant 
on vouloit jouir de leur embarras. Où 



Philos oPHiQUE s. tjj 

fommes-nous ? difoic Délie à Lindor ; 
comment avons -nous pu nous égarer 
ainfi ? Je l'ignore, reprenoit-il ; en mar- 
chant,- je ne voyois que Délie : &tant 
qu^il me fera permis de la voir , je n*ap- 
percevrai qu'elle. 

L'Enchanteur & la Fée écoutoient cette 
converfation fans fe laiflfer voir. Ils ju- 

ferçnt à propos de paroître j & redou- 
lerent l'étonnement du jeune Couple. 
Qui êtes-vous? demanda la Téez Lin- 
dor. Lindor lui répondit : Je fuis Pâ- 
mant de Délie., ^ Quelle eft votre for- 
tune ?... l'Amour de Délie... Mais , en- 
fin , quelles feroient vos vues , votre 
ambition ? ... D'être toujours aimé de 
Délie. L'Enchanteur faifoic , à peu-près, 
les mêmes queftions à Délie , qui lui fai- 
foit , à peu - près , les mêmes répoh- 
fes. 

Il étoitnuit: les deux Amans furent 
féparés > fans prefque avoir eu le loifîr 
de s'en appercevoir. On conduifit Délie 
dans un appartement qui , dans certains 
fîécles & certaines contrées , eût pu faire 
oublier plus d* un Lindor : m^is Lindor 
étoit toujours préfent à fa chère Délie ; 
elle ne voyoit rien de ce qui Tenviron- 
roit , ou plutôt elle ne voyoit rien que 
d'effrayant. Où eft Lindor ? s'écrioit-elle ; 
que fait-il ? que penfe-t-il ? c'étoit aux 
murs qu'elle faifoic ces queftions ; 6c 



ij4 Contes 

touc-à-coup* il fembla que hs murs lui 
répondiffent ; elle encendit chanter ces 
vers. 

Né craignez rien pour rottt Amant « 
Ne redoutez rien pour rous-même : 
Délie , un autre Amant vous aime , 
Et vous aimera conftamment. 
Il peut tout, par (bn art fupt^me» 

Et n'a pu taire fon tourmenta 
Mais malgré cet amour extrême , 
Ne crsdgnez rien pour votre Amant, 
Ne redoutez rien pour vous-même* 

Délie , toute fimple qu'elle éceît , n'en 
crut j ni la mufique , ni les paroles. Elle 
devina qu'un rival ne pou voit être qu'un 
rival, c'eft-à-dire, un ennemi: elletrem- 
bloit pour Lindor , qui ne trenabloit que 
pour elle. Tous deux , cependant , 
écoienc également bien traités : leurs 
voeux étoienc prévenus fur tous les 
points , excepté fur celui qui les touchoît 
uniquement , le charme de fe parler & 
de fe voir. L'Enchanteur voulut juger 
de l'effet que fa mufique avoir produit 
fur fa jeune Captive. Il fuivit , en cela , 
l'exemple delà Fée, qu'il favoit être chez 
Lindor ; & jamais Amant ne reifeniic 
autant de joie d'être trompé , n'en eue 



Phiiosophiqubs. 135 
autant à prendre fa revanche. Il em- 
ploya touce fon éloquence à raflurer 
Délie , & ne la raflTura point. La Fée ofa 
d avantage ; ce qui veut dire feulemenc 
qu'elle entra dans de plus grands détails. 
Elle flatta Z,/n(for dé l'avenir le plus heu- 
reux. Ne craignez rien ^ & efpérez tout , 
lui difoit-elle. Ce peu de mots vouloir 
dire bien des chofes y mais il e(lpôrmi3 
à une Fée de tout dire. De fon côté , 
Xjindor ne l'entretint que de Z^*'//c; elle 
feule pouvoit lui faire fentir ce bon- 
heur dont la Fée lui parloir.... Elle feu- 
le , reprit cette dernière avec dépit ! 
Oui , Madame , aflfîrmoit le jeune hom- 
me avec tranfport:je n'ofe ni ne veux 
croire qu^aucune autre puifle la rempla- 
cer. „ Que vous importe, pourvu qu'elle 
^, foit bien remplacée ?.., Ah : Madame, 
^, reprit naïvement Lindor , Délie peut- 
„ elle jamais l'être ? 

Cette réponfe acheva d'irriter la. Féç. 
Elle quitta Lindor , à qui cette entrevue 
donna matière x rêver. Il frémit du dan- 
ger où fe trouvoit fa tnaîtrefle. Il avoir 
raifon. Quand pour fe venger une ri;- 
vale n'a qu'à vouloir, il eft prefque fur 
qu'elle le voudra. Cependant la fët ne 
le vouloit pas encore : eHe efpéroit fé- 
duire > |ou éblouir aifément un jeune 
homme fans expérience : elle ne d ou toit 
pas que l'Eachanteur n'eût les mêmes 



1^6 Contes 

vues fur Délie , & ne pût avoir le même 
fuccès dans fes vues. C'eft de quoi la Fée 
Vouloit s*éclaircir avec lui, fans fe laifler 
pénétrer elle-même ; car leurpuiflance 
n*altôit point jufqu'à fe deviner récipro- 

Suement : faculté qui pourroit devenir 
angereufe entre deux Amans de vieille 
date. 

Que ferons-nous de ces enfans , de- 
manda le jour fuivant la Fée à rfirichan- 
teur ? Ce qu'il vous plaira , répondit ce 
dernier ,• je crois qu'on ne peut rien faire 
de plus agréable pour eux que de les 
réunir. J*aurois voulu , dit Colère ,)owiv 
un peu plus long-tems de leur embarras. 
Nous y reviendrons , reprit Pacifique: 
jouiflbns , quant à préfent > de leur fa- 
tisfaûion. Lui-même vouloit jouir de 
rembarras de la Fée , & procurer à Di* 
lie , qu'il efpéroit gagner , ce moment 
de joie. Qui pourroit peindre les naïfs 
tranfports de ces Amans .? L'Enchanteur 
& U Fée les obfervoîent en filence, & 
s'obfervoient , en même-tems , l'un 
l'autre. Mais ce filence ne fut pas long- 
tems gardée : la Fée le rompit la premiè- 
re j tant la joie de Lindor lui caufoic 
d'impatience. Pour PEnchanteuf > il 
fouffroit & fe taifoit. Avouez , lui dit 
Colère y que ce Couple eft bien peucir- 
confped ? Il n'en eft que plus heureux, 
répondit Pacifique.... A peine s'apper- 

çoivcnt-ils 



P H I L O s P H I Q tf B s. i jfj. 

çoivent-ils que nous les examinons...., 
C'eft qu'ils ont quelque chofe de mieux 
à voir... Quelle adivité ce Lindàr mec 
dans ks difcours s ks proteftations ne 
finiflent pas.^.. Il eft dans Tâge où l'on 
croit pouvoir tout promettre & tout 
effeâuer... En vérité , c*eft porter trop 
loin l'indulgence : quoi ! fouffrir qu'il 
baifè trente fois la main de Délie ? ... 
C^eft beaucoup , je l'avoue , mais. . . . 
Mais ne la voyez-vous pas lui préîenter 
Pautre ?.... Vous avez raifon , reprit Pa-- 
cifique un peu ému : fe priver ainfi de 
{t% deux mains , c'eft trop... Cependant, 
les voilà qui s'éloignent pour s'approcher 

de ce bofquet Arrêtez ! Arrêtez ! 

leur cria l'Enchanteur. Le ton avec le- 
quel il prononça ces mots , fit jugera 
la Fée qu'il ne prenoitpas moins d[inté- 
rêt qu'elle-même aux adions du jeune 
Couple. Eile fuivit fon exemple > elle 
diflîmula. Ils s'approchèrent de Lindor 
& de Délie , qui les évitoient. Ce fut 
encore la Fée qui parla la première , 8ç 
ce fut à Délie qu'elle affeda de parler^ 
On doit , lui dit-elle , vous avoir enfei- 
gné àfuir certaines occafions.Quelles oc- 
ca/îons ? demanda naïvement Délie.. . 
Celles qui pourroient conduire à cer- 
taines libertés. Qu'appelle-t-ort des li- 
bertés f demande encore Délie... Celles , 
par exemple , que vous venez de per-^ 
Tome L M 



i^ Contes 

mettre.... Quoi ! Ce n'eft pas cela ? • . ; 
Que vous faudroit-il donc de plus ?... Je 
n'en Içais rien. Tantnnieux? dit en lui- 
même l'Enchanteur. Mais un peu moins 
defféVéricé, dit-il, coût bas à. la Fée. Ne 
craignez rien , répondit-elle en fouriant. 
Alors , continuant à queftionner Délie > 
ellb ajouta: quel eft votre père P Ceft 
ce^ue;*ignore, répondit Délie... Quelle 
eft votre n>ere t.... H l'ignore égalé- 
mônt.«.. Quelle main vous a donc éle« 
vée?.-.-Je ne puis le fàvoir, je ne l'ai 
jamais vue... Enfin , quel objet a le pre- 
mier frappé vos regardS' ? . . . Lindor, 
L'Enchanteur fit la^ même queftion à 
Lindor , & il répondit , Délie. 

Ciel î s'écrieteAt alors , & l'Enchan- 
teur^ & la Fétf.. Mais ils fe remirent de 
ce trouble , & continuèrent à queftion- 
ner Lindor. „ J^ignore , leur dit-il , qui 
^, je fuis , & de q»i je fuis né. Une tour 
^, que 7*habitôisfeul , fiit long- tems mon 
„ Unique demeure : un être que je ne 
,> yoyois pas^mais que jfemendois , pour- 
^jVUt à tous mes befoins. Il m'appric 
„ à parler , fans m'apprendre fi jamais 
j, je pourrois parler à quelqu'un , ni s'il 
„ exiftoit quelqu'un de mes femU^ies» 
j, Je paffai ainfi mes pi»emieres années ^ 
^, fans bien favoir ce que c'étoit que det 
jf années. J'en avoi» dôuze^ & rien ne 
^ m'avoir èiièofe «onuyé j rien n'avoit 



^ quib^e^ ^ue «eue tÈf^ït\xtyiy*8c ^liô 
;ji.:je <i-d^' g^ t&àl ttîè mànqubit. Je ïrté 
^i^femofe t>fkêî(iè. èi^ ^jùt pôuvoit feul 
^ faii'é moh hoihht\i¥ , fatià bien ft voit 
i^tii qooi itë bohheiifr confiftoic , ni ce 
,-, -<$bi pouVoit y . contribtfôf. „ QaeHes 
émktit îâlort vi^îdeês ; iîèfmahdâlà Féè 
Bfec utv tcm dlh^t ? Madame , feprie 
bindor- i ^rt^aVif ^ffé ; de la q^éftfon , je 
tf«ft aVoil^tié'dè tVès^cbnfufes ; ma» 
^tes fe éèvâappéréttt \iès là première 
foiii^ae/apperçus Délté..i'Re}^renet te 
fil de votre ifécitf ^-ifttetroitipît vivënienc 
toîFée. Lindër ôbérr. „ Chaque foiir^ 
,> ï>oâ tfiîiïvit^l.; rtâ prifon me Hièveffibic 
,-,1^5 iiifupp^tâble : f jgnoVois y Cépen-^ 
,y danï> ^éy^û}/ d'autres lieui* habi* 
j^tés. Vint /eftfîh , lemomeiot oii je ne 
,ri*igftorai çlu5^* Je fens- tôUt-*à-coup 
,i ma tôur s'ébranler > ;é yois fa vtrâte (e 
^y fendte i tout i'ééroèk; je tombe moi-t 
,i ittême aVee tes ééfcFis> riïaij fâtis éprou-^ 
,^ ver d'autre acddent ; & je me trouve 

ifonparfachût 
y<^xi jamais vê 

_, - "j'avois peine 

,;^€liftinguer lés objets, Mais quel objet 
;y^fra{>pà mes première regards .f Une 
,9}«MfJè Seattle p^tekri^i forieètde 
,;^«^^thftt à ôtitiiiir (Jàië'jèvoyofe prê' 
;i à Wctafer:, tJné ■fièaitté..;-^Ah ! Màdia • 
„ me , c'étoit />^//V ! M 2 



140 C O K.T I s T^ , <r 

Cette e^çhmsL^ion ne plaifole ppjoer à 
la Fée, que ceiéch a0è£toic d'ailleurs 
iîngulieretnqnt ; & il en étoic de mêin^ 
dePEnchanteur. ii)?^or, pourfuivit ainf^ 
j, Voir /?^//e , Tadmirer , . la plaindre ^ 
91 voler à fon fecours, fut pour moi rou-r 
J9 vrage d'un inftant. Je rarracheau pe- 
j, rilqui la menaçoic , je remporte dans 
„ mes bras.... Ah / Madame , quel ^dêli:^ 
,, cieux inftant pour moi /Quel fâcbetd: 
„ récit , àif oit CoUre en elle r- même t 
„ Quand j'eus contemplé jDê/zV à mo» 
„ aife, ajouta Lîndor , je regardai aii-' 
9j tour de moi , & ne vis plus que des^ 
j, ruines. A l'indan^t même y un ieune 
j^Jiommè d^une âgure intérefifante nou&. 
i> apparut. Ne craignejz rien , nous dit-. 
u il ^ je fuis le Geiiie Bienfa^ifant , le! 
y, même qui vient de hrifer vos fers. Les 
» périls qui vous menaçoient jufquli ce 
,^ moment ^ furent les caufes de votre. 
a> captivité. Soyez libres déformais ^ & 
Xi aimez- vous autant quefe baillent ceHX. 
Ȉ qui vous dieve? le jour. Quoi I le 
2^ devons-nous aux mêfûes perfonDes f 
aj lui demandai- je'avec inquiétude. Non.^ 
jj répondit Biettfaijam* Mais k confeil 
j^des Génies obligea la Fée ^ mère de 
,, PélU , d'épouier l'Enchanteur , père 
j,, de Lindor. On eSpiftoit par-là mçttre 
,^ jGn à leurs dirputies : rien ne proute 
j».ixûeux que .le$; plus i&ges arbitré} 



I, peu vent fè troniper. Quoi qu^H en 
„ ((m , ce Couple fubk depuis quelque-^ 
,, îems uiie deftinée des plus bicarrés , 
„ & c'eft à vous feuls qu'eft réfervé Pa- 
„ vantage d'y mettre fin.... Ah ! que faut- 
„ il faire ? demandâmes-nous avec em* 
,,-preflement. L'heure favorable- n*eft 
„ pas encore venue , fep¥it le Génie : 
„ mais elle viendra.....; Je -faurâi bien 
l'enipécher , dit la Féé à demi -voix. 
Alors elle fit figiie à l'Enchanteur ; & 
voilà DélU & Lindor encore une fois 
réparés. 

Nous fommes bien fots , malgré toute 
notte fcience ' magique , dit TEnchan- 
teur à la Fée ; fans le hazard qui nous 
rend maîtresse ces jeunes gens, peut- 
être ailions-nous bientôt fubir le fort de 
Docile & de Brouillon , nos ennemis & 
nos viûimes : tout nous annonce que 
Délie & Lindor font leurs enfans : ils 
ont échappé aux périls qui les mena- 
çoient , & leur réunion nous en prépare 
d'inévitables. Eh! bien, dit la Fée, il 
faut les empêcher de fe réunir , de fe 
voir, & fur-tout, de s'aimer \ car l'a- 
mour efttrop ingénieux , trop fertile en 
expcdiens. Le plus sûr feroit qu'ils puC- 
fent aimer quelqu'autre , a jolita 'Pacifia 
çue. Effayons le plus sûr dit la Fee^ 
Eflayons j reprit très-vôlontièrs TEn-^ 
cbameiif. 



r 



14a» -C O Ni^B S T 

Ib jiigereot btemôc qua cet eâàiiroît .. 
mai s'ils ifuroiencf é^am^ccv JJntei csi-t .^ 
pédienc dévoie le«f p^re,& plaît £hi^ .^ 
vehc à tels & tdlçs , qui ne ionc ^ iâ £q^ , , 
chameiKS ^ ni Fées* Voilà ce Couple jar 
loux qui délibère. Après queiqjaesiiicec* 
titfijclQS y âmî Us çQf^ietb les niteiix camh . , 
poiesi ite fofic paf top jjsmrs exempts , oo , 
fe ^éteri]t)in€r > on ^ xeodursiaux pvs&i* , 
ges.; 1^ Féa d$n|iruipcîp Ja figure de -jBV^: ; 
lie-r ySi^ch^tcï^Vte^Q'à^ Xmrfar Miraiii L 
il leurmanquoit tout ce\qué kW delà - 
magie ne pouvoit leur donner ; f en-f . 
teo^s cette vertu f7«»paithique , par fafc- 
qaelle Z)élU & LinJor étonne fknsccffea 
attirés Tua vers l'autre» LeGéûielBw/p- .) 
fa{/ànt les eu avoit doués iaosler pré- r 
vcRfr , . & faus qu'ib s'en fuffeot apper^ } 
çuf^ tatttleurscœufS fr'y prêtoicntvo- ^ 
loDciers; dès-lors , fafis cet agent lecret > ^ 
toute relTemblance avec eujc devenoic v 

On fè. ligure aifémqnc la triile0e ou 
Dfïie ScLimhr étoietif plougé&iilsnè * 
trou voient, p^ m^MÎns de biidnrerie que . 
d'ij:ijufïice ^^fls la conduite de leurj Tjn* 
raos ; ils n'efpéroient jamais fe voir» ■- 
Quel étac pour d^ux cœurs qsiiisfaicnear^ ^ 
&j(^i croisât devoir animer toujours / 
Déjà iipe nuit â'etçic écoulée»» dié^ mê>- . . 
mê le jour ] qui! \^^ : ^P^^ fufcédéiétpii: : 
fur fon déclin^ & Z>^7/V pleutQÏt^ei^'^ 



y.\ 



P H I I O S O P H I Q tr E S. 14 J 

core : felle fe refufoit au repos , & dé- 
daignok les aliaiens qiii€ l'Enchanteur 
lui faifoit offrir. Ceft pour vivi*e, di- 
f<^t-û\le , qu^on fe nourrit ; & je ne dois 
plus vivre j puifqia'il faut renoncer à 
Lindon 
: A l'iiaftant «aênie ellp croi^ entendre 
cet amant lui crier : vivez pour Lindar. 
qui vous aime & t{\à voua éft rendu. 
Une porte s'ouvrç > & Délie croit le ; 
voir , en effet. Elle pouffe un cri de joie, 
veut voler à fa rencontre r mais un pou- 
voir inconnu Tar rête. Au cri de joie fuc- 
cédé un cri de douleur & de furprife.. 
Deux kds^ DélU veut tendre les bîras à 
celui qu'eUe- croit être Lindor , & deux 
ibis cette pui ffartee intérieure s'y oppofe. . 
Egarée . hors d'elle-même , ne pouvant 
plus renfler à l'antipathie qui l'étonné, 
& la maîtrife , elle veut fuir > elle ne 
voit qu'avec horreur mêlée de défefpoir 
le prétendu Lindor à fes pieds. 

Celui-ci jugea dès-lors que fon ftiratar 
gême n'aurait pas le fuccès quM s'en 
eroic promis. Où peut tromper les 
yeuK \ mais en amouc le cœur s'abufe 
moins fâciliemeoc : il ne perdit cepen- 
dant pas toute efpérancc. Quoi ! difoit-il 
^ Délie , iquoi ! ^'eft vous qui me fuyez J 
Ceft k Dtlier qn^Lin^iit par^ut odieux! , 
ISst même-*ten>â il youloit pi?cndre cette 
rveitt que iDélie oSirait 1^ vaille 4^ f^ 



144 ' C O N T B s 

bonne grâce au véritable Lindor , & />/- 
lie la redroit en frémiflant ; nouveau 
motif de regrets pour elle-même: Tes 
foupirs & (es fanglots la fuffoquoienr. 
Ah I Lindor , s*écria-t-elle enfin , ah ! 
cher Lindor ! plaignez-moi... Que je vais 
être malheureufe !... Lindor/... Je ne vous 
aime plus / 

. Ciel ! s*écria l'Enchanteur , en prenant 
encore une fois cette main que Délie 
retira de nouveau , & toujours en pleu- 
rant .• ciel î c'en eft donc fait ! Eh ! que 
deviendra le malheureux Lindor , fi vou* 
^abandonnez ? Eh î que devicndrai-je 
moi-même , fi Lindor m'abandonne , re- 
prenoit l'affligée Z>^7/^ ? Ton nom feul 
me pénétre l'ame. Cependant , il eft trop 
vrai que votre préfence me glace.... Ah ! 
Lindor ! cher Lindor! eft- il poffible que 
je ne puiffe plus vous aimer ? En ache- 
vant ces mots , Délie pleuroit de plus en 
plus j & en même-tems faifoit de plus 
grands efforts pour s'éloigner^ 

L'Enchanteur avoir la fcience, mais 
non la' méchanceté de fes femblables. 
Il étoit paitient ; vertu bien rare dans 
quiconque peut fe difpenferde l'avoir: 
il ne voulue pas accabkr plus long-tems 
la charmante & naïve Délie. Je vais, 
liii dit- il, vous délivrer de ma préfence 
qui vous gêne : peut-être un autre inftanc 
me fera-^il plus favorable ; peut-être 

vous 



Philos ofHKju ES. 14c 
vous rappellerez-vous que Lindor vpus 
fut cher , & devroit vous l'être encore. A 
ces mots , TEnchanteur , s'éloigne en ef- 
fet. Délie veut le fuivre , & recule après 
avoir fait deux pas. Elle veut l'appeller , 
fa voix expire fur fes lèvres : toute fa 
perfonne refte immobile , anéantie , pé- 
triliee. 

Une fcène à peu-pr^s femblable fe 
paflbit entre la Fée & Lindôr. Celui-ci, 
renfermé comme Délie, étoit occupé à 
gémir comme elle & pour elle. Tout-à- 
coup j il voit les portes de fa prifon 
«'ouvrir comme d'elles-mêmes. Il s'é^ 
chappe & cherche des yeux quel en*- 
droit de ce Palais peut renfermer Délie. 
Sans elle , la liberté, la vie même , font 
pour lui peu de chofe. Du Palais qu'il a 
inutilement parcouru , il pénétre dans 
les jardins: là, il promené de nouveau 
{qs regards, perce d*un coup-d^œil lés 
allées les plus profondes, &n'apperçoit 
rien. Il jette enfin les yeux à quelques 
pas de lui , & voit ou croit voir Délie 
couchée fur un lit de gazon , Délie fe li- 
vrant à un fommeil paifible. Ciel ! c'eft- 
elle , s'écria Lindor. Ciel ! mon cœur ne 
la devine-t-il plus ? N'auroit-il pas dû 
me conduire d'abord à fes pieds .? Pour- 
quoi même »ri'y fuis -je pas encore? 
Crains-je de troubler fon fommeil ? l'A- 
trieur & la joie dKOifeijct tout : qu^ils 

TomeL N 



^14^ Contes 

foient mes feuls guides.... MaiSfqiieUe 
eft cette tiédeur que j'éptouwjc? Oùfonc 
x:es traofports que Délie fçut toujoars 
tn'tnipirerf N'eft%ce plus elkf ne fuis- 
se >p(]^n9i9trmêmePCeibnt4à fescr-aksj 
^es chaofnes .; ^elk «utre p0«rcaic4e< 
^nir? Je Kencends qui cêw , &c'eft; 
mon nom qu'elle répète : elle m'jiftp^lr 
le >&^ien'ofe voler ^nsfes erras... i^ue 
dîfi-fie ? loin d'y vc^r jj je fois jprêt à k 
foirl 

Tels étoient les combats -gii^éprou- 
voie L'mdor. Us enouyerent la Fée , qui ^ 
XK>iniiie.on le .préfume ^ien , -fie doi^- 
4noit *pa6. jëU^ p{irpîc^s'éveiUe|ry fHoe Z>//sr 
4sEpr , . & s?av4ncç lârvec précppita^Qn'Wrs 
^u Quelle fiit ik furprife de voir, qu'à 
tmefure qu^elle faifoic un,pas:en ^vant^ 
uldndor QTi SaiÇoit un en arrière ! liui- 
interne n^^mpas moins âiiipris guç 
sçtHe qufil fuyait. Cher Lindor, difoil- 
t^Ue» QosiDaqxfonc fiais » rEnçhanteur 
/& la T*ée confement à, npcr e boaheur^ 
ils n'7'naeterofit plus d'c^bftacles. 'Nous 
-pou wfis nous .râoier , aous le dire ; nous 
^oimi^esilibre$r& maîtie^dAPS ces Ueux. 
Ainfi padeic [la Fée ^'-m B'^yanj^anc / Sç 
-XàwfcrircfittteittoiiJQurs. ; . [ 

- EJlç s'arrêta ,aSc Liftdor W & ra^tanç. 
}Ak l JPcfaV> §"fécriiHt-il i, 'OÙ fonnanesr 
-nous f uQjtiel a0ireu^x .cbangemenc 1 ^ 
:Peut-U que iîil^rattv^ j^gmi: vous Umsr 



pHII^SOPHKiTTBS. 147 

ipe inçlifFére,Bce , la ' mêtiie averfion sgue 
polir la Fée?... L'infolent ! dîfok certfe 
^ierniere en dle-même... Oui , pourfui- 
«vit-il j vui afcendam invinciWe m*ék)i- 
•gnedevous; mais fat^s dout«, il n^èft 
•point naturel ; c'eft t'éffet de l'art <ie nos 
^perfécuteuVs. Ah ! Délie ! (^feb Ueu^ 
ibçtmes-nws venais habkér ? Que|s 
^lieux i ou ToA changé àiriïi , où f on 
*l>eut clianger pour Ûû'ie i Qvîe je hais 
nos Tyrans > depuis qu*ils in*ôtent Ife 
•pouvoir de vcAis aimer ! » 

-La ciiieipe dJp %i Fçe étoit au cëmWe* 
£l!e aviiheé .qudquc^ gas v&fhçûreufe- 
ijierit izndor' contiiwel à rétrograder. La 
Tée eût publié» le rote'dte 'f)étic 1 ppur 
féprçn($pe le fien :inais enfin ^ eHë con-» 
ferva celui qu'elle avèit d*abord pris; 
Hnoyen beaucoup plus ^ûr dedéfefpérér 
Vinêàt. FàJ i-traîtfè ! lui' dit-elle , vas 
'porter ailjieut^ fes vàineç ekcufes;* elles 
-lie pcijvei(ït^ni'ën îm^poier.- L'alnour eft 
-itidfcptJndaifit de ' k^ nîagie j il la founièc 
^ Itii-mêine ^ à ^ fon pouvoir : vas , fuis ;, 
renortcfe pour' janaais/à l)€lie y comme 
€llc renoncç' pQUT jamais à toi. A çès 
; mots , ^le s'éloigne > & Lmdor au dé- 
^^fefpoir ne peut , cependaDt, ni la raj- 
'jpeUer> ^ la fuivpe. ^ 

iTEnèhàmteur^ la Fée fe f eerouveift , 

-Bç tiem^ênt de «ouvfeau <?oi1f©il. Colett 

criôit fof € kaot itî^cifiqik ^eiTÀyoit de la 

Ka - 



.I48 ; Ç ON; TES . , 

calmer. N^efpérons plus rien delà me- 
tamorphofe , lui difoit-il : un inftinât 
fecret , plus fort que toute notre magie, 
empêche ^esenfans de s'y niéprendrç. 
D'ailieurp'jl j*^i pitié de ]eur fîtuatiop..„ 
Ayez jpitié}de vousrmême , lui répliqua 
^}a Fçe li toutç jurieuiTe .-, c'efl bienà up 
JEjicpapteUr . à plaiqdre qui lui refiff^; {.' 
Allez , vous êtes indigne d occuper «p 
rang 1 Avouez ,j reprenpit-il j fur le ton 
le plus paifible, avoue?; que cette eny^ 
de:dominer rjoiis a f^lt .fairjejplus jd'iine 
^fottife. jQo,ellepeçîçe(îeàe les r^çonnpt- 
iie/ ajouta la f'ée.^, Mai^ ; par exep|- 
jple \ cette métamorphofejbifarre de 
JOfocH^ & de Brouillon , qyylen direz- 
vous ?.^. Que ce font deux ennei;nîs hu- 
miliés.... Mais vous fayez ■ combien ce 
derniçr fut impérieux ^ôc epc|porte.l^. |l 
eut raifon ;. & gu^nt^à nous , peu. jIm^s 
importe , i\ refïei?a pp q9'ilieft.,vJ:ayoiie 
que je plains Z^oçï/e^^; cette I^e iÇ (ipuf{e 

& fi patiente... Elle eut toft^i? îi^^rflî 

elle foutint mal (es droits : , iSc c'eu par 

dériÇon que je l'ai métaippi:phofée ép. 

. ajgle..>. Mais fi cette dojuble ipétampr- 

piioft fipit , la nôtre,..^,Çfeft ç^] qq^il 

faut empêcher.... Mais fi ffélif hn^Liç-' 

dor font cffeâ:ivement defîinés à y mét- 

. trefin?... C'^par cettietraifon qu'il fayt 

, les retenir ic^. Brouillon , danS; l'état 

où nous, l'avons mis , n'y pourapéné- 



Phiiosothi QUES. 149 
trer ;, & jpeu m'importe que Dûcile y 
pénétre. L'Enchanteur fit encore d'autres 
objeÂions, & y joignit des raifons fi fa- 
gcs , & fij modérées , qu'il mit la Fée 
Colère hots d'elle-înême. 
i : Elle parut , toutefois, fe calmer^; c'eft- 
à-dire ,qufeUQ Se .uo^peu moins de bruit. 
Eh ! biep, c|ifoit*elle auM^cden^ufons 
d'un noaveau preftige. C'eft peu d'avoir 
emprunté , vous la figure àeLindor,. & 
moi celle de Délie. ; je veux qu'ils pa- 
roiflent être nous-mêmes aux yeux l'un 
de l'autre. Mais , reprit l'Enchanteur > 
s'ils continuent de s'aimer fous ce nou- 
vel extérieur? Tant mieux, dit encore 
la Fée, nous ferions vengés^, SciU fe- 
roient punis ; car vous préfiimez bien 
qu'on ne les perdra point de vue. L'En- 
chanteur voulut; employer d'autres rai- 
fons ; mais ^o/ere s'emporta , & Pacifia 
ç^ foufçrivit à jtout. 
s Pour Lindor 9 il continuoit à errer en 
înfenfé > en fiiriey x dans lés Jardins du 
Palais. Il contemploit avec défefpoir ce 
Jit de verdure ou il avoic cru voir Délie , 
Délie qu'il ctoiç avoir outragée par fes 
dédaitis. Quoi! c'efl-olle que je fuyois , 
s'éçrioit-il hors de lui-même ! c'eft-elle 
jqui renonce à moi pour toujours ! J'ai 
•pu eefler de l'aimer .' J'ai pu mériter fa 
•haine! Quel affreux afcendanc me do- 
mine ! 

Nj 



Eti ^oxiônçafir ces; mots^ il leva lef 
jeeux an Cid , & vît un grand aigle voU 
ri^r au^deflus de &tête. Cet aigle te- 
noie dans, fesi ferres uoghive qu'il laiflk 
tomber aux pieds de Lindor. Grâce aui» 
Dieux 9 dit! cet Amêlfii affligé, voici un 
icméde à WBcy maux^.^. Arrêté , lui cria 
«ne voix qtt;*ir ne reconnut pas; lemor 
ra&at de t'etj fervir n'eft pas encore ar- 
rivé: fois: Wîujoars courageux , mais fa-* 
ebe Pfitre k propos^ LijtSor eut pour cet 
Ovabb tour le pefpefb^ qij\)n apôurles 
chofes qu.'oiin'eniîettd point; ï\ fefaifib 
» glâi^^e \ Se acrcetidit V'mS^mt d^n pou^ 
voir faire uiage^ 

Mais une nouvelle épreuve attendoît^ 
tcjOélie; & lu^-méme. Le Couple ma- 
gicien étoir convenu d« leor fournir les 
iwùyeflis de fe rencontrer. JP^/e» s'appert 
çttt q^Me pouvoir fortir de ibn apparu 
tement , lorfqu'elle s'y croyoir le plu$ 
étroitement reflerréei Elle parcourt de 
iDouveau ces Jardins , oit d^abord elte 
avoit vu fon cher Lindor , avec tant de 
plaifir , où die efpére encore le voir , & 
réparer fes froideurs involontaires. Il y 
étoit en eflfeti He fympathique inftina: 
qui les cbnduir , tes a bientôt rappro^ 
chés: : tous4êU5c treffâiltent en s'àpper- 
cevaot , & toutefois ^ ni l'un y ni l'autre 
ne fe reconnoiffent. C'eft kFée,difoit 



P H 1 1 C s O FÏM (y U E S. 151 

Lindor : c'eft l'Enchanceur , diCbit Déf 
lie.... Ah ! Fuyons , s'écrioia«-iI$ cha^ 
cuo à pacc ; & tout en difaiirces naofiftp 
Hs s'aivançoient de phis en plus; Us font 
bientôt à portée de fe^parler ^ & tovi- 
îours fans le roconnoître. L'émotion 
qu'ils éprouvent les étonne, & les affliiy- 
ge. Eftrilbien vrai\,, difoit LinA)r,.en 
]ui-méiBe'> eft*il bien vrai que j*aie pm 
ixnt Déli^y & que mon penchant m^enr 
ttsdne vérifia Fée? Eft-cebien eUequi 
me cau& cette imprelfion fi.viwe^ fi tca- 
dfef> ff idfigna ^de Dilit , ^ue j oncrag^ 
QiielleL' perfidie ! quel cfaangexnenr.!..*.. 
.PéiKflL&fàiibdn lesmêmesreprocbes:, 7 
joignoit les J3)éme& réflesions> j féntoic 
,&.pefift)ie CGj^vcm Ldnàor : li^ficuatiûii 
de: ces deuje amans ne pouvoit être^ ni 
plttà critique , ni.pb8:vrolentei L!En- 
chaoteuf & k F-éei en jojuiflbient fans 
être vua: c'étok: pour eux une forte de 
tciomphe y mais: un de c^ tritDtnphes 
dont on ne peut fe dii|)enfer de rou- 
gir : auffi l'Enchanteur fe le reprochoit- 
il : quanta la Fée. elle ne futreprochoic 
rien. Pouvoit-ce. cbnc être: un malheur 
pour Lindor, decroii^araimer? A Té^^d 
de péli€,:€iklQ, h trou voit un peu plus à 
plaindre de croirer aimer L'Enchanceup. 
Le jeune. Couple avoit fait d'inutiles 
eflfbrtSi p0ur fe parler avec indifférence. 
Ilindût i^âjûit h\ fonafcendant ; il.étoit 



ly» G O N T E s 

aux genoux de la prétendue Fée ; il lui 
parloit tendrement, & elle Técoutoit; il 
tenoit une de fes mains qu'elle ne fon- 
geoitplus à retirer. C*eft j cependant, 
ma main qu'il croit tenir, difoitlaFée 
à l'Enchanteur : c'eft à mes genoux 
qu'il croit être. D'accord > reprenoit le 
Magicien ; mais, en même-tcms, c'eft 
moi que Délie croit voir à fes genoux >• 
c'eft à mûi que fa main s'abandonne. ' 
Cette obfervâtion ne plut point à la Fée. 
Elle s'avance > & Lindor croit toujours 
en elle appercevoir Délie : il fe relevé 
avec précipitation , avec honte. L'En- 
chanteur avoit paru en même-tems , & 
Délh l'avoit également pris pour Zi/i- 
ior. Quelle confufion quelle douleur , 
s'emparèrent de foname! Ce quiache- 
voit de tromper , & de défoler ce jeune 
Couple , c'eft qu'aux yeux de Délie la 
Fée n'avoit point changé de figure , & 
qu'il en étoit de même de l'Enchan- 
teur à l'égard de Lindor, Quoi ! difoit 
ce dernier avec fureur : c'eft peu de 
tromper Délie , il faut encore la rendre 
témoin de mon infidélité ! Hélas ! difoit 
Délie à fon tour , que va penfer le mal- 
heureux Lindor ? Je l'ai fui , & il voit 
fon rival à mes genoux , fon rival que 
j'y fouffre ! -Ah .' mourons.... Je n'y puis 
plus tenir , difoit l'Enchanteur à la Fée ; 
cette pauvre enfant va s'évanouir, £h \ 



PhIIOSOPHIQUES. 155 

laiflTez , laiflez , difoit Colère ; elle fait 
bien ce qu'elle fiiit ; mais heureufemerit 
nous fommes ici. 

Quant àL//zcfor, il étoit prêta tourner 
contre lui-même le glaive que l'aigle lui 
avoit laiflc. Tout-à-coup,il voit ce même 
aigle voltiger au-deflus de lui , tenant un 
ferpent monftrueux dans fes ferres.L'En- 
chanteur & la Fée jettent un cri , & 
relient immobiles. L'aigle continue de 
defcendre , & laifle tomber le ferpent 
aux pieds de Délie y que Lindor croit 
toujours être la Fée. Elle veut fuir. Quoi! 
dit- il , une Fée craindre les ferpens! 
N'imgprte, je ne veux pas l'aimer ; mais 
je dois la défendre. Il dit , & fond fut 
le reptile , à qui , d'un feul revers ^ il 
fait voler la tête. Mais quelle fut fa fur- 
prife de voir ce même ferpent devenir 
homme ^ & le ferrer dans fes bras , en 
s'écriant : ah ! mon fils ! ta générofité 
aura fa récompenfe : reconnoîs ton père , 
reconnoîs Délie y que Délie te recon- 
noifle: nous allons tous être vengés. En 
effet , lorfque Brouillon f car c'étoit lui) 
avoit repris fa forme , Pacifique avoit 
perdu la fienne : il erroit dans le Jardin 
fous celle d'un mouton. Mais la Fée n'a- 
voit encore fubit aucune métamorphofe: 
elle confervoit même la figure de Dé- 
lie aux yeux de Lindor , à qui la vraie 
Délie paroiffoit toujours être la Fée ^ 



ij4. Comtes 

tandis que lui-même n'offroit à fes re- 
gards que les traits de TEnchanteur. 
Nouveau fujet de douleur que ces /eur. 
nés amans à qui les épreuves les plus 
triftes fembloient rélervées. La Fée Co- 
lère y mit le comble : elle vouloit ache- 
ver de dérefpércr fà rivale. Regarde cet 
aigle , lui dit- elle ; ceft ta mère. Elle 
gai'dera cette forme aux yeux du Monde 
entier , & toi la mienne > & tnoi la 
tienne a-ux yeux de Lindor,^ Quoi/ s'é- 
cria Délie , 3LVQC frémiirement , ma mère 
confervera la figure d'un aigle , moi cel- 
le delà Fée , & la Fée la mienne r"... Ah ! 
donnez-moi ce glaive.... Pélie s'en fai- 
fie , & alloit ie percer: toute la diligen- 
ce de Lindor^ne put même empêcher 
qu'elle ne fe blefsât légèrement à la main. 
Il en tombe quelques gouttes de &ng\; 
auffitôt la Fée Cc?/e/-c s'envole fous la for- 
me d*une chouette , & Paigle rodevient 
une femme digne par fa beauté d*êtte 
la mère de i>eZiV. Mais Vdie elle-même 
n'avoit pas encore repris fcs charmes 
aux yeux de ZrWor : 2*inJor offroit tou- 
jours les traits de l'Enchanteur aux yeuK 
de fa^ maîcreflfe. 

Le pauvre enfant ! difoit la Chouette 
perchée for un adbre : c'étoit pourtant 
moi qu^il croyoic défendre : c'eûdom- 
ma^e qu'il foit condamné à garder la 
figure de r£nchanteur. De fon càcé^ le 



Ph IIÔSOPHlQtTES. Ijjf 

Mouton difoit : il cil bien trifte pour 
Délie d'avoir troqué devifage avec la 
Fée. C'étoît , cependant , une bonne fenci- 
nie que cette Fée CoZere , difoit à fon 
tour l'Enchanteur Brouillon. En vérité > 
je regrette & je plains TEnchanteur P<z- 
cifique jt ajoutoit en elle-même la Fée 
Docile. Quant à Délie & à Lindor , ils 
ne difoient rien ^ fe regardoient , s'ai- 
moicnt encore malgré leur figure étran- 
gère , & fentoient qu'ils s'aimeroient 
beaucoup mieux fous leur figure natu- 
relle. 

Mais l'un & l'autre pouffèrent un cri 
de joie à l'afpeft du Gètàt Bienfaifatit. 
Gonfolcz-vous , leur dit-il : je ne \ous ai 
point perdus de vue ; & fur le Champ ^ 
il ajouta , en s'adreffant aux Fées , & aux 
Enchanteurs .• vous me paroifiez tous* 
quatre embarraffés ; avouez qu'on rif- 
que fouvent de l'être , quand on a tout 
pouvoir, excepté celui de réparer fes fot- 
tifes. C'eft pour mettre fin aux vôtres, 
qu'aujourd'hui je defcends parmi vous ,• 
mais commençons par ces jeunes gens 
qui en font les viftimes , fans jamais en 
avoir été les complices. Que Délie , 
pourfuivit-il, ceffe de reffembler à la 
Fée.... Ah / tant mieux , s'écria le Mou- 
ton. Que Lindor j ajouta Bienfaifam , 
quitte les traits de l'Enchanteur... Ah ! 
tant mieux > s'écria la Chouette. Que 



ï5^ Contes , . \ 

Pacifique , pourfuivit le Génie, reprenn 

ne fa forme pour ne la plus quitter 

Ah ! tant mieux l s'écria Lindor.,, Que 
^o/ere quitte la figure d\ine Chouette^ 
pout reprendre à jamais la fienne... Ah î , 
tant mieux ! s'écria Délie. Ce n'eft pas 
tout , reprit encore Bienfaifant 5 que 
Pacifique s'unifle avec Docile & Brouil- 
lon 3iwec Colère,,. Ah 1 tant mieux .' s'é- 
crierent , en même-tems , Sa Colère , & 
Brouillon , & Docile , & Pacifiquç. 

On voulut remercier le .Génie : il 
avoit déjà difparu. Les deux Couples 
Magiciens fe promirent bien de mettre 
fes confeils à profit. Ils s'étoient fait 
réciproquement affez de mal , pour 
bannir d'entr'eux toute rancune : mais 
ks feuls vraiment heureux , furent D^- 
lie & Lindor : ils n'avoient jamais op- 
primé perfonne ^ &; ils s'aimoient. 




1 _ 

i . . . 



P HI 1.0 SO? H TIQUES. 157 

LES QUIPROQUO, 

: ou. 

Tous furent contensi 

, N O U V E L L B. 

A^Peii^e Danton fut épris àeLucUe , 
que déjà il lui avoit dit cent fois : 
îe vous aime. Six mois après^ que Lucilc 
aimoit Danton , ellç ne lui difoit pas 
^encore. D'où provérioit une conduite fi 
pppofée ? D'une oppofidon de caradere 
encore plus grande. Danton étoit vif, im- 
pétueux , impatient , plutôt tourmenté 
^u'oçcupf de ce , qu'il prp jettoit . LuciU 
jetoit douce, modérée , timide, aflervié 
à certains confeils' qui la dirigepient ini- 
^érieufçinent. Elle étoit née tendre, mais 
ellefçavoit ne paroître que fehfible ; elle 
fçàvoit même encore mitiger ces appa- 
rences de fenfibilité. Tant de retenue 
jcnettoit Z>tf/iio;ïh6rsde lifi-méme. Npn^, 
^jdifôit-il ,jkma,is oh neçprta^ TindifFé- 
^irence auflîloin ; c'eft un rtarbre.que 
^irien ne pept échauffer. Oublions Lucile^^ 
Jk fprniôns quejique intrigue beaucoup 
plus fatisfaffante qu'un aîmour métaphy^ 



Ijï Ç O N T ?,S^ r^ 

fique & fuivi. Il étoic fortifié dans c^ 
i^lées par i^orv^ ,. jeune homme à peu- 
près de même âge , mais infiniment plus 
expérimenné que lui. Dorval écoic deve- 
nu petit-maître par fyflême autant que 
par goût. Il en préféroit le ton à tout au- 
tre , parce qu'il le croy oit le plus propre 
à tout faire paiTer. Il aimpit à d^ner un 
air d'importance à des bagatéller, & un 
air de bagatelle aux choies les plus im- 
portantes. Il s^oceupoit auflS volontiers 
^ des unes que dcs.autres j & étoit capa- 
ble , tout à la fois , d'aftiorisTublin^ , 
dé procédésbilarres ôc çlé mtriiié^'trar 
caflieries. Il conlérvôit une hu^éîir toU* 
îours égale, parce qu'iHgnoroif les pa¥^ 
ïîons vives i &,ce qui n'eft, pas moins 
rare, il excufoit le contraire dans autrui. 
Danton étoitplus refléchi en apparence ^ 
&, peutfêtre, au fond moit^s^iolide. Son 
îérieux étoit plus trille que philofo'phi^ 
que. Une feule pifTion fuffifoit 'pour ab- 
sorber toutes;fes idées ; fie fes idées if é^ 
toienr fou Vent ^ue frivoles . Enunttïot^ 
il reftoit peu dé chemin à faite aU Phil<ï- 
fophe pour devenir petit-màîtte , <& au 
petit-rnaître pour devenir Philofophe. ' ' 
^ C'étpit aulîl ce dernier qui <lirig:çdît 
Tautre. C^uoi ! ' ïj^i difoit re * précehdù 
Mentof , tu te i,aiflres gdayernér par ufa 
enfant ? pourinoi je gouverné - jufqq au^k 
Douairières lés moins docûes ;éc les'plUs 



ratées. Le temps n'eft plus où Pon viet 
liiToit à ébaucher une intrigue. Les rives 
delà Seine différent en tous points de cel- 
les du Lignon. Crois-moi , voltige quel- 
que-tems , & me laiffe le foin de former 
Pinnocente Lucile. Mais Dàmon ne vou- 
loit point d'un pareil précepteur auprès 
jde fa ManreiTe. Il aimoit ^ & , par cette 
raifon , étoit un peu jaloux. Il avoit ^ 
d'ailleurs , aflez bonne opinion de lui- 
même , pour efpérer de vaincre enfin la 
timidité de Lucile ; car il avoit peine à 
fe perfuader qu'elle pût êtr^ indiffé- 
rente. 

Mais cette timidité vaincue , Danton 
eut encore trouvé d'autres obftacies. Lit- 
cile vivoit à une petite diflance de Paris', 
fous la tutelle d'une tante qui , à qua- 
rante ans , confervoit toutes les préten- 
tions qu'elle eut à vingt , & vouloit que 
fa nièce n'en eût aucune à (eize. Toijt 
homme eft trompeur , lui difoit-elle , ou 
ne peut manquer dé le devenir. Croyez- 
.en mon expérience ^ & fuyez-en la trifte 
épreuve. Ced fcours^ ou queîciueautre 
jéquivalent à celui-là , étoit fi fouvent 
.répété , qu'il impatientoit 'Lucile , toute 
modérée que la TMature t'eût fait naître. 
X)ependaint il faifoit •^ne vive inipreffion 
iur fon âme. Il' faut Bien en fcroire ma 
^ tante , difoit-éllé triflemeni, î eHe eft plus 
"jinftruite quemoi fur ces fortes de ma- 



j6o Contes 

tières. Elle a > fans doute, été bien des 
fois trompée ; C ce qui étoit vrai : ) mais, 
fans doute , ajoutoit Lucile , qu'elle ne le 
fera plus. Or > en céià Lucile k trom- 
poit elle-même. 

Cinthie C c'eft le nom qu'il faut donner 
ici à cette tante ) âvoit des vues fecret- 
tes fur Damon ,• je dis fecrettes , par la 
raifon qu'elle ne vouloit point que Dor- 
val en prît ombrage. Elle croyoit tenir 
ce dernier dans fes liens , parce qu'il 
avoir la complaifance de le lui laiffer 
croire. Mais elle le trouvoit un peu trop 
diffipé: elle fe fût mieux accommodée du 
férîeux apparent de jP^mon. C'eft-là ce 
qui la portoit à envier cette conquête à fa 
nièce. Auflîleur laiffbit-elle rarement 
Toccafion de s'entretenir feuls. Elle étoit 
préfente à prefque toutes leurs entre- 
vues; ce qui mettoit l'impatient Z)/2mo/z 
hors de lui-même. A peine répondoit-il 
aux queftions qu'elle fe plaifoit à lui faire. 
Il ne parloit que pour Lucile y & ne rê- 
gardoit qu'elle : mais Lucile, les y eux 
baiffés , n'ofoit pas même regarder 2)^- 
mon. Elle écoutbit^ fetaifoit, trouvoit 
Damon fort aimable , & fa tante fort 
ennuyeufe, : ''\ 

X,e% pauvres enfans ! ,difôît un joi^r 

' Dorval , en lui-même : ils ont mille 

chofes à fe dire,.& ne peuvent fe parlef. 

Peut-être n'en diront-ils pas d'ayàntage;; 

mais 



PHIIOSOPttTQTTBS. iSi 

maïs n'importe ; il faut , du moins , les 
mettre à portée de foupirer à leur aife. Il 
yréuffit. Ayant imaginé un prétexte qui 
oblige Citithie à s'éloigner > il laiffe lui- 
même les deux amans tête-à-tête. 

Lueile étoit contente , mais interdite. 
Pour Damon , il ne perdoit pas û facile- 
ment la parole. Il vouloir déterminer Lu- 
eile à s'expliquer nettement ; & de fon 
côté , elle fe propofoit bien de n'en rien 
faire. Elle parut même vouloir s'éloigner 
aux premiers mots que Damon lui adret 
fat. Il la retint , & ne fit qu'accroître fon 
trouble. Serez- vous donc toujours infen- 
îîble > ou diffimulée ? lui difoic-il. Quoi ! 
pas un mot qui puiffeme fatisfaire, ou 
me raflurer ? Vous raflfurer î reprit naï- 
vement Lueile, Eh maisK.. croyez-vous 
que je fois bien raifurée moi-même?... 
Dites-moi le fujet de vos craintes?.... Je 
l'ignore : mais quel peut-être celui des 
vôtres?... Je crains que vous ne m*aimiez 
pas. Li/ci/c rougit ^ & ne répondit-rien. 
Parlons fans feinte ^ aioutoit Damon , & 
fouffrez que je m'explique fans détour : 
je vous aime, charmante Lueile.».. Oh! 
reprenoit-elle , je ne veux pas que vous 
mêle difiez !«... Mais , ingrate 1 vous ne 
m'aimez donc pas ?... Je ne fuis pas in- 
grate Vous m'aimez donc ? je n'ai 

point dit cela. Ciel!.... s'écria l'emporté 
Damon , je le vois trop , ma préfence 

Tome A O 



l^i- . C O K T B s 

VOUS eft k charge / il faut vous en déK- 
vrer : il faut renoncer à vous pour ja- 
mais, A ces mots LueiU changea decou* 
lepr , baifla la vue , & refta interdite. 
Son fiicnce étoit très • éloquent. Tout; 
autre que Damon fat tombé ï' fes ge- 
noux ; mais il vouloit quelque chofe de ' 
plus qu*un aveu tacite ;, il vouloit que la ; 
timide , la douce , la tendre LucUe.s*j£x^ ^ 
pliquâtfansréfervej&n^k (âaps fesdÙif' 
cours autant d'impétuofité^ehii-mê- 
me. Heureufement Cinthie vint la tirer 
d'embarras. Ce fut peut-être là Tunique 
fois que fon arrivée caufa quelque joie à 
faniéce. Pour Damon, il ne^mt diffimu- 
1er la mauvaife humeur qui le domi- 
noit : ce qui donna beaucoup de fatis- 
faQioak Cinthie. 

En vérité, difoit LuciU en elle-même. 
Damon fe comporte finguliérement. Que 
veut-il de plus ? N'en ai-je pas déjà trop 
dit ? Ne peut-il rien deviner ? Ah î fans 
dpute f il veut m^entendre lui dire que je 
Taime pour ne plus l'écouter par la fuite. 
Hé bien ! il l'apprendra fi tard que du 
moins il le dénrera long-tems. Matan- 
te me l'a dit cent fois ^ ks hommes n'ai* 
ment qu'eux , & âe veulent être aimés 
que pour eux , que pour fatisfaire leur 
amour- propre. En vérité , ma tante a 
bien raifon ! 
Dorval s'étoit bien apperçu que le tête 



k-^êtt, <|a'ibavoit procuré au jeune couple 
avok été perdu à difputer. Ceft toujours 
un pas vers la conclufioa ^.difoit-il : UR« 
fhcç^ > en aoiour ^vaut mi«u9<(|uele (tleni- 
Ç9. ^tfyiS' Damon ne catculoit pas ain& 
Obiigédefe contraindre en préfence de 
Cintkîp » il? ne peut long-tein» fbutenic 
cette épreuve. Il part fous un fau» pré^ 
texte ; & fe Téliee chez loi. Là ^ il fe li- 
yre aux ç éâéxions les plus empotées. Un 
eyiacleétoic pour lui unjupplice : H \\à 
ètoît le repos 3 l'appétit & la railbn; Ge>- 
lui-ci Itiiôta jufcm'à lâiàfité; Un'auroit 
fas été aflez" patient pous fuppo&r troife 
jours de matsûlie > ib fut réelleiaient &ifi 
^'une fièvre quir le retint beaucoup plus 
long-tispis chez kri» Dorvai le trouva 
diaos eette fituâcion ^ & fut très^fiirpris 
À'çn. apprendre la caufe* N'eftœ que 
feia l. )m die-il ji d^un ton ironique;./^?» 
treprmds cette eure^ J'irai parlera ton* iiiL* 
èumatne , ie luâ peindrai ton amouteox 
défefpoir. G^ n'eâ plus de nos jouis 
l'uÊ^e d'être inezocd^» Je fuis surque 
Lucile kmàei vœux pour ta famé & ta 
perfévéranee. 

Damon fiic plutôt piqué que confolc 
parée Difcours. Je ne veux pokn detoé 
pour médiaieos; ^ difoit^il à Domal ; de 
pareils agasia^ne csavaîUeiit guères que 
pour euxrmêmes. Gomîmie à< voltigjir , 
& laiiTe-moi aimer à ma mode ; fur-touc 

O 2 



\64 C o N T i s 

point de concurrence. Oh ! ne crains 
rien , reprit Dorval, Lucile eft fort ai- 
mable ; mais je n*aime que quand & 
autant que je veux. Je te promets de ne 
devenir ton rival qu'au cas que tu 
ayes befoin d'un vengeur. Damon vou- 
lut répondre s mais Dorval avoit déjà 
difparu. ' 

L'abfence de Damon- étonnoit beau- 
coup Cimhie , affligeoit encore plus fa 
nièce. Lucile regardoit cette abfence 
comme une preuve de légèreté ,• elle 
s'appIaudiflToittriftemcntde n'avoir point 
laiiTé échapper l'aveu que Damon avoit 
voulu lui arracher. Queferoit-ce, difoit- 
«11e > s'il étoit certain de fon triomphe, 
puifque n'en étant sûr qu'à demi , il vole 
déjà à de nouvelles conquêtes? En vérité, 
ma tante a bien raifon ! L'inftant d'après 
furvient Dorval , qui lui apprend que 
Damon eft affez enfant pour être mala- 
de, qu'il féche, qu*illanguit,confumé 
par l'amour & la lièvre. Ce récit allarme 
& touche vivement la tendre Lucile. 
£lle paroi t un inftant douter du fait ; 
mais ce n'eft que pour mieux s'en aSwr 
rer y Se Dorvalle lui affirme de maniè- 
re à l'en convaincre. Il n'eft pourtant pas 
vrai, difoit Lucile en elle-même, 4jue 
Damon foit inconftant , & qu'il n'aime 
que lui i on n'eft point touché de la forte 



Philosophiques. j6^ 
de ce qu^on ne défire que par vanité. 
Mais ces réflexions ne fervoient qu*k 
rendre fa perplexité plus grande. Elle 
n'entrevoyoit , d'ailleurs , aucun moyen 
de raffurer Danton. Elle continuoit à 
carder le filence. Dorval , que rien n*em- 
barraflbit > & qui prcnoit toujours le ton 
le plus propre à fauver aux autres tout 
embarras , exhorte Lucile à réparer le 
mal qu'elle a fait. Quel mal ? lui de- 
mandà-t-elle.... Celui d'avoir conduit le 
fidèle Damort au bord de la tombe.... 

Qui ? Moi ! Vous-même. Cefl: un 

homicide dont vous voilà chargée. 
Croyez- moi , écrivez à ce pauvre mori- 
bond, ordonnez-lui de vivre. Il efttrop 
votre efclave pour ofer vous défobéir.^.. 
Oh î pour moi , je n'écrirai point... Il le 
faut.... Mais , Monfieur ^ fongez-vous 
bien à la démarche que vous faites .?.... 
N'en doutez pas. C'eftun trait d'HéroïP- 
me qui doit fervir d'exemple à lapofté- 
rité. Je voudrois pouvoir y tranfmettre 
vos charmes y elle jugeroit encore mieux 
de la grandeut du facrifice. Au furplus ^ 
je ne prétends pas faire de tels prodiges 
en vain. Ou déterminez-vous à aimer , 
à-confoler Damon , oufoufTrez que je 
vous aime. 

L'alternative parut des plus fingulieres 
à Lucile. Cependant elle n'héfitoit pas 
far le choix: elle ne balançoit que lur 



i6S Contes^ 

la démarche ou Doryal prétendoît Peti- 
gager. Ce feroit y difoit LuciU en fon 
ame , ce feroit bien mal profiter des avis 
démâtante. Quoi 1 écrire ^ tandis qu'elle 
me défend de parler / Mais > après tout , 
fi le doute où }e laiflfe Danton e(t la feule 
caufe de fa maladie ; il un mot peut le 
guérir s il faute d&ce mot , ion mal aug- 
mente , que n'auroi^je pas à me repro- 
cher ? Que ne me reprocherois- je pas ?•- 
En vérité^ ma tante pourroit bien avoir 
lort. 

Vorval àevinoit une partie de ce qui 
fepaflfoit dansl'ame de Lucile. Le tems 
preflTe, lui dit-il ; chaque minute pourroit 
diminuer mon zèle ^ & augmente à coup 
sûr le mal de Damon, Mais , Moniteur , 
reprenoit Lucile ^ que voulez- vous que 
l'écrive ?...Ce que le cœur vous diftera ; 
que la main ne fafle qu'obéir , & tout ira 
bien.... Oh l je vous protcfte que mon 
cœur ne s'eft encore expliqué pour per- 
fonne.... Il s'expliquera... Point du tout , 
reprit LuciU toute troublée , je ne lais 
par où commencer... Je vois bien , s'é- 
cria Dorval y qu'il faut m'immoler fans 
réferve. Hé bien î écrivez , je vais dic- 
ter. Lucile v^ït la plume en tremblant ^ 
& Dorval lui dida ce qui fuit : 

Votre abfence minquiétoit , d» cepen-^ 
dint , yen ignorais la y raie caufe, main^ 



P H ï 1 O s O ? H X Q UE g. \6y 

t0hin$çueje la fais > cette inquiétude rc'* 
double. 

Mais >Monfieur,. interrompît Xï/c/7tf , 
s^près , toutefois , avoir écrit, celan'cft-il 
pas bien fort f Point du tout > reprit froi- 
dement Porval s il n'y a point de prude 
qui voulût fe contenter d'expreflîons fi 
mitigées. Continuez , fans rien crain- 
dre... Mais cela doit , du moins , fuffire... 
Laiflez-moi faire... Luclle continua donc 
à écrire, Su Porval à dider. 

On m*a dit que vous vous croye[ maU 
heureux ; fache[ qi^il rien eft rien. 

En vérité > Marquis , interrompit en- 
core Lucile , vous me faites dire là des 
chofes bien furprenantes '.Bagatelle ! re- 
prit Dorval ; rien de plus fîmple que 
cetxe manière d'écrire. Encore une phra- 
fe, & nous finiflbns... De grâce y Mon- 
fieur , fongez bien à ce que vous allez 
me diûer ?..♦ Repofez-vous-en fur moi. 
Voici quelle fut cette phrafe. 

Cejfe[ £etre ingénieux â vous tour" 
menter ^ & conferve^-fous pour la tendra 

Oh! je vous jure , s'écrîa-t-elle , que 
j|e n'é&iiîù jamais ces derniers mots ! Il 



\ 



i68 Contes 

le fiiut cependant , répliqua DorvaL.Jé 
vous protefte que je n'en ferai rien... Il 
le faut ., vous dis-je ; autrement le fe-. 
cours fera trop foible ,& demain je vpus 
livre Damdn trépaffé.... Comment.'Wbn-' 
fieur, vous prétendez m'arracherunaveu 
de cette nature!... Eh quoi ! Mademoi-^ 
/elle, qu'a donc cet aveu defî extraor-' 
dinaire ? Savez- vous que je ménage pro- 
digieufement votre délicatefle? Avec plus 
d'expérience, vous me rendriez plus de 
juftice. Je vous jure qu'on ne s'eft jamais^ 
acquitté fi facilement envers moi,* j'exi- 
ge , en pareil cas , les expreflîons les plus 
authentiques. Pour moi , répliqua Lu^ 
cile, je ne veux point écrire des chofes 
de cette efpéce. BtWe Lucile , dit alors 
Dorval , de l'air du monde le plus fé- 
rieux, je fens que ma fermeté chancelé; 
ne préfumez point trop de mes forces. 
Encore un peu de réfiftance de votre 
part , & ie croirai que jO^/non n'a plus 
rien à prérendre,- je renoncerai à fes in- 
térêts pour m'occuper des miens. Oui, 
pourfuivit-il , je tombe à vos genoux, 
& c'eft encore pour lui que j'y tombe; 
mais fi vous perfiftez dans vos refus > 
j'y refterai pour moi. ^ ^ 

Lucile^ quoique très-agitée, avoitpei-- 
ne à garder fon férieux. Elle craignoit , 
d'ailleurs ^ que fâ tante , occupée alors à 
conférer avec un célèbre Avocat fur un 

procès 



Philosophiques. 169- 
procès prêt à fe juger > & dont le gain ou 
la. perte devoit accroître ou diminuer 
confidérablement fa fortune ,• Lucile , 
dis-je , craignoit que Cinthie ne vînt les 
fuf prendre ^ & ne trouvât porval dans 
cette attitude. Ceft de quoi elle avertit 
ce dernier : mais ilparut inébranlable. Il 
fallut donc fe lainer vaincre en partie ; 
c*eft-à-dire , que des quatre mots Lucile 
confentit à en écrire tTois.Dorval difputa 
encore beaucoup avant que de fe relever* 
Il ne put, toutefois , ettU)êcher que l'cpi- 
théte de tendre ne fût fupprimée. La 
Lettre finifloitainfi : Conjèryei-vous pour 
Lucile, C'en étoit bien affez ; mais pour 
rinquiet Damon, c*étoit encore trop peu. 
Dorval entra chez lui avec cet air de fa- 
tisfaâion qui annonce le fuccès. Tiens ^ 
lui dit-il f voilà qui vaut n>ieux pour toi 
que tous les Aphorifmes àiHippocrate. 
Damon étonné fe faiiit avidement de 
la Lettre j & la dévore plutôt qu'il ne la 
parcourt. Un mouvement de joie avoit 
paru le tranfporter .- quelle fut la fur- 
prife de Dorval en voyant cette joie fe 
ralentir tout-à-coup / Quoi ! lui dit-il , 
quel eft cet air morne & glacial? Efpé- 
rois-tu qu'au lieu d'une Lettre je t'ame- 
nafle Lucile en perfonne ? Je doute que 
de tous les héros de l'amitié aucun aie 
porté le zèle jufqiies-là. Ah .' mon cher 
Dorval , s'écrie Danton ; je ne vois que 
Tome /• P 



170 Contes 

de la pitié dans cette lettre : jYvoudroî$ 
de l'amoun \Jn je vous aime y eflceque 
l'exige , & ce que je n*ai encore, pu ob- 
tenir; ce- qu*il ne m'eft pas même per- 
mis de prononcer. Eh ! qu'importe , re- 
prit Dorsal ^ qvLt Lucile s'eflfr^ye du 
mot ^ pourvu, qu'elle fe. fapiiliarifç avec 
la chofev Combien de feuimes- à qui la 
chofè efl: inconnue* & le mot txop, Êi- 
milier! 

Tandis que Z>ôrv/z/ rafluroitainfî Da- 
nton , Cinthie queftiontmit & impatien- 
toit fa NiéceiEltç vouloit juger de l^eflfec 
que l'abfence &^ la maladie de Damon 
produifôientfùr fôn an;ie. Mais Itucile , 
qu'ellis avoiD inftruîte à diffimujer,.ufa 
de ce fecret contre el|e-même. Elle fe 
garda bien , fur-tout , d'avouer qu'elle 
eût écrit ^Danton, Ce, n*eft pas qu'elle 
n'eût quelque, inquiétudç de s'être ainfi 
fiée à Dàrval s mais cette réflexion lui 
étoit venue trop tard. Elle réfolut d'atr 
tendre réyéhefnent. Damon , au bout de 
quelques jours i reparut chez C^*/»Aiç. Il 
avoit l'air extrêmement abbattu, Liicik 
en- fut viyeme.nt touchée. Elle ne douta, 
presque plus dç laiîncéritédç foH anyour. 
Une feule preuve àt cetje efpéce fait plus, 
d'impreflîon fur une ame tendre , que,des 
prbteftations faqs noinbre. Il étoit natu- 
rel que jDtf/ne/îtéiiioignât fa reçonnoif^ 
fance à LuciU. Mais lui-même s'y croyoit 



PhIIOSG^HIQUËS. iTx 

peu oblij2é« Ses réflexions n'avoient faic 
qu'accroître fes doutes. Il ne regardoit la 
Içttre de Lucile que comme reflet d'une 
iknple politefle , ou des perfécutions de 
Z)orv/îZ.De fon coté Lucile fe reprochoit 
dW avoir trop fait. Elle attribuoit cette 
froideur de Damon au trop d'emprefle- 
ment & de fenfibilité qu'elle ayoit laifle 
voir à la lettre qu'elle avoir écrite. 
Ceft à ce coup > difoit-elle , que IW 
confiant ne va plus ie contraindre. Sa va* 
nité eft fatisfkite ; il va lui chercher de 
nouvelles viÛimes. Ainfi Lucile reprend 
un air timide & compofé qui difoit beau* 
coup moins que n'avoit dit la lettre ^ 
& infiniment plus encore qu'elle n'^eûc 
fouhaicé. Ah Dieu ! difoit à fon tour en 
lui-même l'impatient Damon , ne l'a- 
vois- je pas deviné ? Cette lettre eft-elle 
autre chofe (ju'une froide politeflTe \ une 
démarche qui ne fignifie rien , ou qui , 
peut-être fignifie trop ? Lucile n'a fait 
qiK^ céder aux perfécutions de DorvaL 
Quifçait même il ce n'efl point un jeu 
concerté entr'elle & lui ? 

Al*in(lànt même furvientiJorv^/. Eh 
quoi l dit-iUaa couple conftcrné , vous 
voilà froids comme deux fîmulachresl 
N'avez- vous plus rien à vous dire, ou 
vous fuis-je encore néceflaire ? De tout 
mon cœur !... Soyez moins zélé, reprit 
Vi^fnort , av^ une forte d'impatience. 

P2 



lya .Contes 
Sois donc toi-même plus ardent , répli- 
qua vivement DorvaL Je ne prétends 
pas qu'on gâte ainfi mon ouvrage. Qu'eft- 
ce que cela veut dire , reprit Damon ? 
Que fi vous n'êtes bientôt d'accord l'un 
& l^autre y ajouta Vorval, je me croirai 
par honneur obligé de vous féparer. Ma 
méthode n'eft pas de rien entreprendre 
en vain. J*ai décidé que Luciledevien-- 
droit fenfible : elle le fera , ou pour toi , 
ou pour moi. 

Lucile fourit malgré elle. Danton fré- 
mit de la voir fourire.La déclaration n^eft 
pas mal-adroite, dit-il , avec dépit. Elle 
n'eft pas nouvelle , reprit Dorval ; je ne 
fais que répéter, en ta préfence ce que j*ai 
déjà dit à Lucile en particulier. On ne 
m a jamais vu dérober la viâoire. Je veux 
bien cependant ne te la difputer qu'au- 
tant que tu continueras d*attaquer com- 
me quelqu'un qui ne veut pas vaincre. 
Ah ! c*en eft trop ! s*écria Danton... L'ar- 
rivée de Cinthie Tempêcha lui - même 
d'en dire d'avantage. Cinthie venoit d*a- 
chever fa' toilette , à laquelle , depuis 
quelques années , perfonne n'étoit plus 
admis, porval , qui ne fe laflfoit ni de 
perfiffler, ni de fervir Danton, crut Po- 
bliger en propofant d'aller Taprès-dînée 
aux François. Il avoir accoutumé Cinthie , 
à nfe jamais le contredire ; elle foufcrivic 
à ce qu'il vouloit. Lucile applaudiflbic 



Philosophiques. 17$ 
tacitement i mais Dorval fut bien fur- 
pris de voir Danton s'y refufer. Cet 
amant bifarre médicoit un projet qui ne 
rétoit guères moins. Peu affuré que Lu- 
cile foit fenfible, il veut éprouver fi elle 
fera jaloufe. Cell ce qui le porte à re- 
jetter la partie qu'on lui propofe^ fous 
prétexte qu'il eft engagé avec la Mar- 
quife. de N.... Cette Marquife étoit une 
jeune veuve débarraflee depuis peu d'un 
mari vieux & jaloux. Elle ufoit^rès-am- 
plement de la liberté que cette mort lui 
avoit laiflee. Elle ne manquoit m d'agré- 
mens, ni d'envie de plaire. Auffi fa cour 
étoit-elle nombreufe. Cinthie & fa nièce 
laconnoiflToient. A peine DamônVtxxt-ii 
nommée que la première rougit de dé- 
pit , & que la féconde foupira de dou- 
leur. Damon s'applaudit en voyant Lu* 
Kile s'allarmer. Il s'affermit de plus en 
plus dans fon deflfein , & partit pour fon 
prétendu rendez-vous. Ce départ étoit 
pour Dorval un problême , une fource 
ae conjeftures. Sans doute, concluoit- 
il^ que Damon xt&\fit fa manière d'ai^ 
mer , qu'il fe produit , fe partage , en un 
mot qu'il fe forme. Il a raifon. Mais la 
triftene de Lucile laiffoit facilement de- 
viner que , félon elle , Daman avoit tort. 
Cinthie n'étoit cependant pas la moins 
piquée. Elle concevoit bien comment la 
Marquife pouvoic l'emporter fur une ri- 

P3 



274 C p K TES 

vale auffi inexpérimentée ^ mSi novice 
que ià luéce ; mais elle ne concevoit pas 
comment on ne lui donnoit point à elle- 
même la préférence & fur fa nièce & ùit 
la Marquife. 

L*heure du Speâacle arrive , on s*/ 
rend ^ & Cimhie félon fa méthode , fe 
place dans une loge des plus apparentes, 
fille avait relevé ce qui lui reftoit de 
charmes par une extrême parure. Lu- 
cile , aif contraire , étoit dans une forte 
de négligé ; mais ce négligé même femr 
bloit être un art , tant la nature avoit faix, 
pour elle. Un fond de triftefle , un aif 
languiflànt la rendoient encore plus tou- 
chante. Tous les Petits-Maîtres, jeunes & 
vieux, la lorgnoient ; toutes les femmeîi 
i)etles , ou laides , k cenftiroieûtj quan4 
P^amon parut avec la Marquife. Smc het- 
zard , foit deficin , la loge où ils (e pî^ 
cerenc écok oppoÉe en fpce à celle ds 
Cintkie. Damon la faloa , ainfî que f» 
nièce ^ avec une aifance étudiée & quj 
lui coutoit. Cimhie n'eut guères moin$ 
de peine à cacher fon dépit , & Lucitc 
fon trouble. Mais à force de faillies .* 
Dorval leur en fournit les moyens. Ir 
parvint même à les égayer véritable- 
ment. L*amour-pr(^re dont une Belle, 
fi jeune & fi novice qu'elle fait , eft ra- 
rement exempte, vint à l*appuidesdif- 
cours de Porval ^& fit prendre à ImciU' 



P H 1 1 O S OP H I Q U BS. Tjry 

un air de fatisfaâion qu'au fond elle ije 
refîentoit pas. Mais à mefure que fa 
gaieté fembloit renaître , on voyoit s'é- 
vanouir celle de D&mon, Il nerépop- 
doit plus que par monofyllabes aux dit- 
cours de la Marquife. Il releva même 
aflez bru(quement quelques mots qui 
feinbloient rendre à ridiculifer LuciU^^ 
&qui ne tendoient qu'à l'éprouver lui- 
même. La Marquife avoir allez d'actraiçs 
pour pardonner à celles qui en poffé- 
doient beaucoup ,• elle avoir une Cour 
. aflez nombreufe pour ne point chercher 
à dépeupler celle d^autrui.C'étoit, d'ail- 
leurs , une de ces femmes qui ne traicenc 
point Tamour férieufement ^ pour qui 
cette paffion n'eft gueres qu'un caprice , 
& chez qui un caprice n'eil jamais une 
paffion^ en un mot^ c'étoic une Petite 
Maîcreile , digne d'^encrer en paralldie 
avec Dorval & plus propre à lui plaire 
qu'à fixer & captiver Danton. Auffi am- 
bitionnoit^Ue moins la conquête de cç- 
lui-ci <jue de l'autre. £lle le connoiflotic 
& eh etoit fort connue. Il ne dout<xic 
point qu'elle ne fût très-propre ^ dé- 
barraffer Danton de fes premiers liens. 
Mais elle ne vifoit qu'à défoler cet amant 
îaloux ; à quoi elle réuflit parfaitement. 
Dorval j> fans le vouloir , la ieconJojt 
de fon mieux. Il achevoit de défefpérer 
Dâmon, lorfqu^il croyoit ne fûre que 

P4 



lyS Contes 

confoler Lucile. Le perfide , difoic-il , 
cefle de fe contraindre ; il ne garde plas 
aucuns ménagemens envers moi ; il fe 
déclare hautement mon rival... Eh bien! 
c'eft en rival qu*il faudra le traiter. 

On repréfentoit Zaïre. Les foupçons 
& la jaloufie à'Orofmane donnoient beau 
' jeu aux plaifanteries de la Marquife , & 
encore plus de matière aux réflexions de 
Lucile. La (ituation de Zaïre lui arra- 
choit les larmes ; elle y trouvoit quelque 
rapport avec la fienne : elle s'en laiCToit 
d'autant plus pénétrer. Une ame ingénue 
s'émeut facilement. Ce n'efl point fur 
des cœurs blâfés que les Zaïres & les 
Monimes exercent leur pathétique em- 

• pire. Lucile fut encore plus affeftée par 

• la petite Pièce. On eût dit que ces ren- 
contres fortuites étoient l'effet d'un ar- 
rangemenr prémédité. On repréfentoit 

-la charmante Comédie de.POracle. La 
' Fée , difoit Lucile , voudroit que Luclnde 
ignorât ce que c'cft qu'un Homme : 
Cinthie me défend de les écouter. Lçs 
raifons de la Fée ne peuvent , fans 
doute, être mauvaifes,- & pour ce qui 
eft de ma tante , les fiennes me paroif- 
fent affez bonnes. 

Le Spedacle fini , Dorval accompa- 

• gne & la tante & la nièce jufqùes chez 
elles. Damon refte avec la Marquife. Il 
frémit de la loi qu'il s'eil lui-même un- 



Philosophiques. 177 
pofée. Il fe repréientoit/Jorvû/ mettant 
à profit , pour le fupplanter,les momens 
qu*il lui laiflbit. Pour combler fon em- 
barras, il y avoic fouper chez la Mar- 
quife , & il fe vit contraint d'y affifter. 
Les convives écoient tous d'une humeur 
très-analogue à celle de Phôtefle. La con- 
vcrfation fut vive & enjouée ; mais Z)/z- 
mon y mitpeudufîen. Ilrepouffamême 
fort mal tous les traits que la Marquife 
lui lança , ou lui fit lancer. 

Rentré chez lui , il ne put dormir ; & 
dès le jour fuivant, après avoir beaucoup 
héfité, il reparoît chez Cinthie, Il eft 
fort furpris d'en être bien reçu , & fort 
affligé d'éprouver le même accueil de la 
part de Lucile ; rien n'annonçoit en elle 
aucun reffentiment , aucune atteinte de 
jaloufie. Ce n*eft pas ou'elle en fût 
exempte : mais les ordres de Cinthie y & 
fur-tout fa préfence, l'obligeoient à dîflî- 
muler. Peut-être auflî un peu d'orgueil » 
bien fondé , fe joignoit-il à toutes ces 
raifons. Mais dans tout cela Damon n'ap- 
percevoit que Pouvrage de Dorval ; il 
n'imputoit qu'à lui l'indifiereHce dont 
JLwci/e faifoit parade ,• il'lecrôyoit fon 
rival, & fon rival préféré. Les réfolu- 
lions les plus violentes s'offroient à fon 
efprit : l'amicié les combattoit. Obfédé 
par Cinthie , il ne pouvoir s'expliquer 
avec Lucile. Peut-êcre même ep eût-il ïmï 



178 Contes 

Poccafion , fi elle fe fàt offerte ; peut- 
être la vanité eût-elle impofé filence à 
fa jaloufie. 

. Inquiet , troublé , mais attentif k ne 
point le paroître, il fort & hiSt Lueiîe 
perfuadé plus que jamais de fon inconf- 
tance. L'envie de fe diflîper Tentraîile 
chez la Marquife. Il y trouve fon préten- 
du rival & le Chevalier de- B leur 

ami commun. Sçais-tu bien , difoit ce 
dernier à Dorval , que la nièce eft jolie ? 
A quoi fonge la tante de la placer en 
perfpeâive à côté d'elle ? Il y a là bidn 
de la mal-adrefTe & de la préfomption !... 
A propos > pourfuivoit-il, en s'adreflartt 
à Damon , tu femblois deftiné à former 
ce jeune Sujet ? mais cet honneur me pà- 
roît réfervi à Dorval : on voit que la 
petite perfonne eft très-difpoféè à met- 
tre à profit fes documens, Dorval ne con- 
tredit en rien ce difcours ; ç*eût été dé- 
roger au ton que lui-même avoir adopte. 
Mais fon filence acheva de rendre Dà" 
mon furieux. Dès-lors , il fe réfout Si 
venir aux dernières extrémités, à fe bat- 
tre contre lui. 

La Mi^rqidfo^ n'étoit point prcfente à 
ces propos s Damon profita de fon 
abfence jpour tirer Dorval à l'écart. Il 
rinvite fimplement à fe rendre avec lui 
à rétoile fous quelques minutes. Je vais 
tV devancer, reprit ce dernier , fans être 



Philosophiques. 179 
cependant au fait du myflère. En effet, 
il fortit l'inftant d'après. Danton t\q tarda 
pas à le fuivre. Tous deux (è rejoignirent 
au lieu indiqué. L'air férieux de Damon 
ne furprit point Dorval ; il ne lui en con- 
noiflToit guères d'autre. Comment va la 
nouvelle intrigue , lui dit-il ? ma foi , 
Comte j je t*en félicite ; ton choix ne 
pouvoit mieux tomber que fur la Mar- 
quife. Elle te fera faire plus de progrès 
en deux naois que Lucile en deux ans. 
Mes progrès , répondit féchement Vd- 
mon, font encore plus promptsque vous 
ne penfez ; j'ai déjà appris à difcerner un 
ami vrai d'avec un ami faux. Quoi ! ré- 
pliqua Dorval > un peu furpris du ton 
avec lequel ces paroles avoient été pro- 
noncées > eft-ce à ces fortes d'inftruc- 
tions que la Marquife borne fes foins t 
Laiffons-là la Marquife , reprit D/imon , 
avec encore plus de hauteur; parlons de 
vos procédés : ce n*eft pas la première 
foisqu*ils me choquent ; mais je fonge 
à m'en venger plutôt qu'à les définir. 
Sçais-tu bien , Comte , ajouta Dorval , 
qu*à la fin ce ton m'ôteroit la liberté, &^ 
même la volonté de te défabufer ? Peu 
m'importe ^ interrompit Damon, &^^ 
d'ailleurs ,ce feroit peine perdue; je fçais 
à quoi m'en tenir. Cherchons quelque 
enciroit plus écarté. Ils s'avancent fans 
aucune fuite ^ & ne tardent pas à trouver 



> 8o Conte» 

ce qui leur convient. Vorval , qui n'avoit 
qu'un feul ton pour toutes les circons- 
tances de la vie , n'en changea point 
dans celle où il fe trouvoit. Il nae fem- 
ble , difoit-il , voir renaître le fiécle de 
nos anciens preux : quand ils n'a voient 
rien de mieux à faire , ilss'amufoientà 
rompre une lance en l'honneur de leurs 
Dames. Il eft vrai , pourfuivoit-il, qu'un 
bras en écharpe eut toujours des grâces 
aux yeux d'une Belle. 

Ils s'arrêtent en un lieu qui leur paroît 
propre à ce qu'ils méditent. Là ils met- 
tent Pépée à la main ^ & fe battent avec 
la même ardeur que s'ils euffent tou- 
jours été ennemis. Ils s'étoient déjà blef- 
fés l'un & l'autre , quand le Chevalier de 

B arriva. Meffieurs , leur dit-il , en 

les fépsfïant , que fignifie cette fçène ? 
Ma foi » mon cher Chevalier > reprit 
Z^orv^z/, je l'ignore: demande-le à Va- 
mon ; peut-être le fçait-il. Danton croyoit 
effeftivement le fçavoiî- ; mais il ne jugea 
pas à propos de s'expliquer, l^es deux 
prétendue rivaux avoient chacun befoin 
des fecours d'un Chirurgien. On en fait 
venir un chez le Suifle du Bois de Bou- 
,logne. Il penfa les deux blefîés ; après 
quoi> l'un & l'autre ayant envoyé ordre 
à leurs équipages d'avancer , chacun re- 
monta danslenen. Le£hevaUer accom- 
pagna i?tf/;w?/i, qu'il jugeoit avoir été 



P H 1 1 O s O P H I Q IJ E s. 1 8 ï 

l'aggreffeur dans cette affaire. Il lui fit 
encore quelques queftions inutiles pour 
en favoir le motif. Il conclut, enfin, 
que la jaloufie armoit les deux rivaux 
I un contre l'autre , & que Tobjet de cette 
jaloufie étoit la Marquife. 

Cétoitdu moins , elle qui avoit foup- 
çonné la première le motif de leur fortie. 
Elle étoit 9 fans qu'on le fçût , dans un 
cabinet voifin, lorfque Danton avoit par- 
lé en fecret à Dorval ; elle avoit entendu 
nommer le lieu du rendez- vous ,& c'é- 
toit à fa prière que le Chevalier avoit 
fuivi les deux Champions. De-làfon ap- 
parition fî fubite > & que ni Dorval , ni 
Damon n'avoient pu prévoir. 

Le Chevalier Tinftruifit de ce qui s'é- 
toit paffé, & lui fit part de fes conjec- 
tures. Le mot de combat l'effraya d'a- 
bord. Elle n*étoit pas de nos Coquettes 
oui dans ces fortes d'occafions regar- 
aent la mort d'un amant > comme une 
viâime offerte à leurs charmes , comme 
le triomphe le plus réel de leur beauté. 
Le Chevalier la raffura, en lui appre- 
nant que les bleffures des deux rivaux 
n'étoicnt pas dangereufes. Rien, au fur- 
plus , ne pouvoir l'induire eh erreur. 
Elle favoit quQ Damon aimoit Lucile , 
elle favoit qu'il étoit l'aggreffeur dans 
cette difpute. Elle n'avoit qu'une crain- 



i8i Contes 

te; c*étokquela jaloufie deDamon ne 
fût point mal fondée. Cependant, par 
un motif de tracaflferie , aflez commun 
parmi les femmes ; elle fit fecretcemenc 
informer Cinthit de^ladifpute des deux 
amis. On ajouta de plus^, par fon ordre» 
que 9 félon routes les apparences , la 
Marquife les avoic rendus rivaux. 

IL eil facile de rendre jaloufe une 
femme qui ne peut que difficilement ré* 
parer fes pertes. Cinthie étoit dans le cas» 
Lui trAtvQr Dorval , c'étoit lui ravir tout 
ce-qui lui reftoir. Elle ne put déguifer 
foa défefpoir ^ même aux yeuK de fa 
nièce. D'ailleurs , elle diffimuloic beau- 
coup moins divecLuciU, depuiiqu'elle 
la croyoit oubliée de jD^mon. J'ajouterai 
même qu'elle avoit porté la* confiance 
envers elle à un point eKceilîf. Lucile 
s*amufoit à peindre en mignatunB,&y 
réuffiflbit parfaitement. CinthU voulue 
qu'elle traçât de mémoire te Portrait de 
î>orv^. Un prétexte aflez frivole vint à 
l'appui de cette demande. Lucile, tans 
approfondir fcs vues , obéit à fes ordres > 
&fongea à faire auffi ufage de ce talent 
pour elle-même. Elle fe trouvoit cepen- 
dant encore plus humiliée que fa tante. 
Hélas! difoit-elle > s'il efl vrai que M>a^ 
mon & Dorval s'étôient querellés pour 
la Marquife ^ il efl donc bien sûr que 
Damon ne fonge plus à moi j qu'il me 



PHII.OSOPHIQtrE8. 185 

facriiie à cette rivale ! C'étoit pour ac- 
croître ce facrifice que l'ingrat vouloit 
fçavoir ce qui fepaffoit dans mon cœur. 
Je lui en ai tû la meilleure partie , & lui 
en ai trop dit encore. 

Tandis que Lucile accufoit ainfî Z>^- 
mon , il étoit lui-même partagé entre les 
rcigrets d'avoir peut-être injuftement que- 
rellé Dorval , & la crainte d'avoir eu trop 
dé raifon de le faire. La fièvre Tavoit faiu 
ôcretardoit la guéri fon de fa blelTure. 
Dprval , au contraire , fur guéri de la 
fîenne au bout de huit )owts. Il apprit 
l'état où étoit fon adverfaire ^ & en fut 
touché. Toute rancune étoit bannie de 
fon aniie, ou pour mieux dire fon ame 
étoit incapable d'en con fer ver. Ils'étoit 
bairu avec Danton fans être fon ennemi. 
Il réiblut de le fervir , comme s'ils ne fe 
fuïTent jamais battus, à le réconcilier une 
féconde fois avec Lucile. Ce font , di* 
foît-il, deux enfans qui s'aimenr & qui 
fe boudent. Il faut avoir pitié de leur 
inexpérience, il faut les obliger à s'en- 
tendre. 

Dans ce deffein il fe rend chez Cin- 
ihte, à laquellie il fe propofoit de taire 
la vraie caufe de fon abfence depuis huit 
jours. Il fut furpris de l'en trouver inf- 
trûite. Quoi ! Monfieur , lui* dit-elle , 
auffi-tôt qu'elle l'apperçut, vous vous ex- 
pôfez aux rifques de fortir ? Celle qui 



184 Contes 

vous a fart braver les périls d'un combat 
ne vous oblige pas , du moins , à prendre 
foin de votre guérifon ? Ceil bien mal 
connoître le prix de certaines chofes. Je 
vous jure d'honneur , Madaifie , reprit 
Dorval, que j'ignore de qui vous voulez 
parler.... Comment , Monfieur ! n'avez- 
vous pas eu affaire avec i?tf/no/i?.... Je 
l'avoue , puifque vous le favez ; mais 
c'eft tout ce que je fais là-deffus moi- 
miême.... Quoi ! vous vous battez fans 
favoir pour qui , ni à quel fu jet ?... Eh l 
Madame , eft-ce donc une chofe fi extra- 
ordinaire ? Mais on s'explique du 

moins.... Madame , reprit encore Dor- 
val , ces fortes d'explications ne fervent 
qu*à faire foupçonner la valeur de qui- 
conque s'y arrête, un peu équivoque. Il 
vaut mieux paroître s'entendre. On s'ex- 
plique après , s'il en eft encore tems. 
Mais Damon garde encore pour lui fon 
fecret. 

Dorval en étoit cependant bien inf- 
truit ; mais il n'en vouloit faire part qu'à 
Lucile, N'ayant pu alors l'entretenir en 
particulier, il revint le jour fuivant. L'oc- 
cafion écoit favorable ; Cinthie étoit ab- 
fente , & Lucile abfolument feule dans 
fon cabinet. Vorval , qui étoit en poffeC- 
fiôn d'entrer librement, ufe de ce pri- 
vilège. Il pénétre fans bruit jufqu au car 
binct , dont la porte fe trouva toute ou- 
verte. 



Philosophiques. i8j 
verte. 11 voit Litcile occupée à peindre , 
& reconnoît le portrait de Damon 

3u*elle traçoit^ de fouvenir , en laiiTanfi 
e loin à loin échapper quelques larmes. 
L'ouvrage étoit aflez avancé pour que 
Dorval ne pût s'y méprendre. Il com- 
prit dès-lors que le foin d'appaifer LuciU 
n-étoit pas le plus preffé , & qu'on pou- 
voir s'en repofer fur elle-même. Il fore 
comme il étoit entré , fans faire du bruit, 
fans être apperçu. Lucile étoit trop fé- 
rieufement occupée pour qu*il fûtaifé 
de ladiftraire. 

Voici , difoit Dorval , chemin faifant, 
voici un nouveau fpécifique pour ce pau- 
vre Damon ; relie à trouver le moyen de 
lui en faire part. Il craignoit d'irriter , 
fon mal , en s*ofïrant à fa vue. Il fe ren- 
dit chez le Chevalier , qui leva fes doutes 
avant qu'il les lui eût expliqués. J'allois 
chez toi, lui dit-il, auffi-tôt qu'ill'ap- 
perçut, & j'y allois de la part de Damon, 
qui t'invite fincérement à te rendre chez 
lui. De tout mon cœur, reprit Dorval i 
ma vifiteje crois, vaudra mieux pour lui 
que celle de fon Médecin. Tous deux fe 
rendent chez le malade , qu'ils trouvent 
au lit. A peine apperçut-il Z^orv^/ , qu'il 
lui tendit la main de l'air le plus intime. 
On m'aflTure , lui dir-il , que tous mes 
foupçons à tqn égard font faux ; je com- 
mence à le croire. Oublions ,1e paffé j & 
TomeL Q 



lis c o N r 8 s 

daigne eocore être mon ami. Très-vo-» 
looriers , répondit Dorval , je le fuis , & 
n'ai point ceflfé de l'être. J'ai fait , de 
plus , une découverte qui doit anéantir 

^ ta fièvre & tes foupçoos. Quelle eft-elle ? 

' reprit vivement Damon,.. Des taèilleiires 
pour toi. Tu fçais, ou ne fçaispas, que 
la fille d'u9 certain Z>i^r^,craignanc 
de ne plus revoir fbn amant , charbonna 
fes traks Air le mur de fa chambre ?...•• 
Hé bien / que m'importe ?^* LuciU t» 
trake avec pbs de diftinâion 3 elle te 
peint en miniature. £.i/r//e me peine !s'é* 

^cria Damon..., Mieux que ne feroit la 
Tour j répliqua Dorvai : une jeune 
perfisune (K>nt Tamout conduk le pin- 
ceau 9 fait toujours des pft>diges dans 
ces fortes d'occafioas. Tu me flattes , 
mon cher Marquis, ajoutok Damon, en 
fe foutevant pour Tembraffer i ta me 
flattes ? Lucite eft trop indiflfereoce pour 
eDufer ainil... Oh ! parbleu ! je veux 
t'en donner le pbdfir. D'aiUeurs , il Ëiut 
bien que tu viennes obtenir le pardon^ 
cr'eft^ine céfémonie préalable... Je t'a* 
voue que je crains les reproches de 
CimkU. Cimhie eft occupée à Êiire ju- 
jer un procès de la plus grande coa« 
féquence. SUe fort tous les matins > & 
a la mal-ad'veflfe de ne pas mener I<2^> 

, ciU avec ette. Tu profiteias de cras 
lottsde bévue. 



. PHII0SOi»«ï <iUES. 187 

Danton fut en état de fortîr âu bout de 

Îtlelques jours , cslAt le fpéciïiqué de 
^orval avoit produit Uii t)rotnt>t effet. 
Ce dernier conduit Damon chtt Cinthiç. 
Elle étôit abfente > coihme ils ravoieiit 
t^révu. LuciU elle-thêncie ne fé trouva 
point dans fon appartement. On leur dk 
i^u'elle accompagnoit dans le Parc une 
vieille parente qui étoit venue la vifitér, 
X>aïnoti pria Vori^at d*allér la prévenir 
fecrettetnent fur fon arrivée : ce que cie 
dernier exécutai avec plailir. A peiné 
€otnmetiçoit-il à S*éloignér , que Damoh 
entre dans te cabittet de LuâiU. Son bue 
ne pouvoir pas être bien décidé. Peuc- 
étre efpéroit-il y trouVer fon portrait. 
Mais que devint-il, eii appercevant ce: 
lui de Vorval , très-reltemblant , & au- 
quel Lucite paroiffôit avoir encore tra- 
vaillé le jour même ? Unie jiareiile vue 
déconcertéroit Pâmant le plus fiegmatî- 
^e. Pour Danton , il devint furieux. 
Quoi ! s'écria-t-il , hofs de lui-même, je 
ferai donc fans cefle le iôûfec d'ufie perfi- 
de & d*un traître / È'eft pour nie rendre 
tè témoin de ma honte qu'il ofe me con- 
duire ici ! Ah / )e ne dois plus écoute^ 
que ma rage. Il s'en fallut peu qu'il ne 
ifnît le portrait en pièces ; mais il fe con- 
tenta de fortir de là mailbn , fans avoii^ 
parlé ni à Lucile , ni à DorvaL 

Tandis qu'a retour ûe chez Icu , rie rtfP 

Qa 



i88 Contes 

pirant que vengeance, VorvalinûrmCoit 
Lucile de fon arrivée. Cet avis la jette 
dans le plus grand trouble. Elle quitte 
avec précipitation fa parente & Dorval , 
pour courir à fon appartement. Voilà^ 
difoit ce dernier , une aftiviré qui n'eft 
point de mauvais augure pour Damoru 
Mais le défit de ^e revoir n'étoit pas l'u- 
nique rai ion qri engageât Lucile à fi» 
prefler ainfi. Elle vouloir fouftraire à fà 
vue le portrait qu'elle avoir laifle enévî^ 
dence ; oubli dont Tarrivée de fa vieille 
parente étoit la feu le eau fe. Lucile arrive, 
retrouve le portrait à peu-près à la même 
place, mais elle n'âpperçoit point Da- 
mon: ellefonne, elle demande ce qu'il 
^ft devenu i on lui apprend qu'il vient 
(de remonter dans fon vis-avis > & de 
s'éloigner en toute diligence. Alors Lu- 
ïc/7e ne doute plus <iu'il n'ait vu le fatal 
portrait. Je fuis perdue , difoit-elle ! il 
va me regarder comme une perfid-^^ , rien 
ne pourra plus le défabufer : que je fuis 
înalheureufe ! EUes'étoit renfermée dans 
fon cabinet , elle y reftoit accablée, elle 
oublioit qu'elle eût compagnie dans le 
jardin. Voryal, qui s'ennuyoit fort avec 
la vieille , iugeoit qu'apparerhment Xm- 
cile & Damon trouvoient le$ inftans plus 
courts. Il avoit été un peu fiirpri<?de voir 
jLi/t/7e s'éloigner avec tant d'aâivité \ il 

m le tut pas mom^ de ^ voir reparoi(re 






>■* 



Philosophiques. 189 

avôc un air de triftefle & d'abattement. 
La vieille Coufine ayant mis fin à fa vi- 
fîte , leur laifla le tems de s'expliquer. 
Eh bien! belle //wci/e , lui dit Dorval , 
ne vous ai- je pas ramené Danton \q 
plus docile de tous les hommes? Je ne 
crains plus qu'une chofe , c'eft qu'il ne 
devienne timide à l'excès. Je n'ai pu le 
réfoudre à fe montrer avant que vous 
fpyez prévenue de fon arrivée : mais que 
vous a-t-il dit?... Qui? Danton? repvit 
LfUcile : hélas ! je ne l'ai pas même vu l... 
Quoi! Mademoifelle^ vousm'avezlaifle 
morfondre une demi-heure auprès d'u- 
ne Baronne feptuagenaire , & vous n'é- 
tiez pas avec Danton >... Je ne l'ai point, 
vu, vous dis- je,' il écoit déjà parti: fa 
vifite n'eft qu'un outrage de plus pour 
moi... Oh ! parbleu ! il y a là-deflTous du 
fîngulier ^ de l'extraordinaire ! Lucile 
fdupçonnoit bien ce qu'il pouvoit y 
avoir : mais elle n'ofoit en inftruire 
Dorval. Je vais , lui dit ce deri}ier , 
éclaircir cette énigme , & reviens aufll- 
tôt vous faire part de ma découverte. 
Arrêtez, lui crisi Lucile, je crains quel- 
que nouvelle crile entie Danton ôcvous. 
Mais cette obiedion , & beaucoup d'au* 
très; ne purent empêcher Z^orva/ de s'é- 
loigner. 

Il arrive chez Danton & le trouve 

feul fe propieoaa^ à giandspas. S$aiâ*(u 



i9o C K f t s 

bien , lui dit-iî , que tu deviens Vhùmmé 
de France le plus fîngulief ; & qu^on 
rifque de fe couvrir de ridicule en s'iti- 
téreflfant pour tdi ? Danum y fiirpris de 
fa vifite , & le regardant avec des yeux 
oà la fureur étoit peinte : Monfieur, lui 
dit-il, venez-vous braver jufqûes chez lui 
on ami que vous trahiffez indigne- 
ment f ... Ake-là , interrompit Dvrval , 
je vois qu'il y a ici quelque nouvelle mé- 
pFÎfe, Non , fiôfi , reprit Danton^ ri nô 
peut y avoir d'équivoque : tous itïes dou- 
tes font éclaircis. Jidie , & vous ^ ête$ 
d'accord enfemble pour me jouer. Mais 

que plutôt Ecoute , Danton , ajouta 

J)orval , nous nous connoiffons ; que 
penferois-tu qui pût me réduire à diffi- 
muler avec toi ? Sçais-tu qu'il y auroit 
furieufement d'orgueil de ta part à me 
foupçonner de cette bafleff^... Hé! bien, 
foit; je confens à croire que tu n'eft point 
le complice de Lucile ; mais je n'en fuis 
pas moins trahi , tu n'en es pas moins là 
principale caufe.... Oh explique^toi plus 
clairement fi tu veux que je t'entende. 
Mais non , îéponds-moi d*abord .* pour- 
quoi , quand je vais annoncer toiî arrivée 
à Lucile , & que cette pauvre enfant ac- 
court vers toi, fans' prendre garde qù el- 
le rifque de fâcher une parente , riche , 
caduque & qui veut k faire fon héri- 
ii^fei f^us^uoi Lucik tsttt recreuve* 



PHIIOSOlPHIQtTBS* i^i 

t-elle plus ? Ah ! la perfide/ s'écfia Da^ 
mon f ce n'étoic pas moi qu'elle afpiroit 
à voir , c'étoit la preuve de h trabifon 
^'elle Youloit fouftraire à mes yeux!...» 
Comment ? quelle preuve ?.... ton por- 
trak , puifqu'il faut le dire : l'ingrate eft 
aftuellement occupée à repeindre... Motv 
portrait / mais tu te trompes , Danton , 
c'eft le tien ; j*ai vu LueiU occupée à l'a- 
chever..., c'eftie tien, tedis-je ; crois-en 
L'actemion avec laquelle je l\ii examiné,' 
crois-en la rage qui me poflede L. Par* 
bleu l'aventure eft desjplus comiques, 
le Quiproquo des plus bilarres : tu crois ,. 
dis-tu 3 être bien sur de ton fait ?•... Ah î 
trop sûr ! Que n'en puis-je au moins 
douter P mais non , tout eft éclarci. 
Ceft toi que l'ingrate me préfère , c'eft 
toi qu'elle aime. Doryal refta un mo« 
ment rêveur > après quoi i) ajouta : /Xr- 
mon^ cda pourrait bien être , je ne vois 
lien-là de miraculeux , ce n'eil pas la 
première fois que je triomphe fans te 
if avoir & fans y prétendre : après tout ^ 
il y auroit de la barbarie à rebuter cet 
eo&rn.... Sciage que la vie ni'eft rie^pour 
moi (i Lucik m^efl enlevée > ôc que tu 
n'obtiendras rume qu'après m'avoir ar- 
raché l'autre... En vérité , Datnon , tu ne 
te formes point , tu es rhommedu mon- 
de que je youdroisW moins cuei ; mais^ 

enfin > que v€w<u.qu^)« bScixx^won 



i^a Contes 

unis LueUe j crois-tu qu'il foit bienalfé' 
de lui tenir rigueur ?... La perfide !.... 
Qu'entends -tu par ce mot ?..., Quoi/ 
peut-elle douter un inftant que je ne 
l'aiore ?,.. Elle s'en fouviendra quelque 
jour , & alors tu prendras ta revanche , 
en lui préférant une rivale.... Non , je 
veux , je prétends qu'elle s'explique dès 
aujourd'hui , qu'elle prononce entre toi 
& moi... Tu n*y fonges pas s as-tu donc 
oublié que Lucih n'eft qu'un enfant ; & 
qu'un pareil aveu embarrafTeroic la fem- 
me la plus aguerrie?.... N'i-nporte , je 
£ 'nuirai de (aconfufion , je pourrai Pacca- 
►1er de reproches... 0!i ! parbleu, c'eft ce 
Î|ue je ne dois pas fouffrir. D'ailleurs > 
ongeau liJicule de la démarche où tu 
veux m'engager: l'amour n'eft aujour- 
d'hui qu'une convention tacite ; on s'ai- 
me , on le laifle , & tout cela doit fe de- 
viner ; toute queftion à cet égard eft pué- 
rile, tout aveu fuperflu , tout reproche 
ignoble & déplacé. 

Il fallut , cependant , que Z^on/^/ cé- 
dât au ^ inftances de Damon s mais ce ne 
fut qu'avec beaucoup de répugnance. 
Loi Iqu'i» av'>it promis à Lucile de lelui 
ramener , il croyoit lui caufer de la joie, 
& non de l'embarras. Leur arrivée la fit 
pâlir. C'eft dequoi Dorval s'aperçut 
d'ao )rdi II prit ce ton léger qu'il em;- 
ployuu à tout propos. Belle Lz^ciZ^ Jui 

dit-il j 



Phiiosophiçubs. I jj 
<i3it-il , banniflfez toute contrainte. Le 
défolé Danton veut être inftruit de foa 
fort. Il foupçonne votre cœur de fe dé- 
clarer pour moi : il croit Que certain 
portrait , dont vous faites myftère , eft le • 
ttiien. Ceft exiger un aveu bien authen-. ' 
tique j je Tavoue ; mais tel eft Damon ; * 
il préfère un arrêt foudroyant à une plu$ 
longue incertitude. 

Lucile ne répondit rien ^ & parut en*» 
core plus agitée. Ah ! s*écria Damon ^ ce 
filence n'en dit que trop. Cen eft fait^ je 
fuis facrifié. Mais cruelle^ celui que vous 
me préférez ne jouira pas de fon triom-^ 
phe» ou la mort" que je recevrai de fa 
main m'empêchera de voir mon op* 
probre. LuciU ne répondoit rien en-' 
core. Ma foi, ma pBuwte Damon , dit- 
alors Dorval , j'ai pitié de l'état où je te 
vois^ & s'il n'étoit pas au-deffus de 
l^omme d'être ingrat envers Lucile ^ 
peut-être eufle-je porté l'héroïlme à 
fon comble. Mais regarde-la ^ & vois ce 

?|u'il eft poffiblede hhe. Lucile ne put- 
butenir plus long-teijis cette bifarre^ 
méprife. Mais , Monfieur , dit -elle à* 
Damon, avec une agitation extrême, 
depuis ^uand prenez- vous tant d'intérêct 
à ce qui fe pafle dans mon cœur ? Vous: 
avez paru en faire trop peu de cas > 
pour... Oui, interrompit Damon , oui,: 
j^ai mérité vo« rigueurs > votre^ haind^ 
TomeL R ^ 



I^ G O M T^^ 

J'ai paru oublier vos charmes j jWpanf . 
vous donner une rivale ; mais, en vous , 
fuyant , je vous adorois , je n'entrete^ • 
nois.cecce rivale que de vous. Elle ados ! 
charmes,, & je ne lui parlois que des vô- 
tres. JReut-étre «Ue^m'abhorre pour avoir . 
cofiou-à quel point je vous aime. Ah r 
Giel! 'iéctizIÂicik ; à quelle extrémité 
me vois-je réduite! Parlez , rqprenoic, 
I>aïïton,^i\T{Q,ik plus cems de feindie. 
^^'foîs^qtte pour riez-vous dire qui pût de- > 
i^èntir ce que -taivu ? Tranchez net la 
diffioulréjaifoit £>or%iaLyOia «du moins, i 
expliquez -'VOUS par emblème : lûlkzi 

Srier le portrait en queftien. Je trem«- 
i^ ajouta Lueile , en cirant un portrait 
dei& poche. O Ciel .^ s'écrioit Daman ^ 
ceicce vue va donc régler ma deitinée l , 
Gouf âge , difoit Dorval à LaiciU qui>hé- . 
ikoit^touJQurs j faites ce que votre cœur 
Vjous.prefcrira. Hé bien j lui dit-elle, .eo 
tn^mblant dç plus en plus , voyez vous- 
même ce qu'il convient de faire. A ces 
tùms elle lui' doune le portrait. Graod » 
If)ieu 1 s'écrie denouv^u DamofijC^^a 
efi donc fait ! it ne me refte plus qu^ii : 
m'immoler aux pieds de l^if^gratCADéjà 
Uavoit tiré fonépée ^^ la cournoit con- . 
tre ion fein.^ Arrête ^ arrête liflui cria ; 
DcfTval \ voilà undéfefpoir fipgttliere- , 
]|ieac placé : r^anlecettepôintutre. Da^ 



lès traits. Adorable Lucile, dit-il » en (e 
prédpitaflc à fes genoux , que ne vous 
dois-je point ?& que mes foupçons me 
rendent coupable ! Quoi ! tandis que je 
vous outrageois , vous daigniez raflfem- 
bler les traits d'un ingrat !.... Mais , re- 
^renoit-il , en s'interrompant , un autre 
a joui de la même faveur 1 A cedilcours 
Lucile change de couleur j & refte inter* 
dite. Nouvelles allarmes pour Uamoru 
Oui > pourfuivoit-il , un autre portrait a 
tantôt frappé ma vue. De grâce , expli- ' 
quez-nous ce qu'il fîgnifie. En faites- 
vous une colleftion ? Ecoute , mon 
cherj interrompit Dorval , Madempi- 
felle a un talent fi décidé pour ce. genre 
qu'il feroit affreux qu'elle l'enfouît. Crai- 
gnez , dit alors Lucile à Vamôn , crai- ' 
Çnez que je n'éclairciflfe vos injufles 
loupçons ; je ne vous les pardonnerai 
pas après les avoir détruits. 

Ces trois perfonnes écoient occupées 
au point que Cinthie entra fans qu'on fe 
fût même douté .de fon arrivée. Elle ve- 
noit annoncer à l'a nièce le gain de fon* 
procès. Elle la trouve dans une agitation 
extrême , voit Vamon à peu-près dans ^ 
le même état , & Dorval qui fembloic 
participer à cette fcèpe. Qu*eft-ce que 
cela figniHe , Mademoifelle f demanda 
Cinthie. Mais Lucile n'avoir pas ralFu- 
r^acederépoGidre. Z>^/T4/,commençoic 



'i$6 Contes 

à fe douter du fair. Il réfblut de mettre 
fin à toute cette intrigue , & d'ufer de 
Tafcendant qu'il avoit fur l'efpritdela.^ 
tante. Il s agit , Madame , lui dit-il , de l 
certain portrait furtivement apperçu.. 
Comment ! quel portrait ? demanda- [ 
t-elle avec emprenement. Lucile ^ qui: 
ne pouvoir plus foutenir l'état où elle' 
voyoit Damon , fit un effort fur elle^ 
même. Le voilà ce portrait , dit-elle a ' 
Cimhie ; il n'appartient qu'à vous d'en . 
difpofer. Alors elle le lui donne. Cimhie ' 
irritée n'en prit que plus promptement . 
iaréfolution. Elle s'approche de Dorval^ 
& lui fait voir le portrait que Lucile vient . 
de lui remettre. C'efl le vôtre , lui dit- 
elle , & c'eft par mon ordre que Lucile a 
imité vos traits. Vous ne doutez poinc ; 
que Ton ne s'intéreffe à un objet que Ton 
fait peindre. Je garde le portrait , & vous 
offre en échange ma main avec toute ma 
fortune augmentée de cent mille livres 
d^ rente par le gain de mon procès- 
Madame^ reprit Dorval , voilà un con- 
cours de circonftances bien favorable. 
Mais fouffrez que je m'occupe d'abord 
des intérêts d'un ami. Sans doute qu'en • 
vous décidant à vous marier , vous ne ; 
prétendez pas condamner Lucile au céli- 
bat. Il y auroit de l'inhumanité dans cet ^ 
arrangement. • Ici Damon interrompit 
Voryal ^ & s'adreffant à Ci/irAi^ : je ne 



PHIlOSOPHIOtTKS. \fff 

puis plus Vous cacher , Madame^ lui dit- 
il , que fadore votre charmante nièce, 
^a conduite, je lefais^annonçoit tout 
.le contraire i mais ce n'étoit qu'une fein- 
te , & cette rufe eft une faute que l'ai- 
mabie Lucile me pardonne : daignez imi- 
ter fon indulgence. Vraiment , reprit 
Cinthie , je m'apperçois bien que ma 
iiiéceeft fort indulgente. Mais y enfîn^ 
Marquis , dit-elle kDorval , confeillez- 
moi ; que faut-il faire .? U.faut j Mada- 
me , répliqua-t'il > unir Lucile avec Da^ 
mon j & partager avec eux votre fortu- 
;ie.... Madame , interrompit ce dernier , 
ce n'eft point à vos richeflfes que j'en 
yeux ; l'aimable LuciU eft au-deflus dé 
(ous les tréfors de la terre; & d'ailleurs ^ 
ce que j*ai de bien peut fuffîre... Non , 
non, interrompit Cinthie à fon tour, il 
jpn fera comme le Marquis vient de le 
réjgler. Ah ! ma chère tante ! s'écria Lu^ 
cile. Ah ! cher Dorval ! s'écria en méme- 
tems Damon.».. Dorval fe refufa à de 
jplus longs remercîmens. Maintenant ^ 
Madaitoej ajouta-t-il , voyez quelles font 
vos dernitres réfolutions. Comment ! 
Marquis j reprit Cinthie , que fignifie 
ce langage.r^... Oh ! Madame, il ne lignifie 
que ce que vous voudrez... Le mariage 
vous effraye- t-il ? . .. . Pomt du tout, le 
mariage n'effraye point quiconque fait 
foo monde... C'eft-à-dire » que vous imi- 



terez cenjf qui k piquent de lèMerï fk- 
voir ?.... Moi ? Madame ; oh / parbleu , 
îe ne me calque Àlr perfoenc. Mais il éft 
îles cas où il fàur fuivre Tufege , ou le 
couvrit d*un éternel ridicule... Et Inoi , 
Marquis j je vous déclaîré qtfun mari du 
boa ton me conviefldroit fort peu...^« 
Mais , Madame , comment donc faire f 
Faut-il fe reléguer jufquesdanïlaclafle 
des moindres Bourgeois^ ? Ce font les 
féuls qui n'aient p^s encore mis à 1-écart 
les gotfeiqoes emraves<dè l'Hymen. Cela 
éroir bon d\x tetùs' dkf Saturne Se de 
RAée/.... Je prétends vivre comme on 
vivoir alors;.. Alors, Madame, l'Hymerl 
étoit lé Dieu de Ik" contrainte •. aujour- 
d'hui' c*èft le Dieu de la libetté. Gna 
fuHftîtué auxfroidls^atds^ , se Véternellè 
affidniré , une aiiànce toute aimable^ 
une confiance à toute épreuve. En un 
mot, le domaine de l'Hymen eft dévenu 
la maifon de campagne dé PAmour.Cîeft 
le lieu oîi i! prend fes vacances , & où il 
fe remet de fes fatigues. Il femWe, reprit 
yivement Cinthie,que vous ayez reçu des 
mémoires de feu mon époux : il agiffoit 
Comme vous vous propofez d'agir / 
tnais il a fçu me dégoûter d'un mari 
J)etit-maître. Oubliez- Toffre que jevous 
ai faite: j'oublieraide mon côté.... Ah! 
cher Dorval 1 interrompit Damon , tu 
me replonges dans l'abîme d'où tu fem- 



PHIIOSOIPHIQUBS. 15^ 

*blois m'avoirtiré ! Mais, point du tout ^ 
reprit Dorval , me; voilà encore tout prêt 
Ji me dévouer. Il n'en eft-pas beloin , 
ajouta viveiinent CinthU ; rauurez-vous , 
l)amon, Eb rompant pour jamais avec 
Dorval t je n'en tiendrai pas moins ce 
que je vous- avois promis. Jfe coflfelis 

Sue vous époufiez ma nièce , & je lui 
onne la moitié de mon bien > en atten*- 
danc mieux. A ces mots , C/mAie entre 
' & s'enferme dans fon boudoir. 

Que ne te dois- je , point jj cher Bop- 
val ,. difoit Danton f G'eft toiquias^ con^ 
duit les chofes^ jufqu*à cet hcuteux dé^ 
nouement. Oublie mes torts & mes in» 
iuftes^ fdupçons: j'ai pour jiamais^ appris 
à te connoître. Gomment dbnc !* reprit 
'l^ruat^ tes* craintes n'avoienr rien de 
ridicule; on craindroit à moins. Il n'eft 
;pa9 m^ntenaait douteux que LuciU ne 
te préfère : mais , franchement, j'ai eu 
îpeur pour toi. 

Ée^ tems éclaircit la^ déftinée dfe* ces 
différens Perfonnages. Cinthie (è* jfetta 
dans la réforme , y joignit la médifance:, 
& y prit goût. ^c;rM/épouià làMarqoii- 
fe, a^ tous deux vécurent dans une coir- 
'fiance ^ & une diilipation réciproques. 
' Lueikài ^tfmo;< vécurent ett époux qui 
ie fuffifenc k emK^mémeSr ; tous ^tem 



aoô Contes 



■ m^ 



ABBAS ET SOHRY, 

NOVV ELLE PeRSANNE.^ 

: yiB BASj Roi de Perfe , fut, corn- 
^JLcne tant d'autres Potentats , fur- 
nommé le Grand , pour avoir fait de 
grands maux à fes voifins. Il aimoit paf- 
«onnément les femmes & la guerre. Il la 
faifoit autant pour peupler fon Sérail qup 
jpour accroître fes Etats. Tout Roi dont 
la femme étoit belle^ & le Royaume voi- 
iîn de celui de Perfe ^ devoit .alors fon-* 
ger à défendre l'une & l'autre. Du refte, 
^^bbds étoit auffi prompt à fe refroidit 
qii'à s'enflamma, & en amour comme 
!en guerre , une conquête achevée lui ea 
failoit bientôt défirer une nouvelle. 
^ . Il y avoit alors dans le pays dlmirette# 
Xc'eft l'ancienne Albanne > une jeuntf 
Trinceffe , nommée Sohry , fœur dtt 
Souverain de cette Contrée. Sohry étoit 
plus belle qu'on ne le peut décrire , mê- 
me en ftyle oriental. C'eft elle que les 
Poètes Perfans ont depuis chantée k 
l'envie. Mais l'hyperbole ,Jqui leur eft H 
faniiliere 3 fe trouva dans cette rencon- 
tre au-deffous de la réalité. Il fut , pour 

* Le fonds de ce Conte eft vrai, & tiré des 
Voyages de Chardin, Sokry eft auffi connue, 

aufii célèbre en Perfe , que la belle Agnis Teft 
«aFraoce» 



Phiiosophiques. 26t 
rette feule fois , hors de leur pouvoir 
d'outrer un fujet. 

L'admirable Sohry vîvoit fous la tu- 
telle d'une mère qui Tégaloit prefque en 
beauté, &ne la furpaÏÏbitque de trois 
lufires en âge : c*eft-à-dire , qu'elle n'a* 
voit guères que trente ans. Cette Prin- 
cefle , après avoir été Reine , s'étoit faite 
Religieufe ;, état qui dans cette contrée 
n'oblige point à s'enfermer dans un 
Cloître. On refte dans fa-maifon ," & 
l'on efl libre d'en fortir fans que pour 
cela aucun des vœux reçoive , ou foie 
cenfé avoir reçu nulle attteinte. 

Sohry , que nul vœu pareil n'enchaî-» 
noit , gardoit cependant une folitude 
jrfus rigourcufe. Elle habitpit &ne quitr 
jtoit point certain Château inacceffible à 
rtout Etranger. J'en excepte le Prince de 
.Géorgie à qui , lelon l'ufage de ces 
lieux, la PrinceiTe étoit fiancée depu^ 
rage de cinq ans. Déjà même il auroic 
dû être fon époux , fi une guerre faiv- 
glante qui l'occupoit j & la connoifiancc 
^u*il avoit du caradere à'Abbas , n'euf- 
ent retardé le moment de cette unioti» 
A cela près j les charmes ,de Sohry n'é^ 
toient guères connus que de fa mère , du 
Roi fon frère & des femmes qui la fer»- 
voient. Ces femmes 3 à l'exception d'u- 
ne feule , ignoroient même fa qualité* 
Tant de précautions avoient pour but de 



i 



?< 



tôt C ON T-B r 

JéroV»er cette jeune merveille aux ponr- 
fuites du Roi de Perle, qui avoir l'am- 
bition de ne peupler fon Sérail que de 
Princeffe<î. Oh eut même recours à un 
autre moyen, beaucoup plus infuppor- 
table pour c^tte belle captive, que la fo- 
lirude la plus rrifte. Ce fut de publier 
ue fon extrême laideur obiigeoicde la 
buftraire à tous les regards. 

Ce bruit trouva peu d'incrédules. On 

fe (buvint qu'il avoit déjà fallu en ufer 

ainfi à l'égard d'une foeur aînée de la 

Princefle ; objet réellement au flî diflfbiv 

me que Sokry étoit /édui(ante. On avoic 

•même depuis publié la mort de cette 

'première captive , qui néanmoins exit* 

•toit toujours. La fciifon de ce procédé. 

i'eft que , chez cette nation, la laideureft 

un opprobre, & qu'elle n*eftr pas moins 

rare dans ces heureufes contréeS' , quC 

^extrême beauté dans quelques autres. 

Quant à Sokry , elle ne feoonfoloit 
•point de Tinjure qu'on faifoit à fes char- 
mes. £lle ignoroit que quelqu'un fon- 
xeât aux moyens de détromper,, à- cet 
?gard,& le Public , & fur-tout le Roi 
xie Perle. C'étoit Zomrou , ancien Mi- 
tiiftre du feu Roi d'Imirette > Se qui 
xl*abord avoir efpéré devenir beau- 
père du Roi régnant. Las d'efpérer en 
vain , il pria ce Prince d'épouferfa fille , 
ëtt de ne point vivre avec elle comme 



. PhIIOSOP HIQUES. . 2Gl[ 

*'il1*eût époufée, Difvald , c'eft le nom 
du Roi, répondit en Souverain abfolu> 
& Zomrou fc retira en Sujet mécon* 
tent. 

licrut, rontefois", devoir encore dif- 
fimuler ; mais au fond il ne refpiroir que 
vengeance ,. & choifir yiéias pour fon 
vengeur. Il fongea à tirer parti du carac- 
tère de ce Prince. La faveur où il s'étoic 
maintenu jufqu'alors à la Cour dlmî- 
rette,ravDit mis à portée de s'inftruire 
de ce qui étoit un myflère pour tout au*- 
rre Particuiier ; il fçavoit que la laideur 
de 5crAry n'éroit que fuppofée , &-il Iça^ 
Voit de plus le motif de cette flippofî- 
tion; Il fait partau^opAi de- tomes fei 
découvertes , s'efforce 'd'exagérer lefe 
charmes de Sofi^y , 5c trace un portrait 
fciêh inférieur encore à (on modèle. Eij 
Ùiî mot, il n'épargne rien pour irritcjr 
\/ibba5^ contre le frère, & l'ennampaer vi^* 
Vement pour la fœun 

Ge moyen bifarre a tout le fuccès qù*il 
pouvoit avoir. y^W^^ comptoit parmi k% 
Eunuques, un Italien qui, pour entrer 
au Sérail > n'avoit pas eu befoin de chan*- 
ger d'état* C'étoirun dç ces Etres anéan- 
tis dès Icurnaiffance , & à qui, pour tout 
ôédommfagement , Vzn procure un faut 
let plus oumoins aigre. Ce CHantre in- 
volontaire avoir dès-lors fçu joindre la 
Féîmfireà laMufique. Il a^oi^tour4> 



*»• 



^•4 Contes 

tour du lutrin au chevalet ^-il paflbit d'u- 
ne déyofe Ariette au portrait d'une Beau- 
té galante.Mais il trouva que ces travaux 
réunis ne rapprochoient point de lui là 
fortune. Ilréfolut de la chercher dans 
.d'autres climats. Ses voyages , le hazard, 
ou fa deftiîîée , le conduifirent jufqu'à 
Ilpahan. Là ^ fa qualité d'Eunuque lui 
procure l'avantage de s'attacher au Roi 
de Perfe , & le caraâere de ce Prince lu^ 
fourçîit bientôt Poccafion de déployer 
tous fes talens. 

, Déjà plus, d'une fois ce nouveau con- 
JBdent lui avoit fait connoître les plus 
belles Princeffes des pays voifins , fans 
que pour cela Abbas eût été obligé de 
quitter fa Gouf. H fut qucftien d'ufer 
d'un ftratagême à peu-près femblable au- 
jprès .de la Princefle d^Imirette. Voila 
rÉunuque encore une fois déguifé ea 
femme., & conduit en diligence jufqu'à 
la Capitale de cette contrée. II, y voit 
Zomrouj '& -en tire certains éclaircifle- 
mens indifpenfables. Quant au furplus, 
jibbors Tàvoit mis à portée de furmonter 
bien dcs.obftacle^ , ou ce qui revient au 
inêipe , Tavoit mis en état de prodiguer 
Pbr. Il le prodigua & féduifjt'tous ceux 
dont il crut avoir befoin. Mais nul d'en- 
|r*eux ne- pénétra fes vues. Il fe garda 
bien , fur-tout , de nommer la Princefle 
il ceux qui avoiûnoient fa demeure^int 



Phixosophiqttes. ^ 205 
fruît d*avance , que ni eux , ni même la 
plupart des femmes qui la fervoient,' 
ne la connôiflbient fous ce titre. ' Oni 
lui dit que la jeune Solitaire paroif-] 
foit affez fouvent à certaine fenêtre , 
donnant fur une plaine vafte & riante. Il 
fot charmé de la découverte , fe rendis 
au lieu, indiqué, & trouva , de plus , urf 
petit bofquet propre à favorifer fon deP 
fem. Il étoit peu diftant de la fenêtre dont 
il vient d'être parlé. L*Eunuque tou- 
1 ours déguifé y entra , s*y plaça de ma- 
nière à n'être vu qu'autant qu'il le vou- 
droit, & attendit que la Princefle dai- 
gnât elle-même felaifler voir. 

Elle n'avoit fur ce point aucune répu- 
gnance j chofe affez croyable dans une 
1 eune Beauté. Souvent même en contem- 
plant fes charmes dans une glace , elle 
çémiflbit de les contempler feule. Les 
jardins où elle ne trou voit pour toute 
compagnie que des fleurs , des ftatues.& 
des femmes , lui devenoient infipidcs. 
Elle n'y jettoit les yeux, ou rie les par- 
couroit que par défœuvrement. L'Eunu- 
que , fans quitter fon ambufcade , fon- 
geoit aux moyens de l'attirer du côté de 
la plaine. Il y réuffit avec le fecours de 
quelques ariettes Italiennes , qu'il femit 
à chanter de fon mieux , & fort bien. A- 
peine fes accens curent frappé l'oreille 
delaPrincefle^ quelle accourut versf«r 



't06 PENTES 

feiétre fiivorice.-£lle-aiême étotc forf. 
cmpreffée de voir la Çancaci ice étrangè- 
re ; car elle jugea, quoiqu'à regret, que 
cette voix ne pouvoit être que celle d'u- 
ne femme. De fon côté, l'iSunuque fe 
cenoitÀ l'entrée du bôfquet , &.la fen$, 
être vu trop à découvert ^ & lans diÇr, 
continuer.de chanter , il tirafes crayow^ 
& deffina la Princeffe ,^ gui enchantéei 
de ùl voix, ne fongeoit ni Ji Tiiiterroinr-; 
pre . ni a difpaifoitre. Déià même l'eC-- 
quiue du Portrait étoit achevée ,,& l'Eu- 
nuque chantoit encore ^ , étoit encore 
écouté. Il cnit.enavoir afTez ^'t pour 
le moment , renferma fes erayqns,5c 
mit fin aux ariettes. , Alors la Priocreffe 
dpnnd orare que la prétendue Çhantqufe 
lui fut amenée. Xfétoit ce que dem^n^ 
doit l'Agent tcaveftujl eft introduit au- 
près d'elle f ,gracieufemcnt accueilli,, 
loué fur fa voix, ôcobhgé de rçpondre 
à vn^- foule de queftions. 

Il les avoit.prévues en partije, & pefu,t . 
embairaifé p^r aucune. Sohrjy lui de- 
n^ an ia , entré autres chofes^ fi les Prin- 
çefTes de fon pays étoient belles^ &les, 
Princes fort galans. Madame , répondit 
la f^iiife Italienne , aucune de ;cesPrin^ 
ce0es ne vx3tus égale en beauté ^ &tous 
les ii uices de la terre deviendroiept. 
galans j deviendroient paflioançs ^ .s'ils - 
^voicAt le boahepr 4e yqus voir m, 



PHirOSOPpiQ-VES. ^O^ 

fcul inftant. Sohry ne répondit rien a 
cedifcours: mais elle Ibupira. L'Eunu- 
que étoit trop habile pourne pas entrei 
voir la caufe dece foupir. £tre la plus, 
belle perfonne de POrient , & paflTer 
pour la plus laide ; n'avoir quedix-huic 
ans^ & pas l'onnbre de liberté ; ne comp-i 
ter qu'un adorâceur,^ qu'on nevoitquC: 
rarement , qu'on n'aime que fort peu^ 
& ne pouvoir efpérer qu'un autre ^ 
remplace : à coup s^r on ibupireroit , on- 
gémiroit à moins; & Sohry , en ef-} 
m 9 ne Te bornait pas toujours à fo.u* 
pirer. 

. Elle.prqpofe ta la fauflb Cantatrice dç 
s^arrêter quelque temsauiprès d'elle. Ce- 
toit ce que l'Èunuique déliroit le pliis |! 
cependant il di(|]mula>oppo(a quelques; 
obflacles faciles à lever , & fe conduire 
avec tant d 'art , qu'il augmenta Pempr et » 
fement de Sohry ,. & diffipa tous les, 
foupçons de fes furveillantes. Il céda^ 
enfin,, & :i>ar4it n'avoir &it que céder» 
Son enaploi confiila xl'abora à chanter 
auprès de la Princeife , & à lui donner, 
quelques Jeçons 4e iMufique. £lle joi-, 
gnoit à Tes autres perlerions ^ une voix 
auiC propre à charmer l'oreille , que k^^ 
traits l'étoient à charmer \q$ yeux. L'Eu- 
tiuque avoir foin de lui chanter les airs, 
les plustendres, ^c'étoit toujours ceux, 
^u'eUe i^preupit le .plus aifément. £Ue^ 



'A 



to8 .^ Contes ^ .. 

vouloît auffi qu'il lui expliquât les pa- 
roles fur lefquelles ces airs avoient été 
compofés. Mais leTradufteur avoic preP- ■ 
que toujours foin de leur donner en fens 
relatif à la fituation où Sohry fe trou voit, 
& aux fentimens qu'il vouloit faire naître 
en fon amé. De-îà^ nouveaux fou pirs; 
nouvelles rêveries ^nouvelles queftions.' 
Il crut rinftant favorable pour bazarder 
une épreuve d'un autre gefire. Ce fut de ' 
placer le Portrait è^Abbas fous les yeux ' 
de la Princefle d'Imirette. 
" Sohry lui pàrloit fou vent, & de Pen- 
nyi attaché à une folitude perpétuelle,! 
& de la difficulté de vaincre cet ennui. 
Je ne vois qu'un moyen de l'éviter , & 
c'eft à vous que j'eû fuis redevable. Mais 
6n ne peut ni toujours entendre chan- 
ter , ni toujours chanter foi - même. Il 
eft , reprit vivement l'Italien , d'autres ^ 
talens auffi récréatifs que celui-là , auffi 
faciles à acquérir. Si la Mufique vous 
fait imiter & furpaffer le chant des oi- 
feaux de vos bofquets , la Peinture, par 
exemple , vous apprendroit à imiter les * 
oifcaux mêmes, & bien d'autres objets 
plus intéreflans que des oifeaux. Eh l 
quoi ! reprit encore plus vivement Soh-- 
ry , auriez - vous auffi le talent dont 
vous parlez .? Feu mon époux , répliqua 
Pintrepide Italien , le poflfédoit au plus ^ 
haurdcgré ; je confc^ve même le Portrait 

d'ua 



cl*un Prince de Pferfe qu'il peignît durant 
le féjour qu'il fit à Ifpahan. 
' . A peine eut-il prononcé ces mots , que 
la Princeffe voulut voir le Portrait, & à 
peine ra.-t-il mis en évidence , qu^elle 
s'en faifit ^ le fixe avec attention , paroît 
s'émouvoir ^ loue avec exclamation Tart 
du Peintre, & admire encore plus, mais 
fans en rien dire , les traits qu'il a imités. 
Elle s'informe cependant qui on a voulu 
îeçréfenter dans cette peinture , & fi le 
Peintre n'a point flatte fon modèle. Je 
fçais que fon grand talent fut d'imiteif 
la reflemblance ^ reprit r£unuque; mais 
f ignore à qui ce portrait reffemble. Une 
mort fubite empêcha mon époux de m'en 
inftruire à fon retour au Caire , où il m'a^ 
Voit laiflee. Quelqu'un , à qui la Cour de 
Perfe eft connue, m'a dit reconnoître ici 
les traits du grand Abbas. C'eft ce que 
|e n'ai pu vérifier , & ce que fans doute 
fe ne vérifierai jamais. 

L'Agent ai Abbas n'avoit pas cru de- 
voir paroître mieux inflruit , de peur de 
iè rendre fufpeft. Il fçavoit, d'ailleurs, 
que cette incertitude ne ferviroit qu'à 
irriter l'impatience de la Princeffe, & 
que cette ûnpatience > une fois fatisfaite, 
la conduiroit à un fentiment plus vif en- 
core. Il ne fe trompoit pas. Sohry tomba 
dans une rêverie mélancolique & pro- 
fonde. Le portrait qu'elle avoit en fon 

Tom^ h S 



»IO ^ C O N T B f 

pouvoir Pintéreffbit vivement. Quelle 
impreflîon ne. ferok donc pas fur elle 
Ifobfer qui y eft repréfenté ? Quel dom- 
mage fi ce Prince nexiftoit plus !& s'il 
•xiiroit encore , quel plus grand dom- 
mage d'ignorer qui il eft , d'en être igno- 
rée foi-même! Toutes ces penfées agi- 
tDientfucceffivemenrlaPrincefle captive* 
V-Eunuque Pexaminoit & la devinoir. 
£lle lui fit une nouvelle queftiçn. Cet 
Art , lui dit-elle > que votre époux pof- 
ffidoit fi bien , vous eft-il donc abfolu- 
mwt inconnu ? C'étoir encore où Ta- 
4roit £mifiâire rattendoit. Il répondit 
que, fans y excellcjr, ils*y étoit fouvent 
^ayé avec fuccès. Voixs pourriez donc , 
teprit la Princefle , imiter lafigure de ce 
Iietit chien ? Vous en jugerez , répliqua 
l'eunuque , en préparant fe$ crayons. A 
llnftant même il deffina cet animal j 6q 
le jour fuivant , il fit voir k Sohry, le ta- 
bleau déjà fort avancé. C'eft dommage ^ 
lui dit-elle , de n'employer vos talens 
ira'à peindre des animau;^ J^ai une £f- 
^avequi m'amufeparfesiblies^ autant 
qu'une femme peut en ânmfèr une au- 
tf^ y fa figure a quelque cbofe d'original ,^ 
& je voudrois , par votre feçpurs , en coa- 
ierver la copie, yolontiers^ dit encore 
PjEunuque , à qui cette gradation parut 
devoir être bientôt fuivie d'une plus cf- 
f«meÛe. Déjà il demainioit à Sçhry b 



f]»ermi(non dé faire venir (Jette Efclave..,. 
Attendez, aioota de nouveau la Prin- 
«effe ; tout ceci eil , & doit- être un ihy f- 
tère entre nous , & l'Efolave la» plus zb- 
Ife peut» deveflir indifcrette. Ne poUN 
i'ie2>-vouS' pas^, pourfuivir-elle en rou- 
^iTant un peu y exercer vos talens fur un 
vautre objet< f Par exemple ^ me peindre 
«abi^même alu-Heu d^ellef Madame, ré- 
pli^a PEunuque tranfporté de joie^^ 
mais* toujours* habile à^ diffinauler* , > îe 
doute que tout Teffort. de PArt pui& 
aller jufquefr*là : maïs j'èf^uifleràî de 
mon mieux ces traits que la Natureelle* 
même auroit peine à reproduire une fe^ 
conde fois. 

Sohry lui demanda enfuite qtelle 
aettiiude lui fembloit la plus avantageufe. 
Celle, réponditTili^ qiui vouseft laphis 
ordinaire; Ibn^^ pas idus en votre pottPi- 
voir d'être fans ^grace que fansiieainé. 

li'Eunuquc alors commença librement 
œ portrait , qui étoft robjec principal de 
fa mîffion , & qu^il avoit cru auparavant 
ne pouvoir exécuter qu'à la dérobée, ht 
zèle qu'ilavoitpourfon Maître^ & les 
facilicés que lui donnoR la Princefl*e , . fi- 
itnt^qu'il fe furpaffa lui-même daixs cette 
iMKuvelleoccaiion. Il paruti avoir peint là 
lAus' belle perfonne du monde ,.& n'è^ 
9ikfpas ènoorefott modèle* Cependant w 
ofao&aâE»Tire^ il fyàsBi la^Béaucé qti^u 

Sa 



tl» C O W T E s 

avoit peinte. Il fe propofoic de tirer UfW 
- f»pie exaâe de ce portrait : la PrinceiTe 
-lui en épargaa la peine. Elle lui permît 
-d'emponer l'Original dans là patrie. 
-Qu'il fave, ajouta-t-elle, à m'y faire 
mieux connoitre que dans la mienne oii 
je dois toujours vivre ignorée. Elle pro- 
nonça ces mots d'une voix tremblante r 
fes yeux devinrent humides. Ceo fut 
allez pour déterminer l'Eunuque à s'ex- 
pliquer on peu plus qu'il o'avoit &ic ju& 
qu'alors; mais , cependant , toujours par 
emblème; forte de langage que Ton art le 
dcttoit à même d'employer à ion choix; 
U n'eut pas le loifir d'en (aire un long 
ufage. La prochaine arrivée du Prince 
de Géor^ l'obligea de précipiter foQ 
départ. Sokry elle-même ne cnii pas de- 
voir s'y oppofer. Mais > en partant , il la 
ibpplîa d'accepter une autre produâion 
de ion art , un tableau d<Kit eÛe pourrok 
Toir un jour la répétition au naturel. A 
-ces mots , la fauflie Italienne préfente 
à la Princefle un paquet bien enve- 
loppé, bien cacheté, & s'éloigne en di> 
ligence. 

Sohry foupçonne que c'eft quelque 
aatre portrait, non moins anonyme que 
le premier, dont TEtrangei vient de lui 
faire préfem. Elle rompt l'enveloppe & 
voit un tableau compofé de deux figures. 
Mais gueUe eft ik furpiilè de leconaolccc 



PHIIOSOPHIQrBS. 215^ 

dan$ Tune fa propre image, & dans Tau- 
tre celle du portrait dont on vient de 
parler ! Cette dernière figure étoit repré- 
îentée aux pieds de celle de Sohry , & lui ' 
offroit un Sceptre. Le Prince , d'ailleurs , 
étoit orné de tous les attributs du Monar- ' 
que , & même du Conquérant. Mais c*é- 
toit-là tout ; rien de plus ne fervoit à 
indiquer fon nom. L^Agent àiAbbas s'é- 
toit tenu fur cette réferve > ne fe croyant - 
pas autorifé àen dire plus > & craignant 
fur-tout d'en dire trop. 

'C'eft Abbas ! difoit Sohry en elle- ; 
.même ; plus d'une raifon me porte à le 
préfumer. Mais hélas ! Si c*eft lui ^ que 
de raifons s'oppofent à fes vues ? Ne s*ex- 
pliquera-t-il point trop tard? Me fera- ' 
t-il jamàis.poffible de l'entendre , ou per- 
mis de l'écouter .' ^ 

Ces réflexions fe renôuvelloîent fou- 
vent dans fon ame , & l'attriftoient tou- 
jours. Cependant l'Eunuque arrive à If- 
pahan , inftruit le Monarque de ce qu^il 
a fait, & l'exhorte à venir lui-mêm)5 
achever un ouvrage fi heureufement 
commencé. Le portrait de Sohry kio\t 
pour Abbas une exhortation encore plus 
efficace. Il lui parut fi. beau, qu'il le foup- 
çonna d'être un peu flatté. Le Peintre^ 
cependant , lui proteftoit qu'en cette oc- 
eafion Part étoit refté fort au-deflbus de 
k nature j £;; cet aveu ne partoit poinç^ 



ai4 C O N T B s 

d*jxne fyxffe modc&iQ ;Sohry était auili 
fupérieure à fbn portrait , qu'il Tétoit lui- 
niême à toutes les Beautés dont le Sénjl 
à}f/46ias. étoit peuplé. 

On ne tarda pas si voir paroîcre à la 
Cbur d'Imirette un Envoyé du Sophy. 
Cette ambaflTade avoit un double objet ^ 
df demander Sohry au nom à^Abbas^ou, 
de. déclarer la guerre en cas de refus. Lui* 
mêmexegardoit ce refus comme certain. 
Une haine ancienne , & par conféquent 
implacable , animoit les deux nations 
Tune contre l'autre. De fort mauvais Po- 
litiques les entretenoient dans ce préju- 
gé ; & leurs Princes , qui fou vent ne 
r^pprouvoient pas , n'ofoient eflayer de 
Id détruire. 

.C'eft , fur-tout , ce que ne vouloit 
point tenter Difvald , frere de Sçhry , & 
de plus ennemi perfonnel d':/f i^Ar* Ré- 
folu de rejetter fa demande , il prend 
avec le Pince de Géorgie , fon futur 
bf au-frere , des mefures pour lui réfifter. 
On cffayeenméir.Q temsde faire pren- 
dre le change à J 'Envoyé dg Sophy, On 
ne lui paile que de la prétendue laideur 
dé Sohry , & , pour mieux l'en convain* 
cte , on lait paroîtce à Tes yeux cette fœur 
aînée. , diflformeà tous égards > & qui n'ar 
vpit rien de commun avec /a cadette, ex- 
cçpié le nom. L' Agent à^jûbbus étoit tore 
furgfis 91'uaÂoi pâ^ fe xçfcHi4|Çtà»cjUV« 



ièmbler u^e armée pour tenter une pa^ 
jeille conc^^êçe. 

/La vraie Svhry , celle qui occaHonnoic 
Utput ce. trouble » en écoit la moins in^ 
truite. Elle continuoit su vivre & à s'e&r 
nuyer dans la folitude. Le tableau que 
lui avoitlaiiTé P£unuque , en laquittant j 
ioccupoit fouvent fes regards. Seroit-il 
l>ien vrai 9 qu^AAbas ne me crût pas auifi 
affreufe qu*on le publie f Elle fe le per- 
;p]adoic de fon mieux , & k toui; événe- 
ment cette idée la. confolpit. Survint 
tout-à-coup le Prince de Géorgie occupé 
lui-même d'une idée fort aiHigeantepour 
jelle > & qu'il cnoit propre à le raflurer, 
U venoit , dis^je , exiger de fa Fiancée 
un facrifice qui paroîtra toujours excédi* 
.vement. dur k une, belle perfonne j & 
jtnf me à une laide : c'étoit d'écrire de fa 
propre main au Roi de Perle , qu'elle n'a 
ni agrément,, ni beauté. Une telle pro- 
j^ofition fit frémir la Princeffe. Elle trou- 
va quec'étoit abuler de fa docilité, Sç 
jiorrer Talicendant juliqu'à la tyrannie» 
£lle gardoit un morne & froid filence* 
Taymmas réitère là demande , & eft 
furpris d'avoir été contraintde lefaire. 
Hé quoi .^ lui dit-elle enfin , avec beau« 
coup d'émotion fie de vivacité, ma ré-r 
putation de laideur n'eft-elle pas iufÏKi 
îamment établie t. Ne pâiTé-je pas pour 
Î)|Ç) i^odèle de difToimitéf Le Koi de 



2t6 ] Ce NT ES 

Perfe , reprit-il avec chagrin , h*en paroïc 
pas bien convaincu. Il vous fait demani- 
dèr par un Ambàfladeur.^ &il vient lui- 
même appuyer cette demande à latête de 
cent mille hommes. ' 

Cedte réponfe rendit la PrîncefTe une 
féconde fois rêveufe. Le dépit fur fon 
vifage parut avoir fait place à d'autres 
tnouvemens , & Taymuras crut même y 
remarquer l'empreinte de la joie. Ce fut 
une raifon de plus pour infîfter fur la dé- 
marche qu'il exigeoir. Eh ! que produira 
ma lettre , ajouta la Princefîe? Détrom- 
jpera-t-elle plutôt Abbas que les difcours 
de toute une Nation ? Une ligne de vo- 
tre main , répliqua Taymuras , en fera 
plutôt crue que toutes les bouches de 
î'Afie. Une femme qui déclare qu'elle 
manque de beai^té, ne doit point trou- 
ver d'incrédules. 

' Sohry lui oh jefta encore que fa main 
ne devoir pas être plus connue à* Abbas 
que fa figure , qu'il ne pouvoit connoî- 
tré. Mais Taymuras lui apprit qu'une lec* 
cre, qu'elle lui adreflfoit dans certaine 
occafion , étant tombée au pouvoir du 
Sopky; il connoifloit , & fon écriture. 
Ce leurs engagemens réciproques. A l'é- 
gard de vos charmes, poûrfuivit - il ^ 
peut- être Abbas a-t-il fait fur ce point 
certaines découvertes ; peut-être n*eft-ce 
. • - >• qu'un 



Philosopïtiqûej. ti.7 

S 'un foupçon , & c'eil ce foupçon qu'il 
it détruire. 

C'étoic-là , au contraire , ce que Sokry 
eût voulut confirmer. Il fallut y pour la 
réduire , les ordres abfolus de la I^çîne 
fa mère* Alors elle crut devoir cedetf ' 
Hé î bien , dit-elle à Tay muras, avec ua 
mouvement de dépit qu'elle ce put cpn« 
tenir , .voyops comment vous .exigez, 

Ïu'on tourne cette lettre finguliere ? 
!hoififfez-en vous-même les expreffions; 
îe ne ferai qu'écrire fous votre diâée. 
Volontiers , rçprit Tâymuras j & U com- 
mença ainfi: 

JLa Princfffc d^lmirette ^ au Roi de • 

Pcrfi. 

Rapprends , Seigneur , çue vous pré- 
ttndez m arracher à mon pays , à ma 

famille 3 au Prince qui dçit être mon, 
àfoux. Ctjl à quoi vous ne parviendrez^ 

jamais de mon avm. 



!•••• 



La Princefle avoit écrit , fans inter- 
ruption ^ tout le commencement de cet* 
te phràfe ; mais elle fe fit répéter la^fii^ 
fulqu'à trois fois. Tay mur as pourfuivit^ 
en ces termes: 

• le dois mimé vous ripiuf çe^quesla 
Renommée a dû vous apprendre s] j^ 
TomeL s T 



JlJ ' C O N T E 1 

fhts-ptii, digne <k 'Cet excès £iÉtpT^^ 

^ ' Ces deitiîers mots pamrent circore 
émbârrït0èr Sokry, Eft - ce bien là ce 
<jtre- Vbùi avêjs Vo«l» dire i demmda-. 
t-dfë àu^Prifto} en rèu^iflâftt? Précîfé- 
nierrf , ièpTk-A"; & il répéta les mêmes 
çxipreffiom: ] àu%çrites - il a^dota celles; 

• '•'■'•••-♦. . > 

• ^izi mqifis (Pattraits pie la fàoins telles 
dè^ fe^rfn^ de cette entrée Ji. -, ^'^ ' / 

■ r * 

• ■-■•-■ _ .^ J; 

Vous me trouvez donc bienaffreufe ? 
interrompit - elle dé houvea»-?.... Ah ! 
vous n*êtes que trop adorable , reprit 
Taymuras. Mais voulez -vous pafler 
pour telle dansl'tefprk du Roi de Perfe ? 
Aîr ! s'il eft aitifi , quittez la plume & 
momrez-vdus ? Sohrj \ quoique d'ftne 
main trenlblaiite , écrivit donc enccNre> 
ce que le Prince vefkHtde^ lui diékcr.^ 

Elle s'en croypit quitte ; mais il ajouta: 

^'^ ' ' -, . '• » 

Cefl: cette entière frivAti€m: de char^^ 
fnes qid nCbblige 'à fuir u>us^ tes res^ 
gardr ryV vouerais p^u¥(H^ nufu»w^^ 
même» ^ > 

'Chacândfe^tfes ittô^y fâifôif frifenSer 



Phi 10 sp PHI QUE s. ti^ 

marquoic celle de fon àme. La plum6 lui 
échappa de la main. En vérité^ Seigneur, 
lui dit-elle j en fe levant avec dépit , j'i- 
gnore quand vous tarifez fur mes imper- 
îedions ! Éh ! Madame, reprit Taymu- 
ras f à peine ce portrait idéal fufHt pour 
me rauurer. Hé ! bien , ajonta Sonry ^ 
toujours fur le même ton , je vais Vous 
aider à finir le tableau. Acesmocs.,1ai- 
fiiTant un miroir ^ elle examine fes traits 
en détail ; & regardant Tay muras d'un 
air ironique & fier. : commençons , pour* 
fui vit-elle , & par ces yeux : fans doute 
qu^il faut les peindre petits , ronds , Oh 
ves , fans efjprit ^ fans aftivité ? A mer- 
veille/reprit T^^mwriix. '^ ^ 

Cette boucbe $ des plus grandes f ces 
lèvres» p&le$ âc livide^ j" . 

s ' • ■ 

Oaacpiut wiernï 

S G H II T. 

' Ces dénis , ftoiies & mal i^é^s ? 






I • 



t; 



^20 Contes 

. s O H R T. 

Ce teint ,' fans blancheur, fanscola* 
ris j fans vivacité ? 



T A y M un A s. 


! ' î 

• 


Parfaiteiaeiat bien. . i 


« 
t 


• ' • ■ - - J ' T t • ' ' 

. S H R x- : 





: Enfin, toute cette phyfiohomie, maul^ 
iide & rebutante ? 

"■ ■ . . .J . ■ . . » , ■ ■ t j i ■■■■.,■ : 

T A T JRï U R A S^ , 

Oui : voilà le portrait qu'il convien^ 
d'envoyer au Roi de Perle. 

Sohry écrivit , en effet ^ toutes ces 
cbofes s mais non fans murmur€;r A>ntre 
celui qui Pobligeoit à les écrire. La let- 
tre part, eft reniifé sHi Sô^Ay 4 & le jette 
dans la plus extrême furpriie. Il compare 
cette lettre avec Jelle qui mipacavanJCefl 
tombée entre fes mains. L'écriture lui 
en paroît toute femblabld; Ceft , difoit- 
îl ,sîoAry elle-même qui s*accufe de lai- 
deur $ puis-je refufer de FeiLi?rpJtc ? 
Mais fi jel*en crois , l'Eunuque, à coup 
sûr , n'eft qu'un* impofteua:. Jl ordonne 
qu'on le faUe venir , & lui prefcriçiflîpé- 
rieufement d'accorder , s'il le peut , les 



deux portraits .• celui qu'il a fait de 
Sohry en peinture , & celui qu'elle fait 
d'elle-même par écrit. i 

Chaque ligne que lifoit l'Eunuque 
ajoutoiità fon étoûnement. Ilreconnoît 
la main de la Princefle , & ne reconnoît 
aucun de ks traits dans les détails bur- 
lefques dont cette lettré eft remplie.^ Ce. 
n'eu pas tout > arrivant à Pinftant même 
des dépêches de l'Envoyé du Sophy , 
dépêches qui femblent confirmer en tout, 
point les détails de la lettre. L'Eunuque^ 
Lors de lui-même , tombe aux genoux 
à^yibbas. Je jure par le Commentaire 
à'Aly , s'écrie le Renégat Italien , que lô 
portrait que j'ai remis à votre Majefté' 
eft encore bien inférieur aux charmes 
de la Princefle d'InnirettCj & que la pein- . 
tjLire qu'elle fait ici d'elle-même , n*eft 
que pour vous faire prendre le change , 
comme on l'a &it prendre à votre Mi* 
fîiftre. 

Quoi / s'écria le Sophy indigné, cette 
femme me mépriferoitau point de vou- 
loir que je la crufle laide ? Il y a peu 
d'exemples d'un mépris porté juloues-là, 
N'importe, c'eft ce qu'il faut vérifier. En 
effet y dès le jour même, il donna des 
ordres pour faire marcher une armée 
nombreufe vers les frontières d'Imirette , 
&, peu de tems après , il marcha lui- 
même pour la commander. Il eut foin 

T } 



tM C K T B « 

de conduire TEunuque avec lui poof 
deux raifofts y pour le mettre à même de 
, fe juflifier > ou pout le faite pendre s'il 
« fe jultifioit pas. 

On fçut bientôt à la Cour d'Imirette 
qu'il falloit . ou fe battre, ou trouverai! 
JRoi de Perle , une Princeffe auffi belle 
qu*il felafiguroit. On s'en tint au pre- 
mier parti. Quant à celle dont la beauté 
occafiomioit tant de mouvement , elle' 
cùtt volontiers approuvé le parti le plus* 
dotiif .11 cft rare qu^iné femme fâche mau- 
vais gré à qudque kmant que ce puifla 
être, des efforts qu'il fait pour Tobte-' 
nir, ôcSokryétok fort contente que £kV 
lettre n'eût point ralenti cetix SMbas. ' 

Les Rois dlmirctte & de Géorgie* 
avbiem féirtii leurs forces. Ils s'étoient' 
retraticfics , & attertdoient AHus > oui^ 
ne fe fit pas long-tems attendre. Il les' 
attaqua fans héfiter. Le combat fut rude' 
& fanglanr. Les deux Rois alliés s*y com-* 
porrerent ^ Tun en Souverain qui défend 
{t% Etats , l'autre en amant qui défend 
fa maftreflê. Mais les efforts A^ABbas ne 
furent pas moins grands ; & furent plus ! 
heureux. H remporta ume Viftoire com- 
plette , déttuifit , ou diffipa Farmée en- ^ 
nemie , & pourfuivit les deux Chefs jùf- ' 
qu'à la Ville où ie frère de Sohry tenoit ^ 
fàCour. 

Inftruit par ^Eunuque Ixalieri que W 



PfincelTe tenoit la fienne ailleurs, il y 
marcha fur le champ , tandis que . U 
ineilleure partie de fes troupes bloquoit 
la Capitale. Il arrive ^ & apprend qu'eii 
effet 5ofery habite ce féjour. On conçoit 
fans peine Pexcès de fon impatience & 
de fa joie. Il ordonne qu'on le conduife 
vers la Princeffe. Il eft obéi* Mais que 
voit- il f un objet auffi hideux qu*il efpé- 
Toit le trouver féduifant , le vrai mq-; 
dêle du podrtrait exprimé dans la lettre 
^u'il a reçue avant 4bn départ î.en un 
mot , la diflbrme Princeffe qu'on a déjà 
iait voira fon £nvoyé. Certains rapports 
faits aux deux Rois fur le fèiour & Iç 
départ de la fauflè Ëtrasgere , les avoient 
déterminés à fubftituer dans cette même 
folitude Painée à la cadette, ^bbas fit 
quelques ^ueftions à (a prifonniere. Les 
réponfes qu^il en reçut , augmentèrent 
ion déplaiiir. Elles étpiem parfaitement 
conformes à la lettre qu'il fuppoibic 
«voir été écrite par elle ; & il reÛe per- 
Aiadé que cette 5oÂry fi faiiieufe par fa 
èeauté , ne doit Pêtre qu^ |^ur fa laideui<. 
Je n'ai «ul reproche à lui faire, di(ojijt 
Abbtis \ elle efl encore plus diâbrm^ 
^tt'dlenc me t'écrit. Powr toi > misera- 
Ue , ajouta-t-il , en parlant à rÉimuque^ 
ce qui la juflifie te condamne : cett(: 
«xceffive difformicé eft Parrêt dç t|i 



ûi4 Contes 

Grand Roi ! s^écria PEunuque ^ tn 
tombant de nouveau aux pieds de 
Sophy , que votre Majefté me laiflTe 
éclaircir ce myftere. Il y en a un dans 
tout ceci que je ne conçois pas. J'ai eu à 
peindre, &j*ai peint la plus belle pcr- 
îbnne du monde : ce n'eft donc pas 
celle que vous voyez. Mais celle que j*ai 
peinte exifte: j'en réponds fur ma tête, 
que vous ferez le maître de nie faire en- 
lever demain comme aujourd'hui. De 
grâce retournez vers la Capitale , hâtez- 
en le (îége : fa prife pourra mettre en- 
tre vos mais une capture encore plus pré- 
cieufe. 

Zomrou eût pu en partie développer 
cette énigme. Mais lui-même avoit laiffé 
pénétrer fes deffeîns : il étoit gardé à vue 
par ordre des deux Rois , depuis le jour 
de Tarrivée du Miniftre à!Ahbas, Par 
cette raifon , il n'avoir pas été plus utile 
à cet Envoyé y qu'il ne pouvoit l'être 
alors au Sophy même. Abbas prit donc 
une double réfolution. Ce fut de preffer 
là Ville aflîégée , & de faire battre la 
campagne par des Emiflfaires munis du 
portrait que l'Eunuque avoit tracé. Le 
Prince leur ordonna de lui amener toutes 
lès femmes qui auroient quelque reflem- 
blanceavec ce portrait. L'Eunuque an> 
bitionnoit cette commiflion >* mais Ab^ 
bas ne lui permit pas de s'éloigner de 



PHIlOSOfHlQUBJ. ilÇ 

fui. Il vouloic s'en fervir à diftinguèr la 
Princefle , au cas qu'elle Te trouvât dans 
la Ville, ou pouvoir venger fur lui fon 
chagrin , au cas qu'elle ne fe trouvât 
nulle part. 

Le fîége fut pouflfé avec tant de vi^ 
gucur. qu'en peu de jours la Ville n*a- 
voit plus guères que la moitié de fes dé- 
fenfes & de fa garnifon. Mais le cou« 
rage des deux Rois étoit toujours le 
même. Ils ne vouloient ni fe rendre , 
ni livrer la Princefle qw^Abbas eût pré- 
férée à toutes les Villes de leurs Etats. 
£lle n'étoit point d'ailleurs dans la Ca« 
pitale. Sohry , inconnue & déguifée, 
habitoit un afyle H peu fait pour elle , 

3u'il n'y avoit nulle apparence jiu'on 
ût l'y chercher. Là j elle gémiffoit fur 
fes charmes qui caufoient loppreffion 
de fa Patrie. Mais prefque certaine 
c^Ahbas eil celui dont elle adore en 
iecret l'image , elle n'ofe le qualifier 
d'opprefleur. Elle fent même qu'il ne 
tient qu'à ce léger éclairciflement pour 
qu'il foit, à peu-près, juilifié dans fon 
ame. 

Cependant , le péril augmentoit fans 
relâche pour la Capitale. D'un inftant 
à l'autre la place pouvoit être forcée, 
pillée , faccagée. Le Roi Difvali , ré- 
folu à tout , excepté à voir la Maitrefle 
^ fa Mère expofées aux fuites qu'en** 



ti6 G O N T B $ 

traîne le fac d'une Ville ^ prit le parti 
de les faire échapper ^ Tune après l'au*- 
tre , par une voie qu'il croyoit sûra 
Mais yibbas avoir pris des précautions 
plus sûres encore. Peu d'inftans aprèj 
leur fortin, onluiansena les deux fugi- 
tives, y 

J'ai déjà dit que la mère de Sokry ne 
cédoiten beaucé qu'à Sohry même. H 7 
avoit , de plus ^ cntr^clles , cette forte 
de reflemblance qui ne fuppofe pas tour 
jours une entière égalité de charmes. Par 
cette raifon le portrait qu'avoir tracé 
l'Eunuque , portrait bien inférieur à 
l'original , reflfèmbloit beaucoup plus à 
la première qu'à la féconde. Abbas au 
premier coup-d'œil s'y m^rit , & crut 
tout remWêmc expliqué. Les charmes 
de fà captive firent même tant d*im- 
pneffion fur lui , qu'il ne fongea plus à 
faire d'autres recherches , & que l'fîunuT 
que Peintre lui parut abfolument jufti- 
fié. Mais celui-ci prétendit lui-même ne 
l'êrre pas encore. Il affura fon Maître 
que jamais cette Prinqefle n'avoit fervi 
de modèle au portrait en queftion , & 
qu'à coup s6r ce modèle exiiftbir. 

S'il eft ainïi , Madame, reprit Abbds > 
en s'adreffantà la mère de Sohry ^ vous 
voyez dèsàppéfent ce qui peut & doit 
former votre rançon. Un objet qai vous 
reflremble,peutfeul vous remplacer au? 



PHriosoîHiQrÊS. ta^ 
pth de moi. Vous régnerez dans mon 
Sérail , ou bien la Princefle votre fille y 
occupera lé rang qui vous eft offert. Je 
ne puis renoncer à Tune que pour obtenir 
Tautre. 

Ce dîfcours fit frémir la belle prifon- 
niere. Elle conjura en vain le Sophy de fe 
rappeler le voeu par lequel elle s'étoic 
liée, vœu qui ne lui permettoit pks de 
difpofer d'ene-même. Un pareil motif a: 
bien peu de pouvoir fur Tame d*un Sec- 
tateur d'^/y. A peitie Abbas parut-il y 
ferre quelque attention. Il ne dépend que 
de vous, Madame, reprit-il , & de gar- 
der vos vœux , & de comWer les miens. 
Que l'aimable Sohry vienne jouir d*un 
avantage que vous dédaignez , faute de k 
bien connoître. N'efpérez pas, du moins, 
que je cherche à étouffer Tamour le pluî 
«ncere & le plus ardent , brfque vouf 
paroîtrez n'écoutet qu'une haine injuftc 
6c de vains préjugés. 

Abbas , qui n avoir prefque pas re-^ 
marqué Fatime , ( c'eft le nom de la fille 
de Zomron ) Tenvilàgea lorfqu'ellecom- 
mençoit à murmurer tout bas de cette 
inattention. Abbas trouva Pamour de 
Difvald parfaitement bien fondé. Fa-^ 
rimé avoit affez de charmes pour l'cn- 
flammer lui-même , fi elle n'eût pas eu 
Sohr^ pour rivale. Il fongea cependant 
à faire craindre au Roi almirette que 



%%l Contes. 

Sokry n*eflayât trop tard de remporter 
fur Fatime, 

Ce ilratagême lui réuffit, A peine 
JDiJvald eut appris la captivité de la 
Mère & de fa Maîtreffe j qu^il fongea 
féneafement à les échanger pour fa 
fœur. Ce fut dans ce moment-là même , 
que les Emiflaires à^Abbas lui amenè- 
rent une jeune perfonne vêtue en ef- 
clave , & infiniment plus belle encore 
que le portrait qu'il leur avoit confié. 
On s'emprefle , on regarde > on admire. 
C'eft Sohry \ s'écrie auflî- tôt TEunuque $ 
c*efl ma fille î s'écrie la Princeflê Douai- 
rière : c'eft Abbas ! s'écrie en même- 
tems la prétendue efclave > & elle s*é- 
vanouit. 

Abbas j hors de lui-même, ébloui de 
tjant d*attraits , & ne fâchant comment 
interpréter cette défaillance & cette ex- 
clamation fubites i ordonne que les fe- 
cours fo^nt prodigués à la Princeffe. 
Lui-même eft le plus ardent à la fecou- 
rir. Au milieu de quelques agitations, 
inévitables, une boëte cachée dans ks 
habits defclave s'échappe & tombe. 
Abbas croit la reconnoître , s'en faifit, 
l'ouvre & y trouve fon portrait. A cette 
vue; toute fa fierté Afiatique difparoît, 
U tombe aux genoux de la faufle efcla- 
ve. Adorable Sohry y s'écria-t-il I quoi ! 
Qiême en fjyanc ma perfonne , vous 



Ph II.OSOPHTQUËS. 229 

fuyiez avec man image / Il eft donc 
vrai que vous ne m'évitiez que par con- 
trainte/ Ah! ccflez de gêner vos fenti- 
xnens > & daignez en recueillir les fruits .* 
à peine les croirai-je aflez payés de toute 
ma tendrefTç &; dp cpute ma puiflfance. 

Sohry , en ce moment , ouvre les 
yeux. Quelle eft fa furprife ! elle voie 
le réalifer le tableau que l'Eunuque lui 
a laifTé en la quietant ; elle voit en per- 
fonne le fuperoe Abbas dans Pattitude 
où elle Ta vu tant de fois en peinture; 
elle le voit à fes pieds ! Un mouvement 
de joie qu*eHe cherche à cacher > une 
forte dp confufion modefte^ ajoutent 
encore àfa beauté. Survient à Tinftant 
la Reine fa mère 9 & fa confufion aug- 
mente. Mais un Envoyé du Roi d7- 
mirette vint mettre fin à leur embarras 
réciproque. Il venoit propofer pour Té- 
change des deux premières captives , 
celle (jue le hazard avoit déjà mis au 
pouvoir du Sophy : ce qui n'empêcha 
pas que réchange ne fût accepté , la 
paix faite ^ & ^ ce qui die encore innni- 
ment plus ^ toute femence de guerre 
éteinte. , 

Abbas reflTentoit fon bonheur , au 
point de vouloir que tous les autres 
fuffent heureux. 11 accrut les Etats du 
Roi àlîminttc j qui époufa Fatime ; il 

fit époufer fa propre foeur au Prince à 



tjo C O N T B s 

qui il enlevoit Sokry: il partagea av« 
cecte dernière toute là puitTance ^ & Ja 
laifTa régner fans partage lur fon ame. 
L'Eunuque mit fin à les voyages ; Ôc 
Sokry f en fixant le cœur de Lbn Ëpoux i 
afTura aux Princes voifins teur repos , 
leurs femmes ft leun Etats. 




PHIIOSOPHIQVBS. 2)1 

LES SOLITAIRES 

DES PYRÉNÉES; 

tfôUVELLE Es PACK OL È Et 

Fkançoise. 

SUR ces Monts qui féparenc rsfpa- 
gne d'avec k France , deux Heroii* 
tés y l'un François » Paucre Ëfpagnol , ha«- 
bitoienc à peu de diftance l'un de l'autre* 
jteur â^e étçic à-p^u-pi;ès égal ^ & 
peu avancé \ leur figpre des plus ayan-^ 
caijeufes, même fousieur habicdif&rme} 
Içur conduite enriéremeot oppofée à cel- 
le des Hermites ordinaires. Us ne men- 
dioienc pas , ne recevoieoc ni dons ni 
vifitcs , fa voient lire & lifoient. Leur pre^ 
9ÛeF foio avoir été de fç fuir , leur condui- 
te réciproque les rapprocha : ils fe virent 
fbuveoc ^ fe parlèrent fans défiance. £ri 
un mot , ils étaient, voiiuis fans être en- 

Jei^is : chofç presque attiH rare entre des 
nulles de cetie nature , (ju entre des ri^ 
vaux de toute autre efpece. 
, Ciiaçun d'eux avoit un fécond ,^fur le« 
f lie}i il fe repofoit de certains menus dé7 
uiU. L'Hermi^ Françoisdut paraculie- 
rement applaudir aux foins de (on jeune 
DiftiptUJC'éciodtunnapdèled'attachejj^ni: 

dezàle(dc.çl'«^Yiçé*Nulk Êuigue Adikc;<i 



àjî C O N T K s ^ 

butoit , nulle démarche ne lui fémb!o/è 
pénible. A peine, cependant, paroiflToic-^ 
il toucher à (a qfuinziéme antiée, Toutei 
les grâces de la jeuneflfe & de la beauté 
brilToient fur fon vifage : on l'eût pris 
pour l'Amour , qui , par divertiflèment j 
s'étoit affublé d'un froc, * 

Un jour qu'il étoit abfent , le Reclus 
Efpagnol vint coriverfer avec le François! 
Non , difoit-il à ce dernier , le chécif ha* 
bit qui vous couvre , ne peut vous dégui- 
fer à mes yeux. Vous n*ériez point fait 
pour être ainfi vêt4i , logé , couché -, en un 
mot pouf vous enfévelif dans ces mon- 
tagnes. Quelque incident vous aura fait 
renoncer au monde. Mais fongez qu'il 
en faut de bien cruels ^ ou de bien bifar- 
res j pour juftifier une telle réfolution. 
Oh ! s'il eft ainfi , reprit celui à qui il 
parloir, je fuis plus que juftifié.Mais vous? 
même , quels bifarres , ou quels fâehetfx 
incidens vous ont fait prendre une ré- 
folution toute pareille à la mienne ? - 

Il eft vrai, répliqua VECpagnùl ^uV 
vouloit caufer , & qui île trouvoit nui 
danger k le faire , il eft vrai que je n'é- 
tois point né pour m^afFubler d'un fac j 
me nourrir de racines & coucher fur 1^ 
dure. Il eft encore vrai que je mitigé eff 
fecret ceite auftérité apparente. Mais^ une 
foi^ de difgraces & de fautes m'a ren<^ 
du^itéguifcment néeeffaireMi.Oh ! vod 

travers 



PHIIOSOfRlQUES. 23| 

travers & vos malheurs n*ont jamais pu 
^aler les miens , interrompit Taur re Her- 
mite. Vous en allez juger, ajouta l'Ef- 
pagnol. Premièrement je fuis marié. Et 
moi auflî , reprit THermite François. 
J'aime ma femme qui me fuit, ajouta 
le premier. Je fuis ma femme qui m'ai- 
me, répliqua le fécond. 

L'Espagnol. 

J'époufai la mienne par fupercherle. 
Le François. 

On y eut recours pour me faire épou- 
* iêr la mienne. 

L' E s P A G N o L. 

Je l'aimerai toujours. 

Le François. 

Je doute que je puiflTe l'aimer jamais. 

Voilà efiedivement , reprit l'Hermite 
Efpagnol y un contrafte àufTi bilarre que 
marqué. Mais voyons jufqu'où il peut 
s*étendre. Je vais commencer j perfuadé 
q^ue vous imiterez ma francbiie & ma 
confiance. 

Frère Paul , tel qu'on fe figure ici le 
voir en moi , eu à Madrid le Comte 
cl*0/..... Ma Maifon eft ancienne & il- 
luftrée , ma fortune alfez coufidérable. 
J'ai fervi mon Roi avec zèle & avec fuc- 
<jès dans les armées. C'étoit en Italie o\x 
la guerre fe feiloit. J'y formai quelque> 
liaifon avec «le Comte de C... S.... nom! 
^t n'étoic pas le fiejn propre , m^is Qu'ils 

Tomel. y 



devoir à trtie aôioft des plus éclàtdo^. 
Vous fçavez que c'eft i ofage en Efpagne 
de domer à un Officier qui fe diftin- 
gue, fe nom même du lieu où ils'eft 
diftingué •: récofnpenfe la plus flartenfe 
pour une ame noble. D'ailleurs , le Com- 
te *avait-par lui-même de laraiâraDoe& 
de la fortune : ava^ïtages qui iui or ^ 
furoient un atûtpe 4>éefl digne d'envie. Il 
devoità <bn retouf €^oui«r JAonaLéonôr, 
une des plus bélks perfotines de toutes 
les Efpagnes ; hms en mèave tems une 
des plus altieres. £lle fembfe avoir oir* 
blié cette felifîbili«é /î naturelle à fon 
fexe, & fur-tout da^scetce Contrée, povr 
emprunter • toePtè la hauteur du nôtre. 
I/orgueil éft fa paffion la plus décidée : 
cUe vent dtes dclaves plutôt que des 
amans. Jenek connoifibis que de nom 
Ôc n'en étois pas mieux connu ; comme: 
cepef>dam elle érok n^ mon éaoemie » 
c^eft-à-dire^^u'il y avoir, enore ma famil- 
le & la fienne j une de ces haines héré-. 
.ditaires <j9«^bn prend ridiculement foin 
de per|>étuer iùmsi ofiaque génération i 
î*étois loin d^adopter cerce haine in ju^. 
J'éprouvai même an fcntiment bien op- 
pofè à l'aQ>Éâ du pcKtraitde DonaLea* 
4È0r. Sa famille l^avoit envoyé au Com* 
te en ateend^nt qu^il pût aller prendre! 
poflfeffion du modèle. Mais il me parues 
BioiBBS éUétti^ue moî*même 9 descfaan-^ 



P H T 1 e s C f fli Q V B s. ^ VS 
4ncsqu'€taloit cfftte peinture. Ilpiefem- 
ï)la trop peu occupé du bonheur qui Vat- 
tendoic; loin de fe livrer à une joie vive 
& bien fondée , il écôic rêveur & mé- 
lancolique ; il ne répondoic qu'avec em- 
barras aux quefUons qu'on lui faifoit fur 
ion futur «Mriage. £n£n , il me dpno^ 
4ieu déjuger qu'il iie s'y difpoC&it qcU V 
l^eç répu^nsuace : découverte qui;me[caH- 
fpitupeextrêm^jf^rprirfe» .i . J .i 
;^ La^ijerref^faiiay ayeç ^iyacitje ,^ I^ 
rencontres étoienc fréquentes ^ , n))e«Mf- 
aietes. Le CoiAte fut un jour comoian- 
dé pour une expédition fecreue s je le (^ 
inoi-ipéiBe pour le fontenir. I) .tomba 
dans une eniDiUcade& £s vit envelojppi 
par me Troupe bien (trpérieûre à ta nèoj- 
ne. J^arriyaia cems pour ladégager ; mais 
déjà le Comte étoît bieile ^ renyerfé de 
cheval iànsconnoiflTance, & prêt à étr^ 
foulé aux pieds par ceux des ennemie. 
Je le fis iecourir 9 candis que je faifois 
rêteabx ÂUenaans^j <m'une Troupe fioui- 
if^Ue.venoic de repfor<:er. Enfii? j aprèjs 
une mêlée furieufe , Tavantage nous dè*^ 
tpe<ira. Je fis craufporter le Comte au 
Quartier * Général 9 où les plus habiles 
Chirurgiens défefpererenc de fa vie. C^ 
fut dans ce nK>ment , qu'un Soldat de 
nia Troupe m'offrit le poserait de I^onor^ 
il l'a voie pris dans la. poche d'un ^vX^^, 
ememi>qui r èyaBcd'éur^.tué ^av^t ej^ ^ 



ajfi C ryv t B 5 

précaution de fouiller le Comte. L^étst 

où étoic réduit ce dernier, & fur-tout 

l'envie de garder le portrait de Leonor * 

m'en fit fufpendre la reftitution. Je fis 

remettre la boëte parmi les effets du blef- 

fé , après en avoir détaché la miniature 

qu*eHe renfermoit. L'indulgente Loi de 

la galanterie tolère aifément ces fortes 

"de larcins. Je crus qu'elle m'autori foi t à 

me faire fqr ce point Théritier duGom* 

*tè, fuppofé qu'il ne guérît pas de Tes 

•bîéffures.' 

Ilétort encore dans Tétac le plus égui^ 
*Voque, lorlqu'unc paix fubite fépara les 
^Armées, &que des motift prelKins mé 
*+àpt)ellçrent en Efpagne. Je me rendis 
*Sevillè ; c'étoit le fêjourqu'habitokZ^o- 
'na Léonor, Je parvins à la voir > mais fans 
sne faire connoître , fans même avoir pu 
^ri être remarqué. Elle me parut encore 
^us belle en réalité que dans fon por- 
trait. J'en devins éperdûment épris. Mais 
lén même-tems , je frémis des obftacles 
tjue Fantipathie de nôsikmillê&aildirop- 
pofefà'cet amour. - • 

- • " J elfayai quelques voies d<e réconcilia^ 
tion ; toutes furent inutiles. Dan$ cet in- 
tervalle , le Comte de C... S.... guéri de 
ies bleflures, avoit été nommé Gouver- 
neur d'Oran , & étoic parti du fein de 
ï*Italie même,pc)Ur fe rendre à ccrt^ Ville 
d- Afriq^ue. VoUs- fevez que k. Gouvcr^ 



neur de cette Place ne peut s'en abfen- 
ter fous aucun prétexte. Ce porte n*efl; 
pour lui qu'une prifon honorable , & le 
nouveau Gouverneur jugcoit Dona 
Léonor très-propre à égayer cette pri- 
fon. Il ju^eoit bien ; mais il s'y prit mal. 
Ne pouvant agir par lui-même , il choi- 
fit pour député un de fes principaux do- 
mefiiques , Africain d'origine , & mille 
fois plus intérefle que cette origine ne le 
fuppofe. Je lui avois été utile en Italie , 
où dès-lors il fervoit le Comte, Le ha- 
fard me le fit rencontrer comme il dé- 
barquoit à Cadix. Il me reconnut, m'a- 
borda , & m*apprit le fu jet de fon voya- 
ge. Il venoit, me dit-il, demander, au 
nom de fon maître , Dona Léonor à fes 
parens. Cette npuvelle me fit pâlir, & 
l'Africain s'en apperçut. Il ofa me faire 
dîflferentes queflions qui toutes avoienc 
pour but , & de me marquer du zèle , & 
de m'arracher mon fecret. Je crus pou- 
voir le lui confier ; je lui avouai que mon 
trépas écoit certain , fi quelqu'autre que 
moi époufoit Dona Léonor k 

< L'Africain parut un inftant rêveur : 
fiprès quoi il ajouta qu'il favoit un fe- 
cret pour conferver mes jours; mais que 
Jds fiens feroient par-là fort expofés , & 
f^ fortune perdue fans reflfourcé. Je lui 
ofiris , pour le raflurer , ma protcdion , 
^ une Técompetife proportionnée à ce 



2^8 Contes 

grand fervice. Je ne prévoyoîs pas qu*it > 
pût m*en rendre d*aurres que de faire 
manquer le mariage qu*il s'étoic chargé 
dç faire réulTir , & , en effet » c'était déjà 
beaucoup. Mais l'Africain ofa davanta- 
ge. Il mepropofa de me fuWlitueràja 
place de fon maître : chofe j ielon lui > 
fort aifée &très-excufable. Quancà moi» 
elle me parut & plus difficile & très- peu i 
honnête. Cétoit néanmoins le (eol expé- 
dient qui ntie refiât. Que n*ofe point un ^ 
amour impétueux , à qui les ûioyens or- -^ 
dinaires manquent pour arriver à ion 
but , & , fur-tout > à qui la route oppo- 
fée offre un moyen sur çT y parvenir ? En , 
effet , r Agent du Comte étoit muni des- 
attentions les plus claires , les plus au- * 
thentîques. Il n'étoit pas poffiWe de ré- 
voquer fa miffion en doute. Ce i?*efl pas 
tout , le Comte marquoit expreffénient 
que fur la réponfe de fon Envoyé, il vien-» 
droit lui même effeAuer en perfonne l'al- 
liance qu'il foll ici toit par«n tiers. L'iâge» 
de ce rival étoit d'environ ^ix an$ pli» : 
avancé que le mien; mais cette diifé-»: 
rence étoit peu remarquable. Il y avpit , 
d'ailleurs , entre notre taille & nos traits 
ce rapport qui peut faire illufion à des 
yeux peu familiarifés avec. l'objet qu'on 
veur rennplacer ; & ce qui achevais de ^ 
rendre cette illufîpn facile jc'd[l que le- 
Comte 4b&dt de fo&pays depuis vingts 



PHItOSOPHIQtTBJ. t^^ 

ans , étoic abfolumenc inconnu à Dona 
Léonor ; il n'étoic gueres mieux connu 
peribnnellemenc d^s aucr^ parens de 
cette belle Ëfpagnole. Tant de laciiicés 
me féduifirent. Ain(i nous convînmes; 
r Africain & moi i ^u'il (èroît^ en efiec >> 
la demande au nom du Gouverqipur ; 
mais qu'il rul>(lituefoic mon portiait ai» 
ifien. jy joignis même pour plus xi'aur. 
thenticicé, celui de Dona Léonor ^ auquel 

{''avois iàk adapter une boëte toute (efn- 
)lable à celle que j'avois reftituée au- 
Gomte. Ce que nous avions prévu arri- 
va. La propoHtion du Gouverneur d'O* 
jran fut approuvée de touoela famille de 
l)(méi Léonor s & ce que je n'avois ofé 
prévoir , mon portrait plut à cette jeune 
& altière Beauté. Vou^ pré(umez bien 

aue l'Agent du Comte lui écrivit d'ua 
tyle à Te ckmer plus que jamais à fon 
rocher. Mais tandis que ce rival , trom- 
pé par cette lettre , re;gai'doit fa démar- 
che comme infruâueulè > j'en reçueillois 
hardiment les fruits. 

Au bout d^un intervalle raifonnable ^ 
jjç mt préièfite fous le nom clu Comte > 
accompagné de quelques amis qui ap- 
prouvoient & fervoient mon ftrataçême* 
C'étoit vers le foir ^ &, la cérémonie ne 
&t pas même difierée jufqu'au. matin. Jei 
motivai cette extrême diligence de l'ab« 
4dne nécd&té qui me Hy>peUiHc à moni 



t^a C o i4 T E à 

Gouvernement , du danger qu'ily au- 
roit pour moi à être furpris en Efpagne. 
Ges raifons écoienic plaufibles, & ellès^ 
furent goûtées. Nous nous acheminâ- 
mes , fans différer , vers le Port de Ca- 
dix > ou un y aiffeau nous attendoit. Une 
vieille tante de Vona Léonor , & qui Ta- 
voit élevéc,voulut s'embarquer avec elle; 
je ne m'y oppofai pas , mais je nV con- 
sentis qu'à regret. Dona Padilla , C c'eft 
le nom de cette tante , ) étoit double- 
ment mon ennemie, & par rapport à la 
haine héréditaire dont j'ai déjà parlé, & 
parce que mon père avoit refufé de met- 
tre fin à cette haine , en époufant Dona 
Padilla'. {ont d'injure qu'une^femmè ne 
peut naturellement oublier, & que cel-, 
le-ci avoit toujours préfente. Quoi qu'iV 
en foit , nous partîmes. Le Pilote avoit 
le mot , & d'ailleurs , le Détroit de Gi- 
braltar que nous pafïames, acheva de 
tranquillifep la vieille tante qui fepiquoit 
de connoître la Carée. Elle ne douta plus 
que nous n'allafîîons en Afrique. Pour 
ma nouvelle époufe , eMe étoit leuie avec 
moi dans la principale chambre du VaiC- 
feau , & elle ne s'apperçut ni ne s'infor- 
ma de rien qui concernât le trajet que 
ftdus avions à faire. -Nous continuâmes 
ainfi à côtoyer de loin les terres d'Efpa- 
gne qu'on perfuadoit à la vieille êtte cet 
fes d'Afrique 9 S/i nous arrivâmes à AU^ 



cante 



f 



Philosophiques. 341 
cante, que la tante & la nièce prirent pour 
la Ville dont j*étois Gouverneur. Il étoit 
prefque nuit ; circonflance qui aidoit en- 
core à Pillufion. J^avois , d'ailleurs , en-, 
voyé d'avancemes ordres par terre. Une 
voiture lefle & commode nous attendoiif/ 
au Port. Je fis traverfer la Ville à mes 
iieux compagnes de voyage & les con- 
duifis en toute diligence à quelques lieues 
de4à dans un Château qui m'appartient. 
Je voulois encore diflimuler , au moins ^ 
quelques jours ; mais les foupçons de 
l'une 6c de l'autre devinrent (1 marqués ^ 
fi prelTans , qu'il fallut enfin me réfou- 
dre à parler net. Je leur déclarai que je 
a'étois ni le Comte de C... S... ni le Gou- 
vemeurd'Oran : mais que mon nom va- 
loir, pour le moins 9 celui que j'avois 
emprunté ; que je pouvois prétendre aux 
mêmes emplois que mon rival ; que ma 
fortune égaloit la fienne j & qu'à coup 
sûr 9 mon amour l'emportoit fur le fien. 
Comment reçut-on votre aveu P in- 
terrompit brufquement l'Hcrmîte Fran- 
çois. On ne peut pas plus mal , répondit 
r£fpagnoL Je le crois j reprit frère Pa^ 
eènUfÇc^tù. le nom que s 'étoit donné l'au- 
ti« Cénobite. ) £t pourquoi > répliqua 
fjrere Paul > en êtes-vous fi intioiement 
perfuadé ? C'cft , ajouta frère Pacôme , ^ 
que j'ai moi-même dfoyé U0 pareil ayeu^ 



¥> 



242 Contes 

&que certainement je lai reçu plus mal 
encore. Mais pourfuivez votre récir. Le 
prétendu frère le continua en ces ter- 
mes. 

^ Non , je ne puis vous exprimer la fur- 
prifeoù ce difcours jetta & la tante & la 
nièce. Jufqu'à ce moment DonaLéonor 
m'avoit prodigué les marques de la plus 
vive tendreflfe. Quelle fut ma douleur de 
la voir défapprouver hautement mon 
ftratagême ! Je lui proteftai qu*il ne m'a- 
voit été difté que par Pamour , & par 
rimpoffibilité de pouvoir l'obtenir au- 
trement; quefavoisun rang à lui donner, 
&que j'étoisprêt à réparer tout ce qui 
dans cette affaire pouvoit pécher par la 
forme, puifqu'auffi- bien il n'y avoit 
plus rien à réparer quant au* fond. Je vis 
le moment où Dona Léonor alloit ou- 
blier fon courroux / mais la vieille tante 
étoit inflexible , & Pafcendant qu'elle 
âvoit fur fa nièce l'emporta fur celui que 
je croyois y avoir moi-même. Je con- 
tinuai cependant à les traiter avec tous 
les égaras poflîbles. Elles avoient tout à 
fôuhait, excepté la liberté de m'échap- 
per , & même celle de faire favoir à leur 
famille l'efféce de captivité où je les re- 
tenois. D'un autre côté leurs parens les 
droy oient en Afrique ; mais le Gouver- 
neur d'Oran ne tarda pas à les détrom- 
per. Impatient de ne recevoir aucunes 



PhIIOSOP HIQUES. 245 

nouvelles de fon député , il prit le parti 
d'en dépêcher un fécond. Celui-ci le fer- 
vit plus fidèlement que l'autre , peut-être 
parce qu'il ne trouva pas la même occa- 
fîon de le trahir. Le Comte apprit par lui 
une partie de ce qui s'étoit paflTé , & de- 
vina le refte. Jugez de fa race & de fa 
çonfufion! Ce qui achevoit de le défef- 
pérer étoic de ne pouvoir fans déshon- 
neur & fans crime s'abfenter delà Forte- 
refle qui lui étoit confiée. Il préféra enfiii. 
fa vengeance à fa fortune , demanda un 
fuccefïeur, l'obtint, & fe rendit fur les 
lieux poqr vérifier le rapport de fon nou- 
veau confident j & toute là perfidie de 
l'ancien. 

Là , il apprit tout ce qu*il défiroit & 
craignoit d'apprendre. On lui confirma 
qu'un prétendu Gouverneur d'Oranavoic 
epoufé , & par conféquent enlevé celle 
qu'il fe propofoit d'époufer lui-même, il 
lui refloit à favoir quel étoit ce raviUeur, 

auelle route il avoit prife, quelle retraite 
avoit choifie. Peut-être n*efpérpit-il 
pas découvrir fi promptement toutes ces 
chofes s mais le hafard le fervit mieux 
qu'il ne l'efpéroit. Un Matelot qui fie 
avec nous le trajet de Cadix à Alicante ^ 
& qui étoit de Séville, y fevint : ayant 
qui parlçr du rapt de Dona Léonor. il die 
publiquement avoir aidé à la concluire à 
Alicante. Le Comte j à cette nouvelle > 



244 C O H T & S 

ne conlùlce xjue Ta fureur. Il fe rend par 
terre&enpofteà Alicante. Le premier 
objet qui s'offree à fa vue eft l'Africain 
qui l*a trahie Celui-ci Payant reconnu 
cberchoit à l'éviter : mais ce fut en vain. 
Ta mort eft certaine , lui dit le Comte 
«n le joignant , fi tu ne me détailles ton 
nifôme trahifon ^ & fi tu ne m'introduis 
fufqueschez ton complice. L'Africain, 
demi-mort de frayeur , me nomma à fon 
ancidn Maître. Le Comte fut très-furpris' 
de tr»ouver en moi celui qu'il cherchoit ; 
mais il n'en fut que plus irrité. Il per- 
fiftaà vouloir être conduit & introduit 
chez moi* J'avoue que mon éconnement 
& ma confufion furent extrêmes en le 
voyant pat oître. Jene favois quel difcours 
hii adreffer; il me prévint. Dont Fer-- 
nand > me dit-il , tu vois en moi Thom- 
me du monde que tu as le plus vivement 
outragé. Peut-être te doi$-je la vieî; mais 
ta viens de me ravi rl*honneur: la Gom- 
peniàrion n'eftpas exade. J'ai oféi)éné- 
ttef chez toi iàns fuite & fans défemce. 
JTauroispu recourir aux voie$ toujours 
limtô»^ & fou vent peu sûres delà Jufti- 
ce ; mais des hommes tels que ix)us doi- 
vent fe faire juftice eux-mêmes. Choific 
fans différer riaftant & le lieu. 

Il eft trop jufte , lui répondis^ie , de 
vous donner la fatisfaâion que vous exi- 
ger. Ccftd'ailleu»> la feule qui foie en 



Philos ov h i q v b s. «45 
mon pouvoir & en ma volonté. Car vous 
in'erpérez pas > iians doute > que je vouç 
çéde jamais Dona Léonor ? Je vous ai 
enlevé cet objet que vous n'aimiez qu'ea 
idée & que faimois réellement. J*ai em- 
prunté votre nom pour arriver à mon 
but : non que j'aie à rougir du mien , Sç 
qu'il n'égale peut-être l'éclat du vôtre ja- 
mais il s'agiflînt de tromper une haioe 
injufte & implacable* J'y ai réuffi par ce 
moyen. C'eft une rufe qui eft d'ufage à 
la guerre & qui efl , au moins , coléra,- 
\At en amour. Quoi qu*ilen foit^ votr^ 
jeiTentiment efl légitime , & me voiià 
prêt à vous fuivre. Je l'exhortai , cepen- 
dant i à prendre quelque repos , & quel- 
ques rafraichi(remens.Il me témoigna n'a« 
voir envie que de fe battre. Je le mis 
.bien*t6t à même de fe fatisfaire. Il fortic 
(ans aHedation ; je le fuivis de près ; & à 
j>eu de diftance de mon Château , nous 
.commençâmes un combat des plus ani- 
més. Je n'ignorois point à quel homme 
J'avois affaire, & il remplit toute l'idée 
que j'avois eue de lui. Je l'avouerai mê- 
me , je ne combattois pas fans renu)rds* 
Il me blefla avant que j*euffe pu lui por- 
ter aucune atteinte. Je redoublai mes ef- 
forts& le bleflfai ï mon tour. Deux au- 
tres bleHures que je lui fis ne purent le ré- 
duire à demander quartier. Mais , enfin , 
il tomba, af&ibli par la perte de ton fang. 



2^6 Contés^ 

Je ne me permis point de défarmer un 
fi brave homme / je m'éloignai en lui 
promettant un prompt fecours. Ce fut , 
en effet , mon premier foin. Un dô mes 

fens , qui étoit Chirurgien , voulut d'à- 
ordmepanfer. Je m'y oppofai; & le 
conduifis, moi-même , auprès du Com- 
te qui a voit perdu toute connoiffan- 
ce. On lui mit le premier appareil fur 
le champ de bataille même: après quoi 
je le fis tranfporter chez moi le plus dou- 
cement qu*il fut poffible. Ses bleflures 
étoient confidérables ; cependant le Chi- 
rurgien jugea qu'elles pourroient n'être 
pas mortelles. Il reprit un peu fes fens , 
'& je m'éloignai, tant pour ne point le 
mortifier par ma préfence.^ que pour me 
faire panfer moi-même. 

Revenu entièrement à lui , le Comte 
demanda chez qui il étoit. J'avois défen- 
du qu'on l'en inftruisît. Il reçut pour ré- 
ponfe qu'il étoit en lieu de paix & dé 
sûreté; qu'il n'eût d'autre inquiétude que 
de îe guérir. On avoir pour lui les atten- 
tions les plus empreffées , & j'avois de 
mon côté celle de ne point m'offrit à fa 
vue. Etonné , cependant , de ne voir pa- 
■ roître que desdomeftiques , il réitéra fés 
• queftions ; & les repoiifes de nies gens 
étant toujours à peu-près les mêmes , il 
foupçonnace qu'on lui cachoit avec tant 
de foin. Pourquoi ^ demanda-t-il enco- 



Philosophiques. 04;^ 
re s pourquoi celui qui en ufe avec moi 
fî généreufement , me croic-il moins gé- 
néreux que lui ? Ce difcours m'ayanc 
été de nouveau tranfmis , je fis dire au 
Comte , qu'une bleffure affez confidéra- 
ble m'avoif jufqu'alors contraint de gar- 
der la chambre ,• mais que j'efpérois aller 
bientôt m'informer en perfonne de fa 
propre ficuation. Cette réponfe parut le 
îatisfaire. 

Il eft tems de revenir à Dona Léo- 
nor. Elle & fa vieille tante habitoieftt 
toujours mon château ; mais la partie 
quelles occupoient n'avoir nulle com- 
munication avec le refle. Il eût été plus 
çflfentiel pour moi d'interrompre toute 
communication entr'elles. Mes complai- 
fknces eu fient pu adoucir Vona Léonor ^ 
que les conleils de fa tante aigrifibient 
déplus en plus contre moi. Une jeune 
perfonne excufe toujours aflez facile- 
ment les fautes que l'amour fait com« 
mettre ; mais il n'eft aucun âge où une 
femme puifie oublier uneinjure qui parc 
du mépris^ ou de l'indifférence : aufli 
Dona Pallida eût-elle voulu fe venger 
de celle de feu mon père fur toute fa 
poftérité. 

Vona^ Padilla & fa nièce avoient vu , 
des fenêtres de leur pavillon j ce qui 
s'étoit pafTé durant & après mon cop- 
bat Contre Dom TelUi. Elles ignoroienc 

X 4, 



24l Contes 

le nom de mon Adverfaire , & je n'a* 
vois pas moi-même fait réflexion qu'el- 
les pouvoient nous apperçevoir dans ce 
moment. Je fuis sûr que les vœux de 
Vona PadilU furent tous contre moi / 
& ce qui m'afflige beaucoup {dus, j'igno- 
fe fi fa nièce ne fut pas fur ce point d'ac- 
cord avec elle. Au furplus , ce combat; 
étoit une énigme pour Tbne & pour l'au- 
tre. Ce fut apparemment pour la déve- 
lopper^ ou^ du moins, pour vérifier leurs 
foupçoos à cet égard > que Dona Pa- 
Jilla m^ fit dçm^ndçr un entretien. Elle 
ignoroic que je fus blclTé. Je ne l'en fis 
pas inftruire. On lui dit feulement de 
tna part , qu'une incommodité fubice 
m*empêchoit de me rendre auprès d'eU 
le. A cela près , je lui laiffois la liberté 
de prévenir ma vifire ; & , en effet , elle 
la prévint. Je n'apperçus ni fur fon front, 
ni dans Tes difcours , aucune marque de 
haine. £lle diflimula au point que je cnia 
eue le temps & ks propres réflexions 
lavoieht entièrement changée. J'avoue, 
me difoit-elle , du ton le plus véridi-» 
que f j*avoue que certaine prévention 
héi éditai re m'anima contre vous dèsTinf» 
tant où vous vous fîtes connoître. Mais 
fenfin j'ai fenti que cette prévention étoic 
injufte , & que d'ailleurs ce malheur fup-- 
polé étoit îàns remède. J'efpérc avec le 
temps perfuader la même choiî: à ma 



Phiiosophiqubs. 249 
jiiéce , qui me voyant changer à votre 
égard , imitera bien volontiers mon 
exemple. 

Il fuflît d*aimer pour être crédule. Je 
ne foupçonnai aucun artiBce dans ce dil- 
cours. Je jurai à Vona, Padilla une re- 
connoiflfancc , un dévouement écernel. 
Jevoulois, malgré Tétat d'épuifemenc 
oîije metrouvois; je voulois, dis- je , 
aller trouver fa nièce, & lui renouveller 
Poffre de tout- réparer , offre tant de fois 
renouvellée envain. yiox^.Dona Padilla 
s'oppofa à cette démarche , me promit 
d'applanir toutes les difficulcés , & me 
laiffa vivre d'efpérance & de joie. 

Le jour fuivant y mit le comble. Je 
vis la tante & la nièce entrer dans ma 
chambre ; je crus voir dans les yeux de 
cette dernière , plus que l'autre ne m'a* 
voit promis* Dès-lors elles jouirent d'une 
Uherté entière , de même que leur (iiite. 
Il efl vrai que l'évafion d'un de leurs do« 
meftiaues me donna quelque inquiétude^ 
aiais la franchile apparence de Tune & 
de l'autre me raflfura. Je portai la con- 
fiance juiqu'à leur apprendre que l'ad* 
verfaireavec qui elles m'a voient vu aux 
prifes f étoit dans mon Châreau , & qu'il 
leur feroit libre au premier jour de lui 
parler. La crainte d'occafionner à celui- 
ci quelaue révolution fâcheufe , m'em- 
pêcha feule d'avancer le moment de cec-t 



Z^ô , C O iî T E s 

te entrevue. Il convenoic d'ailleurs, que 
j'euffe d'abord avec lui un entretien par- 
ticulier. Lui-même défiroit me voir, & 
je me rendis à fon invitation. Il m'adref- 
fa la j)arole auffi-tôc qu'il m'apperçuc. 
Marquis, me dit-il, il ne peut plus y 
avoir de rivalité entre nous. Votre bras 
ma vaincu ; vos procédés me défarmènt; 
jouiflTezen paix du tréfor que vous fa- 
vez fi bien défendre. Brave Comte , lui 
répondis-je , un homme tel que vous 
n'a defupérieurs ni en courage , ni en 
générofité. Il me demanda ^ s'il ne lui 
feroit pas permis d'envifeger, au moins 
une fois > Dona Léonor. fy confentis 
fur le champ , perluadé que toutes fes 
anciennes prétentions fur elle ne pou- 
voient plus décemment exifter. Je fà- 
vois, d'ailleurs , que Vona Fadilla délî- 
roit cette entrevue autant que lui-même. 
Auffi ne fe fit-elle point trop attendre. 
Elle vint accompagnée de fa nièce. 

C*étoit quelque chofe d'aflfez nouveau 
Qu'une pareille fituation : j'examinai en 
Mience & le ,Comte & Vona Léonor. 
Elle a tant de charmes que je ne fus pas 
furpris de voir mon ancien rival tout prêt 
à le redevenir. Il perdit & la parole & 
toute contenance en la voyant. Pour elle 
je n'apperçus prefqu'aucune altération 
fur fon vifage , & cette extrême tranquil- 
lité rappella toute la mienne. 



PhIIOSOPKIQUES. 2^1 

Je l'avoue , il n'échappa à Dont Tel* 
iei aucun difcours qui annonçât ni défir , 
ni efpérance de fa part. Il y auroit eu de 
la barbarie à exiger qu'il étouffât juf- 
gu*aux regrets. Il eut même la force de 
n'en témoigner <ju*autantquelapolitef- 
fe fembloit le lui prefcrire; mais il fut 
moins réfervé dans l'entretien que nous 
eûmes tête-à-tête. Il m'avoua qu'il fe- 
roit au-deffus de fçs forces de me la cé- 
der, fi elle pouvoir encore faire l'objet 
d'une difpute. Avouez en même-tems, 
lui dis- je, qu'il a pu être au-deflusdes 
miennes de me la laifler ravir,pou vant me 
l'afiTurer. Le Comte me fit un autre aveu 
que je n'attendois pas. Il me dit , qu'en 
lui enlevant Dona Léonor , je lui épar- 
gnois un parjure; qu'il étoit fecrettcment 
lié en France > & que cet événement j 
joint à ks remords , Talloit rendre à fes 
premières chaînes. En attendant , il s'of- 
frit d'être médiateur auprès de la nièce 
*& de la tante. Ce fut lui qui m'inftrui- , 
fit que la première feroit bien-tôt appai- 
fée, fi la féconde pou voit l'être. Je le 
conjurai de redoubler fes efforts auprès 
'd'elle. Ses bleffures étoient à peu -près 
guéries , & fon zèle pour mes inrérêts 
iëmbloit s'accroître à chaque inftant. 
Mais la haine de Dona Fadilla étoit tou- 
jours la même. 

Retiré un jour au fond de mon cabi* 



a 5» Contes 

net , j*y étois abîmé dans une rêverie 
mélancolique & profonde. Elle fut bruC- 
quement interrompue par le Comte. 
Ami , me dit- il , d'un ton vif & pénétré, 
vous êtes trahi , vous êtes vendu. Une 
n >mbreufe troupe d'Alguafils afîîége le 
Château , & leur Chef demande à vous 
parler de la part du Roi. C*efl un traie 
de la vengeance de Dona Fallida ; mais 
décidez promptpnàent ce qu'il faut faire. 
Faut-il réfifltfîT me voilà tout prêt à ver- 
fer tout mon fang pour vous. 

Courageux ami , lui répondis- je > vo- 
tre générolité vous perdroir fans me iau- 
ver. Il nous fiéroit mal de refifter aux 
ordres d'un Roi que nous ayons fi bien 
fervi. Gardez-vous , reprit-il avec viva- 
cité , gardez-vous bien d*obéir entière- 
ment : vous êtes perdu fi on vous arrê- 
te. Eh ! que puis-je donc faire f ajoutai- 
îe. Vous déguifer & difparoître , pourr- 
iiiivit-il : je vais vous en donner les mo* 
yens; car je vais me livrer à votre pla- 
cée & fous votre nom. Je ne fuis pas pLu^ 
connu de cette vile troupe que itous-wè'- 
ine. Il fera facile de lui faire prendre 1^ 
chiange. Il vous fera également aifé d'ê- 
tre inftruit de ce qui fe paffe. J'cfpér/5 
gue le tems 6c mes foins accommode- 
ront: toutes cho&s. 

Ce confeil me donna à rêver : tnais 
Ijinlùoc d'après k rougis de mesfoup- 



Philosophiques. 25^ 
90ns ; d'ailleurs , çonfidérant qu*il ne 
pouvoit y avoir aucun rifque pour le 
Comte , & qu'à tout événemeot , je 
pourrois toujours venir le dégager > je 
conCentis à ce qu'il exigeoit. 

Dona Padilla , qui fans doute crai- 
gnoitmon reflentiment, s*étoit renfer- 
mée dans fon pavillon avec fa nièce.: 
Elle aidoic par -là à notre firaragême.: 
Auflî eut -il un plein fuccès. On con^ 
duifit le Comte à la Ville Capitale de 
Murcie. Il refta feulement chez moi juf-' 
qu'à nouvel ordre , quelques Alguafils , 
canaille qu'avec le fecours de mes gens j 
il m'eût été facile d'exterminer ; mais 
je n'en avois aucune idée pour le mo- 
ment. J'étois bien éloigné de fonger à 
compromettre Dont TdU[ plus qu'il n'a- 
voir voulu l'être. Couvert d'habits (im- 
pies 9 après avoir donné mes ordres 
a mes principaux domeftiques^ j'allois 
abandonner ma maifon à mon ennemie 
& à fes fatellites : j'allois m'éloigner ^i 
même (ans chercher à voir Dona Léo*' 
nor : le ha(ard vint l'offrir à mes yeux. 
Je la rencontrai noyée dans fes iarmeir 
& dans l'agitaLcion la plus vive. Quand 
même elle ne m'eût pas reconnu, je n'au* 
i!ois pu m'empêcher de me faire connoiK 
cre à elle ; je n'en eus pas befoin. Quir 
êtes- vous 9 me dit-elle avec une excla^x 
maiioa involonuire & qui auioit par 



2 54 Contes 

s'attribuer à la joie; par quel prodige 
êtes-vous encore ici f Je n'y ferai pas 
long-cems , lui répliquai-je : vous me 
voyez prêt à m'exiler de ma propre de- 
meure : vos vœux & ceux de votre tan-- 
te barbare feront biencôt remplis. Do- 
na Lèonor ne répondit rien ; mais fes lar- 
mes continuoient à couler. Hé ! bien > 
ajoutai-je , s'il eft vrai que vous ne foyez 
pas mon ennemie, fuyons enfemble : 
tout exil , tout climat me fera doux , (i 
vous l'habitez avec moi. Non , reprit- 
elle en fanglottant , non s une telle dé- 
marche ne m'eft ni permife , ni poffi- 
ble. Un Cloître auftere va enfeyelir ma 
honte , & tout efpoir de réunion avec 
vous.... A ces mots, elle s'évanouit. 

J'étois hors de moi-même. J'appellai 
quelques domeftiques. Ils accoururent,& 
avec eux l'implacable vieille. Elle me re- 
connut ; elle frémit, & reprocha à trois 
Alguafils qui fe trouvoient*là ^ d'avoir 
manqué leur proye i ajoutant , avec des 
cris furieux , que j'étois Dom> Fernand, 
Cet excès d'audace mit le comble à ma 
fureur. J'allois immoler cette Mégère ^ 
un refte d'orgueil me retint ; mais rien 
ne put m'empêcher de fondre avec rage 
fiir les fatellites qui me crioient de me 
rendre. Un de ces miférables tomba à 
va^s pieds percé de coups ; les deux au- 
tres firent feu en s'éloignanc. Us tna 



?. 



P H 1 1 O s O P H I Q U E s. 255 

manquèrent ; mais en revanche , une des 
deux balles alla cafler le bras droit à la 
barbare Padilla. Mes domeftiques ac- 
coururent en armes. Les Archers ne je 
trouvant pas les plus forts , & effrayés 
de ce qu'ils venoient de faire , fe virent 
eux-mêmes obligés de fe rendre. 

J'ordonnai des fecoufs à ma cruelle 
ennemie. Son accident jettoit fa nièce 
dans une défolation trop grande pour 
yil fût poffible de lui parler d'autre cho- 
e. La nuit avançoit, & j'avois mille 
raifons d'en profiter pour mon départ. 
Ainfi je m'éloignai,accompagné d'un feul^ 
domcftique. Chemin faifant , je réfléchis 
que l'affaire étoit devenue plus grave; 
qu'il pourroit y avoir quelque danger 
pour Vont Telle[. Je ne balançai pas; 
je m'acheminai vers le lieu de fa déten- 
tion , réfolu de me fubftituer à fà place. 
Il jouifToit d'une alTez grande liberté, & 
j'eus celle de lui parler tête-à-tête. Mon 
arrivée lui caufa autant de furprife que 
d'inquiétude : mais je prévins les quef- 
tions qull alloit me faire. Ami , lui dis- 
je , c'efl trop vous compromettre & vous 
expofer ; les circonftances ne font plus les 
mêmes , & je dois feul en courir les rif- 
ques. Alors je Tinftruifis de ce qui s'é- 
toit paffé depuis l'inftant de fon départ. 
Et <:'efl pour cela , reprit-il vivement , 
que vous devez plus que jamais vous éloi* 



t$6 Contes 

gner. Les rifques feronc toujours beau* 
coup plus grands pour vous que pour 
moi. La mort deTAlguafil , & l'arrêc des 
autres ne font rien. £n vain lui oppo* 
lài-je les raifons les plus preflantes : il ne 
les approuva pas plus que les premières i 
& malgré toute ma répugnance^ il me 
fallut moi-^méme céder aux iiennes. 

Mes larmes coulèrent en embraflane 
ce généreux ami. J'errai quelque teins 
d'un lieu à l'autre j toujours dégniféôc 
toujours méconnu. Un émi^i^ fidèle 
m'inftruifoit de tout ce qu'il m'impor- 
tx)it de favoir. J'appris qu'une troupe 
nombreufe d'Alguafiisavoitde nouveau 
reparu chez moi ; que Dona Padilla , 
prefque guérie de fa bleflure , ne pour- 
lui voit que moi feul , & non ceux qui Tar 
voient bleffée ; que mes gens étoienc à- 
peu-près cfclavesdans mon Château ; & 
que mon ennemie y commandoit en 
Maîtreffe. Le Comte lui-même s*eft vu 
prisa panie par Dona Padilla & par fes 
frères. Il a eu recours au Roi qui s'eft ré- 
fèrvé la décifion de ce procès bifàrre. 
Mais vous favez Pefpéce demaladie dont 
ce Monarque eft attaqué depuis plufieurs 
mois. Il ne peut ni donner aucune au- 
dience , ni s'occuper d'aucune affaire; & 
cependant le Comte eft toujours prifon- 
nicr > Dona Padilla toujours implaca- 
ble y Dona Uonor toujours iogmte , & 

moi 



PHixosopHiQrEs. .a;7 
moi Poujours fugitif. Enfin , las d'errer 
de Province en Province, /aichoifices 
.montagnes~pour afyle & cet habit pour 
dernier déguifement. J'en ai fecrette- 
ment fait inftruire mon généreux riva! , 
'^ je n'apprends pas que rien en ait encore 
inuruit mes perfécuteurs. Mais avouez , 
ajouta TE/pagnol 3 qu'il en faut fou- 
vent moins pour fe faire Hermite, & 
que de plus foibles difgraces vous retien- 
nent enféveli dans Cette Grotte. 

C*eft préci fément ce que je n'avouerai 
pas , reprit THermite François. Mon ré- 
cit , il eft vrai , fera plus court que le vfl- 
fre, & moins rempli d'héroïfme ; mais 
vous allez voir fi i*ai e^ de bonnes rai^ 
fons pour fuir le monde , les hommes 
du bon ton j & fur - tout les femmes , 
quelque ton quMles puiflent prendre. 

Comme il achevoit ces mots ^ fon jeu- 
ne compagnon entra ponf quelque mo- 
tif indifférent. Il parut l'inftant d*après 
vouloir fe retirer. Non , lui dit Prere P^ 
cbmti deJTieurez avec nous. Le récit qu^ 
je vais commencer pourra vous être unie. 
On s'épargne biea des fottifes , quand 
on ^£ait une mûre attention à celles d*au- 
trui. Le jeune Solitaire obéit en rougif- 
^t ; & fon Patron pourfuivit en ces 
termes. 

Mon nom eft le Comte D A 

peine forti du Collège qxl ?avois Perdû 

Tomt h Y * 



«5* C O K T 1 s 

huit ï dix ans , f allai en perdre à-pea- 
près autant à ^équenter la Cour, les 
cercles , & à tromper les fenunes. Elles 
ne tardèrent p2^ à prendre leur revanche. 
Tétois fort lié avec le jeune Marquis 
deT.... Nous avions Tun & l autre la 
même conduite, les mêmes penchans , 
les mêmes fociétés , les mêmes travers. 
Le hafard voulut encore que nous don- 
nadîons dans la même intrigue, & bien- 
tôt après dans le même piège. Doricourt, 
C c'efl le nom que je donne au Marquis , ) 
me procura entrée chez Bélife ^ veuve 
encore affez jeune pour avoir des préten- 
tions; mais qui les portoit un peu trop 
loin. Je lui plus fans le vouloir , & jufte- 
ment lorfque />orzVoi/rr ne vouloit plus 
lui plaire. De fon côté elle né vouloit 
rien perdre ; elle prétendoic garder fes 
anciens captifs , 6c en faire de nouveaux. 
Nous nous concertâmes Doricourt & 
moi pour la tromper, & nous y réuffi- 
mes; Elle nous croyoit rivaux & non con- 
fidens Tun de l'autre. Mais le hafard vint 
la tirer d'erreur. On Tinflruifit de nos 
démarcTies publiques & fecrettes. Elle 
vit , fans en pouvoir douter , que de deux 
amans qu elle çroyoit avoir , il ne lui en 
reftoit pas même un. Jugez de fori dé- 
pit. Elle diffimula cependant ; chofe affez 
rare dans une femme irritée , & qu'irrite 
un outrage de cette efpece. 



PhÎLOS 0?HIQTJES. ^ ^5P 

La forte de vengeance qu'elle imagi- 
na fut auffi bifarre qu'exaftement rem- 
plie. 

Jufques - là le jeune Solitaire qu'on 
avoit contraint d'écouter ce récit , avoic 
laifle entrevoir beaucoup d'émotion ; 
mais elle redoubla à ces derniers mots. 
Il vouloit fortir : un nouvel ordre de fon 
Mentor l'obligea de refter. Voici com- 
me l'Hermite Comte pourfuivit fon dif- 
cours. 

Béli/i avoit deux nièces qu'elle fai- 
foit élever dans deux couvents féparés. 
Elles étoient belles , & n'avoient que 
quatorze à quinze ans. Des nièces de 
cette figure & de cet âge déplaifent tou- 
jours à une tante qui a l'ambition de 
plaire ; & Bélife les lenoit féqueftrées , 
moins pou r les emi)êçher de voir que d'ê- 
tre vues. Telle étoit , du moins, fa pre- 
mière intention. Nous contribuâmes à 
la faire changer. Bélife réfolut de faire 
fervir la beauté de ks nièces à fa ven- 
geance. Quiconque ne fauroit pas juf- 
qu'où une femme peut la porter , dou- 
teroitàcoup sûr du ftratagême que cel- 
le-ci mit en ufagc. Elle commença par 
exciter entre nous quelque refroidiflTe- 
ment ; après quoi , elle nous parla , à cha- 
cun en particulier j d'une nièce qu'elle 
faifoit élever dans tel couvent. Elle avoic 
(es raifons pour ne nous parler que d'une 

Ya 



z6o Contes 

nièce & non de deux. Je fus le premier 
qu'elle pria de l'accompagner dans uhe 
vifire qu'elle fit à Pune d'encr'elles j c*eft- 
à-dire , à celle que Bélije vouloir me fai- 
re connoître. Elle défiroit que j'en de- 
vinffe épris ; & dès cette première vifire, 
elle dut s'appercevoir que j'en étois plus 
que frappé. Ces fortes de vifires fe mul- 
tiplioient. Cependant je crus voir que la 
jeune perfonne ne les trouvoit point trop 
fréquentes. Béli/i tie me gcnoit en rien 
là<[e(rus. Elle exigeoir feulement que 
l'en fifle myftère à Doricourt : difcrétion 

Î[ui me coûtoit peu. Il fuffit d*aimer pour 
avoir fe taire à propos i & )^aimois déjà 
trop , pour ne pas redouter un rival. Ce 
qu^il y a de plus particulier dans cette 
ayenture , c'eft que Doricourt ufoit de la 
niême circonfpedion enVers moi , & 
croyoit avoir les mêmes raifons d'en ufer 
ainfi. Bélife l'avoit introduit auprès de 
fon autre nièce , en fe gardant bien de 
lui parler de la première. D'ailleurs ^ 
la féconde avoir aiTez de charmes pour 
qu'on ne s^informât point fi elle avoit 
une fœur. Elle plut à Doricourt , & ce 
qui prouve beaucoup plus, fur -tout 
, dans un petit-maître > elle lui ôta toute 
envie de plaire à d'autres , toute envie 
'depublier qu'il lui plaifoit. Nous nous 
félicitions chacun à part , & de notre 
découverte 9 âcde notre prudence. Nous 



PHIIO S0PHIQT7ES. 26t 

crûmes , fur -tout , f avoir portée fort 
loin un jour que le hafard nous réu- 
nit en particulier , Doricourt & moi. Eh 
bien ! Comte j me dit-il , où en es-tu 
avec Bélife ? Ceft à moi , répondis-je , 
à te faire cette queftion ; vous êtes tr^ 
fouvent enfemble pour qu'on puifle 
vous y croire mal. Ma foi , mon cher j 
îeprit-il d*un ton à demi ironique , je 
trouvé à cette femme des reffources pro- 
digieufes dans Telprit. J*ai tant vu à!A^ 
gnés m^ennuyer , que j'en reviens à l'ex- 
périmentée Èéliji. Ceft bien penfé ,• re- 
l^liquai-je à-peu-près fur le même ton ; 
j*âi fnoi-même quelques vues fur fon 
expérience. Airtfi notre rivahté ne fera 
bien-tôt plus un jeu. Soit , ajouta /)ori- 
cdurt ; il faut eti courir les rifques. Nous 
Joignîmes à ce perfîfflage beaucoup d'au- 
tres propos équivalens ; & nous nous 
quittâmes fortcontens de nous-mêmes j 
& très-difpofés à nous divertir aux dé- 
pens l'un de Pautre. 

Celle qui réellement fe jouoit de nous 
deux alloit à fon but fans s'arrêter. £lie 
vit que nous étions trop vivement épris 
pour n'être pas facilement trempés. Elle 
eut de plus recours à l'artifice pour nous 
Élire courir au piège qu'elle nous ten- 
doit. Ce fut encore à moi qu'elle s'adref- 
fa d'abord. Ma nièce, me dit-elle un jour, 
fe difpofe à partir pour PjËfpajgne i 



262 Contes 

Pour TEfpagne ! m'écriai-je , avec une 
furprife douloureufe. Oui, répondit-elle 
avec un fang froid étudié; ce Royaume 
fut la patrie de fon père qui n eft plus , 
fa mère elle-même eft morte au monde, 
& m'a laifle un abfolu pouvoir fur la 
deftinée de fa fille. Je l'interrompis en- 
core par de nouvelles queftions , & elle 
entra dans de plus grands détails ; mais 
je dois vous les épargner. Il vous fuffira 
d'apprendre en bref que le père de Lu- 
cUe, Efpagnol de naiffance, a voit fé- 
journé quelque tems à Paris/ qu'il y 
époufa fecrettement la fœur de jBéli/è ; 
qu'obligé de quitter fubitement la Fran- 
ce avant que d'avoir pu faire approuver 
fon mariage à fa famille > il ne put em- 
mener avec lui ni fon époufe , ni une 
fille qu'il en avoit eue, & qu'on faifoit éle- 
ver fecrettement , qu'au bout de quelque 
tems on apprit la nouvelle de fa mort ; 
que fa veuve ne fe croyant plus à tems 
de déclarer fon mariage , avoit cru de- 
voir renoncer au monde & s'étoit enfer- 
mée dans un cloître. Tel fut en gros le 
récit de Béli/è. Il étoit fincere ; excepté 
qu'au-lieu d'une fille, fa fœur avoit don- 
né le jour à deux. Elle ajouta que la fa- 
mille de feu fon beau-frere, inftruite de 
l'exiftence de Lwa7e & touchée de fon 
çtat > fe difpofoit volontairement à la 
reconnoître ; mais qu'elle exigeoit que 



Philosophiques 2^5 

Luc lie paflat en Efpagnc , d*où jamais , 
fans doute, elle ne reviendroit en France. 
Je frémis à ce difcours ; jVme jettai 
aux pieds de Bélife, & lui fis l'aveu de 
ce que je reffentois pour fa charmante 
nièce. Elle en parut furprife, & encore 
plus farisfaite. J'augurai bien de cette 
Joie , parce que j*en ignorois la vraie cau- 
fe. Il eft fâcheux, me dit-elle, que vous 
ayez tant tardé à vous expliquer ; j'au- 
rois pu faire pour vous , il y a quelques 
jours , ce qui n'cft plus en mon pouvoir 
aftuellement. Eh , pourquoi/* lui deman- 
daije avec vivacité. Parce que TAm- 
bafladeur d'Efpagne prefle le déparc 

de ma nîéce Et depuis quand ? . . . 

Depuis hier. Ah ! repris-je avectranfporr, 
fouffrez que j'époufe Lucilc dès aujour- 
d'hui. Doucement, doucement, répli- 
qua Bélife en fouriant , ces mariages im- 
promptus font pour Tordinaire peu fo- 
lides ; & d'ailleurs , que diront nos Ef* 
pagnols ? Mon nom , a joutai- je , eft d'un 
ordre à figurer à côté des plus grands 
nomsd'Efpagne; ma fortune eft au-def- 
fusde la médiocre; ladeftinée de votre 
nièce dépend encore de vous : daignez 
combler le bonheur de la mienne. Il 
faut donc, reprit-elle, fans négliger les 
précautions, ufer de diligence, afinque . 
je puiffe fuppofer avoir été prévenue 
trop tard. G'étoit foufcrire à ma deman* 



a64 Contes 

de ^ & je ne m'occupai plus que du bon* 

heur dont f allois jouir. 

Durant ce tems Bélife employoit au- 
près de Doricourt les mêmes artifices , & 
avec le même fuccès. Il eut auflî peu de 
défiance 6c autant d'empreflfement que 
moi-même •/ & trois jours après toutes 
les difficultés furent applanies , tous les 
arrangemens préliminaires efïèàués. Bé-^ 
lije employa cet intervalle à préparer 
la fcèoe cruelle & bifarre qu'elle vou- 
loir nous faire effuyer. Sans faire part 
defesvuesàperfonne, pas même à fes 
nîéces, elle les fit troquer de demeure^ 
c*eft-à-dire, qu^elle transféra Tune à la 
place de Pautre. Il y avoic entr'elles cet- 
te reflemblancede famille aflez ordinai- 
re , & cette égalité de charmes affez rare 
encre fœurs : circonilance qui aida en- 
core au ftratagême de leur tante. Cette 
perfide avoii eu foin de nous peri'uader ^ 
& toujours chacun à part , que ce ma- 
riage devoir être fait à basbruii , & pref- 
qu'à la dérobée. Le mien fe nt à une 
heure du matin, 6c celui du Marquis à 
deux. Notre impatience ièconda les vues 
délapeifide Bélif4:i 8c l'étois déjà l*é. 
poux delà iœur deLuciU; quejecroyois 
encore l'être de LuciU même. Certains 
difcours que me tint ma nouvelle époufe, 
hie parurent cependant incompréhenfi- 
bfes. J'avois moi-même quelques idées 

que 



PlïIIÔSÔMïIQITÉ5. 2^J ^ 

ifue je ne concevois pas. L'inftant de les 
cçlaircir ap prochoit. Nous nous rendî* [ 
mes à l'appartenaent de Bélife. Comment 
vous exprimer mon étonnement î Le pre- 
mier objet qui me frappa fut Lucile af- 
fife à curé du Marquis.Il ne fut pas moins 
étonné de reconnoître Sophie, dans celle 
que je conduifois par la main. Un cri 
perçant nous échappe à tous deux à la 
fois. Sophie & Lucile en jettent un fem- ' 
blable^ & s^évanouifTent. Je cours à Lu* 
eiii, &le Marquis à Sophie, filles repren-- 
nent enfin connoiflfance, mais ce fut pour 
paroître encore plus agitées. Une fombre 
horreur nous pénétroic tous^ & nous ôcoic 
la force d*entrer en explication. Pour y 
mettre le comble , Bélife entre avec un 
air moqueur & latisfair. Elle prévint nos . 
juftes reproches. Enfin , je fuis vengée , 
s*écria cette femme abominable ; je fuis 
vengée & vous êtes punis : j*ai fait de 
vous un exemple digne de corriger tous 
vos femblables des vaines tracafleries & 
de la fatuité. Vous m'avez fçu jouer , & 
l'ai pris ma revanche. Puiflîez-vous fçn- 
tir tout le ridicule de votre fituation î 
Peu s'en fallut que je ne cédalTe à Tinï. 

Êétuofité de ma fureur. Il en eût coûté 
i vie à celle qui la provoquoit avec tant 
d'audace. Le Marquis reftoit pétrifié: 5o- 
phie ôc Lucile (ondoient en larmes. Leur 
cruelle tante reprit ainii la parole. Ces 
XQmL Z 



^66 C' Ô N T B f 

deux jeunes* vidimes de ma vengeance' 
n'en Ibnc point les complices. Leurnaif- • 
fanceeft telle que je vous l'ai fait con-^ 
noîcre. ; mes biens feront un jour pour ' 
elles. Croyez-moi donc l'uii & l'autre, 
fubiflez paifiblemenr votre deflinéeifille 
ne peut, lông-tems être à charge à des ' 
hommes de votre caraâère. Je vous épar- • 
gtife le ridicule d'aimer vos femmes.- 

Je frémîflbis de voir cette perfide jouer ; 
à l'épigramme^dans un pareil' moment- 
phricoun 7 répliqua par quelque? -ttairs^ 
fknglans; il m*ea échappa* quelques-uns- 
à moi-même ; mais bien-tôt i*eus regret 
dfem'avilirainfî : c'ctoit, d'ailleurs, un 
mal fans remède. Ce qui acheva-dc m'a- i 
dfoucir un peu fut devoir Sofhh'k mes^ 
pieds me conjurer avec iànglots,avec làf- ; 
lues, de ne point la livrera l'opprobre & 
audéfefpoir. Une jeune Beauté a bien du» 
pouvoir quand elld pleure &>'humiliey 
jJLifqu à ce point. J'étois ému , attendri zr 
je jettai involontairement les yeux fiir^ 
Lucile^ & je la vis aux pieds de Dbri^' 
ccurt. Quel affreux coup- dœîl'.^&qéfei 
devins- je à cet afpeft ! Doricourt^p^v}y^i 
lui-même frémir de voir 5o/rA/e àraçs 
pieds s & fans doute SopkU , SU' Ifeftsf 
doute Lu^ih , éprouvoierît en elfes-^n$i^ 
mes. des mouvemenstous fcmblàble*- ^^ 
des combats non moins horribles. Je tiire^ 
le rideau fur Une fltuarion' trop diffic^fe ÈM 
peindre;^ .. ^ .. 



PHII.OSOPIITQ;XrES. â^T; 

Nous relevâmes les deux ruppliances ;. 
après quoi je fortis & Sophie me fuivic,-; 
plutôt que je l'emmenai. Il en fut de mê-- 
me de LuciU à l'égard du Marquis. Uni 
mois s'écoula , durant lequel nous nou5> 
vîmes aflez peu , & toujours avec les 
mêmes regrets. Je dois cependant Ta-- 
vouer , Sophie me parut céder aflez faci- 
lement à la néceflité. Je n'ai rien remar-' 
que de fa part qu'il foie poflible d'attri^. 
Duer à aucune répugnance pour moi. 
Bien-tôt même je crus y voir un attache-' 
ment réel : mais l'image de Lucile m-é*- 
toit toujours préfente. Je réfolus de quit- 
ter les lieux qu'elle habitoit ; je partie'. 
wec Sophie pour une de mes Terrôsfi-. 
tuée en Languedoc. J'y appris au bout de-> 
quelques mois que Lucile avoit fuccotn* » 
bê à Ta langueur , & que Doricourt àt-'\ 
venu veuf , oublioit qu'il eût jamais été 
époux. Pour moi , ne pouvant pas plus 
m'accoutumer à l'être en Province qu'à. 
Paris > & la Paix ne me fourniflant au- 
cun objet de diftradion > je pris le parti, 
d'abandonner furtivement ma Terre , & : 
de venir habiter ces lieux efcarpés. Je 
n'inftruiHs perfonne de mon deflfeifi , & 
Sophie moins encore que tout autre. Je 
me bornai àlui laifler par écrit certaines 
règles de conduite , avec un pouvoir ab- . 
felu de diriger tous mes biens à fa volon^ . 
té» J'ignorei'ufa®a qu'elle fait ^ & dccc-^ 

Z 1 



t6i Contes 

Eouvoîr , & de mes confeils , & de la fi- 
ercéque je lui laiflfe. Je reflime & Is 
plains : c'eft tout ce que mon cœur peut 
faire de plus pour elle^ & certainement 
ce n eft pas aftez. 

En parlant ainfi ,1e faux Hermîte s*ap. 
perçut que le jeune Frère qu'il avoir con- 
traint de l'écouter , fondoit en larmes, & 
fembloit prêt à s'évanouir. Comment 
donc ! lui dit-il , je ne croyois pas avoir 
fait un narré fi pathétique.Mais lui-même 
perdit toute contenance , en examinant 
le jeune Solitaire de plus près. Que vois- 
je ! s*écria-t-il , eft-ce vous , infortunée 
Sophie ? Vous que je fuis > que j'aban- 
donne , & qui venez me chercher juf- 
ques dans cette folitude ? Sophie C car en 
eflèt c'étoit elle ) tomba à fes pieds pour 
toute réponfe. Elle voulut parler,* fesTou- 
pîrs & fes fanglots lui coupèrent la voix» 
Le Comte la releva en l'embraflant , & 
lâifla lui même échapper quelques lar- 
mes. L'admiration , la pitié , pçut-êrre 
auffi un commencement de tendreffe, pé- 
nétroient& agicoient foname. Il deman- 
da à 5<?/?Aie comment elle avoitpu dé- 
couvrir le lieu de fa retraite ? Ce n'aété, 
reprit-elle , qu'après les recherches les 
plus confiantes & les plus pénibles. Quel- . 
qu'un que le hafard avoit inftruit de vo- 
tre métamorphofe , me fit part de fa dé- 
CQuverceji & fen profitai fur le champ..^. . 



pHîtOSOPHTQTTES. 26p 

Que vous êtes heureux ! dit alors THer- 
mite Efpagnol à fon confrère, & que je 
* ferois heureux moi - même fi Tingrate 
Léonor youloit imiter l'aimable & tendre 
Sophi 



le 



I 



A Pinftant même il apperçoit plufieurs 
perfonnes qui dirigeoient leurs pas vers 
la folitude efcarpée. Il y avoic parmi 
cette troupe quelques femmes voilt^es j 
-& Tune d entr*elles étoit conduite par 
le Comte de C. . . S. . . Que vois - je ? 
dit alors le Marquis d'Ol. . . . Ah ! puif- 
fent mes foupçons fe vérifier ! En par- 
lant ainfi , lui-même s'avançoit vers le 
Comte , qui eut peine à le reconnoîtrc 
fous ion déguifement. Quittez, lui dit ce 
dernier en Pembraflant , quittez ce ridi- 
culeattirail. Vos périls & vos malheurs 
ibnt pafles. Le Roi vous rend fa bienveil- 
lance , Dona Léonor fa tendreffe , & ^ 
ce qui vous étonnera beaucoup plus j 

Dona Padilla met fin à fa haine 

Ciel ! s'écria le faux Hermite , un fi heu- 
reux changement eft-il poffiblep En croi- 
rai- je votre récit ? Croyez-en Don^t 

Léonor même , dit cette belle Efpagnole 
<nfe dévoilant 9 & mouillant de fes lar- 
mes une des mains que fon époux lui 
préfentoit ; croyez qu'en me déclarant 
votre ennemie j j'ai toujours fait une 
iior ri ble violence à mon cœu r . 

La joie du Marquis étoit4i fon comble. 



,^.0 C O M T ^ f 

X)n entra dans la cabane de rHermhe 

.Françoi5,que l'ECpagnol fit d*abord con- 

-fîoître pource qu^il éwk réellement. Que 

^e vous dois-je paii;ic ,'mon cher Comte, 

difoit le Marquis à fbn ancien rival ? vo- 

îire généroficé ne s'eft point démentie / 

^elle feule pouvoit me tirer du précipice 

joù m'avoit jette mon imprudence. J'ai 

/ait ce que j'ai p\i, reprit le Comte; votre 

4)onne fortune a fait le telle. Le Roi , in»- 

'for4Tié.par moi-mêtne de toute Taventa^ 

xe f Va trouvée des plus fingulieres. Les 

Xoix étoient contre vous ,• mais il m'a 

Jaiffé juge des Loix. Vous voyez que la 

tdiécifion^n'a pu que vous être iavoiable. 

4C'eôt été cependant peu de chofe encore^ 

£t Dona Padilla & ià cbarmante ^iéice 

iDuflfefK perfiAé à vous êcre «cooeiiaires. 

Les lai^mes de Dmif. JLion^r ont fiéchil 

perte parente fi long - tems infljexibte» 

Vious n'avez plus d ennejnis > & vous 

retrouvez une époufe .qui ^&m ^WMt 

Pour moi , ajouta le Comte ert»fpui?ir 

jant , je vais paffer ep Eraiice où i'ewc 

j>U jouir autrefi^is d'yn pareil avamiigc * 

piais ie n'ofe ni «e dois l'etpérer d&r 

ibrmais. Une pibfençe de dix i^ns , u^ 

abandon de ma part atfffijentierqu'inex-r 

cafâble j le 4aonreux projet 4e inianqiïef 

§ mz foi jurée 5^ Fcçue , en voilà plus 

Gu'il ne fagc po^rtm'9v:o^|[)aiu>i du cœur 



P H L140 sa? H I-^ U E S. . Jt^i 

. ^ Ce nom fie tçtcqr à Sophie wn cri pér- 
. »çanc , âc qui étonna toute raffemblée. 
.Depuis l'irwftant de r^irrivéc duGomte 
! de C. . . S. . . , cette jeune FrançoiTe ^ 
' toujours traveftie, n^avoitcefTé de l'en- 
viiageravec une attention mêlée de fai- 
; ififlement : mais au nom d^Orphife , tous 
. fes doutes parurent éclaircis. ÉUe vint 
'toute en larmes embraffer les genoux du 
j Comte. Elbce vous , Dont Tetle^^ kii 
, dit-elle en fanglottant , eft-ce vous, mon 
. pcre ? ah / la nature me parle trop vive- 
' ment pour vouloir me tromper. Dix ans 
' d'abience n'ont pu effacer vos traits de 
, jDon fouvenir.; ils me fom toujpurs pré- 
' Jèns >;mal^ré Tâ^e tendra où jeiieçus vos 
.. adieux. patârneis. Daignez vous-même 
\ xecQGnoitre une de vos filles , Tinfortu^ 
, inée Sophie. 

- 11 feroit difficile d'exprimer tout ce 
[. ^ repafifolt alors dansVame du Comte. 
* -Quoi l vous maille ! $*ccrioit-il en la te- 
.^levant &Ujpre(Iânt; avec con^çefle ; voys 
,\4^D$'xi^s ïieJui^ & fous cet extérieur ! Q(^e 
ïîgnihe cette et fange métair^rphofe ? 

On lui en expliqua lémotif en peu cfè 
mots. L'époux de Sophie , à qui elle de- 
venoit plus chered'an inftant à l'autre , 
apprit à fon bea'oi«^iire Ccar en effet c'c- 
toit lui C qu'avant même fon arrivée, leur 
départ de cette lolitude étoit réfolu, leur 
réunion décidée. £c Orphife, s'écria de 

Z 4 



^J2 C Ô N T e'Jî 

" toouveau le Comte de C. . . S. . . . , Or-- 
fhife eft-elle encore en état , ou dans le 

' deffein de me pardonner ? Son gendre 

• lui répond c^Orfhife exifte encore , & 
cxifte pour lui , mais que depuis fon dé- 
part 3 elle s'eft entièrement dérobée au 
inonde. Ce difcours ne fit qu'accroître te 
défir qu^avoit fon époux de fe réunira 
elle; & , comme chacun dans cette aflem- 
blée avoit ks motifs d'impatience , on 
fe hâta réciproquement d*abandonner le 
double Hermitage. Les deux Hermites 

' ne fe quittèrent qu'avec de vifs regrets , 
& beaucoup de promeffes de franchir 
fouvent les Pyrénées pour fe revoir : ce 

' qui arriva plus d*une fois par la fuite. Il 

' arriva auffi que ceux d'entre ces époux. 

' qui s'étoient crus d'abord trompés , ea 
rendirent grâces au hazard ; que les deux 
tantes parurent avoir tout oublié > (8c 
moururent de rage en moins de fix mois^ 
& que chacun des trois couples répétoic 
à part , en fe félicitant : Peut-être noïis 
aimerions -nous moins ^ fl nous 7l0usfii[^ 

/ions aimés toujours^ ' ' 




' ,, J. . .^. .'. ^v. >. - '• ^':- ■ ->> î 



î) I À I Ô G U B. ^7î 



^ 



DIALOGUE 

' Entre Alcinous & un Financier^ 
Lb Financier. 



A 



Vouez que vous fûtes heureux 
qu* Homère ait daigné chanter votre pré- 
tendue magnificence. * 

A L G I N ou s. 
Que fignifie ce langage P N*ai-je pas 
été le Prince le plus magnifique de mon 

tcmsf • 

Lb Financier. 
Il falloit être auflî pauvre. qu'un Roi 
' d'Itaquô j pour admirer d'auiii mincei 
richelTes. 

A 1 c I N o u s. 
^ Qui donc êtes- vous , pour en parlât 
, jiînfi f Fûtes- vous Roi de Memphis j^ 
' bu de Babylonc ? 
' Le Financier. 

Je ne fus que l'un des Receveurs d*un 

'Monarque dont la dehieurepourroit> 

* à jufte titre j émerveiller plus d'un 

Ulyjfe j & les vertus occuper plus d'un 

; Homère. 

A I c I n o us. 
- • * Quoi* un Traitant ( car je crois que 



\ 



^74 D ï A 1 O G U JE. 

*C'én:-lk le mot) ofera faire aflaut de 
luTtç stvec moi \ 

Le Financier. 

Mon cher Souv€|raiîi de Piéack Ccac 
vous favez qu*ici f on fe parle fans fa- 
çon .) apprenez que le moindre de ces 
Traitans peut furpafler en richefles un 
Roi des xems héroïques. 

A L c I N G u s. 
. Voilà un grand mpt qui fort de vôtre 
bouche.... Connoiliez-vous bien les 
tems dont vous parlez? Homère lui-mê- 
me vous eft-il bien connu ? I\ me femble 
^que vos Prédécefleure ne favoient que 
.chiffrer. 

Le FiNANciEii. 

Tout change d'ua -jfiécle a Tatifre. 
îAdiijaurd'^ui plufieurs de mes pareils 
Cuvent lire Homcn dans fa lan^jie. 
T)'autres même compofentdans la leur 
des Ouvrages gu*ik ne donneroient pas 
^0\XïVUïadcSiVÙiype. 
t. A L c I N o us. i 

Ikont donc admiré^ akifique vou^^ 
ces portes, x:es chamorarileS}, ces ih" 
^eaux, ces chiens, ces eiçlavesi d>r & 
d'argent , & tant d'autres mervéilUs 
^)g\xSom£r4 dit avoir décoré mon Palais. 
, L« Fin AN Cl ER. 

Je ne vois dans toutes ces chofes , que 
de Tor en Jbaf re & f a n^ajfe ; genre àe 
^f^iSt^e oîi<UB FlQaaqkr;PûUii»ii;/l^mh 



P ri À t O G U B. ^75 

porter fur plus d'un Potentat. La vraie 
imagniBcence ne confifle point dans ce 
vain étalage ; mais bien à prodiguer 
J'or pour acquérir certains ornemens de 
caprice. 

A L c I N o u s. 

Eh ! quels ornemens ? 

Le Financier. 

Par exemple , des Vates , des Pago- 
des , des Magots y des Peintures y &c. 
A L c 1 N o u s. 

J'entends. Ceft^à-dire , qu'il n'exifte 
:|>atmi vous ni arcs , ni indufirie , & que 
:c*e& un tribut que vous pa/ez à celU 
-des Chinois. 

Le Financier. 
. C'eft tout le contraire. Nos Artîftej 
produifent des chef-d'oeuvres qu'on a4r 
mire en pajTaqt ^ félon Pu fage. De plus , 
fl^ Nation eft ajlfez fertile en produc^ 
tions fai)ta{tiques pour ruinentoutes les 
Nations de 1 Jîurope fSc de TAfie : ce 
qui lui réufTic à Regard ^e quelques- 
:9lPds. Qaant à elle , Ta miéthode eft de 
#9j^re cett^ afpéçf4<9 tribut aux Chir 
nois , qui jufqu'à préfçiK ont eu c^lç 
de ne le ^i^ndre à p^ffofme, 
A L G I N o u s. 

Ce trait «leul fait Ifgur ^Ipg^ : iU s'^eiji 
tiennent au folide^ & ina conduite fujc 
bur exeip^Ief H^s vkh^^^Am^tit à^ 
lkb^5. réelles. . 



«7^ T> 1 k Z O G V t. 

Le Financier. 1 

Peut-être le bon Homère en parle-t-il 
tin peu en aveugle. Autrement vous euf- 
iiez bien fait de lubftituer à vos efcla- 
ves , des efclaves naturels qui cuflenc 
épargné à la PrinceflTe votre fille le foin 
de laver elle-même fes robes & celles 
de fes frères. 

AZCÏNOUS. 

Quoi /vos femmes ne prennent^elles 
pas le même foin ? 

Le Financier. 
Les efclaves de leurs efclaves dédaî- 

Êneroient de le prendre. J'aime auflî 
eaucoup à voir la Reine ^ votre aii- 
Îfufte époufe , filer fa quenouille depuis 
e point du jour jufques long-tems après 
le crépufcule. 

A L c I n d x; s. 
Ne faut-il pas qu'une fenime s'occupcR 

Le Financier. 
Oh ! les nôtres ne font pas inutiles. 

AXCINOUS. 

Apparemment que leurs travaux font 
plus importans que ceux qui captivoienc 
ma chère -^ref^. 

Le Financier. 

N'en doutez pas. Ce font elles qui 
repréferitent , qui tiennent le jeu , la ta- 
ble & le peu de converfation qui eft 
euiourd'hui d'ufage. De-là , elles vont 
& montrer au Speâade > y faire des 



D I A t O G U F. ^ 277 

iftoéuds , juger la Pièce , protéger pu 
dénigrer l'Auteur^ Ce font elles aufli 
qui difputent aux gens de Lettres les 
fortunes , les honneurs , les réputations , 
le rang , reftime , & jurqu'au ridicule. 
A L c I N o u s. 

Leur crédit fut moins étendu parmi 
nous. J'eus cependant beaucoup d'égards 
pour ma chère Areté , qui eue pour moi 
celui de n'en abufer janiais. 

Le Financier. 

De quoi pouvoir abufer une Reine, 
dont la fonction journalière étoit de fi- 
ler ? Vous-même , quels pouvoient être 
vos plaifirs ? 

Alcinous. 

J'en eus de plus d^une efpéce. J'aimai 
la bonne chère ^ la muiique, la danfe. 
Homère a dû vous inftruire de mes goûts. 
Ne me repréfente-t-il pas quelque part, 
a/Jis à table comme un Dieu ? 
Le Fin an*c i e r. 

Il me femble que les repas de l'Olym-^ 
pe durent être différens des vôtres ; ou 
Cornus ^ à coup sûr ^ étoit mauvais Cui- 
finier. 

Alcinous. 
Quoi donc ! n'ai- je pas traité fplendi- 
dément le fage IJlyJfe , mon hôte ? 
Le Financier. 
Ulyffetîoxxv^ chez vous de quoi af- 
fouvir ùl faim dévorante. Lui - même 



t^S Dialogue. 

D écoit pas accoutumé à des feilins' phit 
délicats. Mais quel eft le Sous-craicanc> 
qui voudroit s'accommoder de pareil» 
mets? Le dos d'un bœuf, d'un veau f^ 
d'un mouton , d'un porc , fervi touc 
entier devant un convive , n'étoit-il pas 
bien propre à ranimer fon appétit? 

Alcinous» 
. £h ! qu'eufliez - vous donc fervi aiis 
Roi d'Itaque? 

Le Fin'ANcier. 
Gè qu*on peut décemment oflrir à un 
honnête homme ; c'eft-à^dire , quelques^ 
»ets légers & piquans / tels qu'une aîlei 
de faifan , ou de perdrix , tant foit pew 
du râble ou du ventre d'un^ lièvre , quel- 
ques poiflbns r^res, quelques menus en- 
tremets , &c. Que n'ai- je ici le Dictiorp- 
noire de Cuijine , les Dons de Comas , le 
Cuifinier François , & tant d'autreS'OU- 
vrages effentiels compofés fur cette ma-> 
tière difficile & înqpuiÊible ? vous ver- 
riez 

A I. C I N o u s. 

Quoi ! l'ons^mufechez \aous à écrire > 
fur un pareil fujet ? ^ 

LE' FTN ANC TE R. 

Voila' une qucilion bien digne dTùn 
Roi qui fut r comme un fimple Contrô^) 
leur de nos Fermes ,. borné à une fimple 
cuifmiepe l Apprenez <^e nous avons 
plus- à^éctiki fur la cuiiine^^ qu'il A?y^ 



D r A L O G U F. ij^ 

en eut de votre rems fur toutes les au- 
tres matières enfemble. Mais revenons 
à^ notre objet. Il me femble qu'on ne) 
férvoic , même dans vos grands repas , 
que d*unc leule efpéce de vin ? 

A L C I N O u s. 

N'étoit-ce pas affez ? Nous buvions 
d^excellent vin grec : vin dont quelques- 
rafadies (ans eau luffifoient pour^nyvfer 
un Polyphéme. 

Le FiNAiîGIEB. 

Ce vin-là nous eft connu , & nous en 
ufons parce qu'il vient d'outre-mer. Maiji 
que je- vous plains de n'avoir jamais^ 
goûté ni du Bourgogne , ni du Chatn-^ 
pagne, ni dti Grave > ni du sTocai ,- ni^ 

du Malëga, ni du 

A L c I N o u s* 

Arrêter / cette énumération devient 
Aâperflue. Je n'ai pas même connu de 
nom ces vins que vous citez , & je doutei 
qu'aucun d'eux l'eût emporté lur mon- 
vin grec*. 

Le Financier. :. 

J'oublîois les liqueurs , autre avantago^ 
précieux que vous ne connûtes jamais.^ 
Ces liqueurs» & la plupart de ces vins^ 
fonr, pour l'ordinaire , verfés par lesi 
femmes > par les femmes toujouf s^char^ 
mantes vers la* fin d'un repas, & que 
vous aviez la mal^adrcffe d'éloigner des 
vôtres. . : 



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iMimip iflB ^ 






^«Tocfc sac i& ii pTOt»- 



P I A I O G fT B. r tii 

îDppofer à la grandeur & à la beainé 
* de mes jardins ? Vous favez avec qUel 
j cnthoufiafmç Homère xn parle. . 
Le F î n a n c I e b. 
Souvenez - vous bien qu'ils n'étoîent 
\ peuplés que d'arbres à fruits > & qu'une 
pareille décoration efl ignoble. 
A L c I N o u s. 
Conunent ! vous m*étonnez. De queh 
arbres voud riez-vous donc faire ufage? 
[ JEft-il naturel de cultiver ceux qui ne 
pfoduifent rien ? 

Le Financier. 
Ce qui elt fî naturel ^ eft rarement di- 
gne qu'on s'en occupe. Il &ut du fin- 
fiuUer • du piquant/ U faut dérober Zfx 
lolêil rafped de la tare , & ne làiflfet 
à la terre n^êmç qu'une fécondité flé- 
vxik.^ ^iiîremçnt .vo^re parc & l'epclos 
dé Votre jardinier feront abfolument 
fcmblablcs^ J'ai , moi qui vous parle , 
. air^çhé ^u domaine ^ de X^irè^ ^ , pju6 de 
' iérréin^ que fon Tripto/?m» iTêi^ eût fitt 
cultiver en-un^îUi., ,,,.,' 
.. „ ^ A LOIN o V $,: '. 
.^,. VoilJ^ une finguliere manie ! Majj 
"du moins aurez - vous refpefté l'ordre 
primitif des cbofès ; l^flfé couler une 
ibntaine ,' ferpenter un ruiflfeau., fub- 
•fiftei ^ - " ^ - 




lit , •' t>'i Â,i b^G ty. B. ^ 

; ^ue k leconder , ap lieu cfe.rancafî^r.' 

Au contraire >j^^i voulu iqu*îHa 
domptât en . tout ^point. J'ai parlé . , & 
^ bipn - tpt une terraffç a. fuccédé à ua 
'^vallon , un baflip à une colline^ ^c ga- 
zon au gravier ,1e gravier au gazo»> 
^'eau ^ Ja terre , la terre^ «au : m un 
^inoè , j*ai voulu être cré^eur , & j'y 
' ai réùm. Par-là^,. mon, jardin eft devepu 
' auflî'éxa(ïtement cdmiçàffé que les vers 
du Poëte gui a chante le vQtre, 

* - A x. € r N s. 
' Je ne fi^is^ nqflis je prcfuine.<!tue cette 
'éîtafté Tmétrip èft atfflî inffîivd^ ffit 
^&i'.f^ pïl; ^gréa;bjç Ç0 Mt 

\i^irers: "'-'. — "■:' ' • --' • - 1-' ' '■■; 
•'• •• '^ "^"XBr Ç-rNAN-iè-iïk; •^" ' ;-^ 
' Il /me femble qtue tiJDus vîfôitis fott 
^i)^u à nous trouver d'açpord, 

, A L ç I îî o us. ^ 

^ J^^voué qtfe tet jaccord me paroît 

^ffiaiéi^^^^^^^-v~^.^- ^ / 

. JEflàyoril ei)i9:e&îs ^4lé nous jagpro- 
^cher/Je yousià^iffeîuçe delà queffiop; 
^triais ioyez fiiM^rej ' ' ^ 

-y A X ç I N ô us; 

•/ Jeie fecai ,' èc ' voicî, ma décifipp; 
"^eùcf-^étre de mbS tems fui vioriîi -nous 
nature de çrop ï^rès ^ taiiy^ coup 
^ôu$ aVoUS énf- êreà' trop élôi5;n«, 
^ fin du Tpme^frmitrJ ^ 




I